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Olivier Guillard


Elections au Cambodge, inflation au Vietnam
par Olivier GUILLARD (IRIS, 1er août 2008)



En plein contentieux territorial avec la Thaïlande septentrionale voisine (1), le royaume du Cambodge et ses 14 millions de sujets étaient conviés dimanche 27 juillet aux urnes, afin de désigner les 123 membres de l’Assemblée nationale. Un exercice quinquennal sans surprise qui confirma le Parti du Peuple Cambodgien (PPC) en qualité de première formation politique nationale et son leader Hun Sen, 1er Ministre en exercice depuis… 1985, comme l’indiscutable homme fort du pays.

1 000 km vers le nord, dans la République Socialiste du Vietnam et sa capitale Hanoi, l’heure n’était pas à l’élection mais à l’appréhension. Pour cette économie tirée depuis une décennie par une croissance prodigieuse (2), les mauvais chiffres de l’inflation (+ 25% en glissement annuel) et le déficit croissant des comptes nationaux n’étaient pas sans causer quelque inquiétude auprès des élites dirigeantes de cet état communiste. Un mécontentement populaire s’emparant des 85 millions de Vietnamiens au point de faire trembler l’appareil d’état deviendrait-il un scenario crédible à court terme ?

Un scrutin sans surprise. Alors que l’épineux problème de la propriété du temple de Preah Vihear amassait dès la mi-juillet de part et d’autre de la frontière Cambodge / Thaïlande plusieurs centaines de soldats, isoloirs et observateurs internationaux accueillaient les 8 millions d’électeurs cambodgiens ventilés vers les 17 000 bureaux de vote dressés à leur effet. 5 ans que l’électorat cambodgien n’avait plus été sollicité ; le renouvellement de l’hémicycle national le mobilisa suffisamment pour que les ¾ des votants inscrits se pressent vers les urnes (3). Favori des sondages et dans une grande mesure de la population, satisfaite de la stabilité politique observée depuis dix ans et des avancées en matière économique (croissance éco. + 9,6% en 2007), le Parti du Peuple Cambodgien (PPC) du 1er ministre Hun Sen emporta nettement la mise, 90 des 123 sièges en jeu lui revenant. On parlerait de net succès à moins. Groggy, l’opposition compte ses gains ; ils sont maigres et ne sauraient la satisfaire. Crédité de 26 sièges, le Sam Ramsy Party, 1er parti d’opposition, maintient certes sa représentation à l’Assemblée (4), tandis que le FUNCIPEC royaliste, un temps tout puissant ou presque et le Norodom Ranariddh Party, lui aussi de filiation royale, se partagent équitablement 4 sièges. Enfin, le Parti des Droits de l’Homme revendique les trois derniers fauteuils de l’assemblée parlementaire. Un frugal butin pour une opposition dénonçant l’irrégularité du scrutin et réclamant l’organisation de nouvelles élections. Sans aucune chance d’être entendue des autorités, nonobstant les objections et les réserves émises par les observateurs de l’UE présents dans les bureaux de vote le 27 juillet.

Du côté du PPC, l’heure est déjà à la consolidation. Selon une formule prévalant depuis les 1ères élections démocratiques de l’histoire du royaume (1993), une ouverture vers l’anémique FUNCIPEC pour former un gouvernement de coalition a sans tarder été formulée, davantage pour faire montre d’un certain sens de la concorde nationale que par besoin. Plus long 1er ministre en exercice en Asie (5) et confiant à l’extrême, Hun Sen (55 ans), l’ancien colonel des Khmers Rouges, se voit installé aux commandes de la nation (ancré serait plus juste) pour un bon moment, ayant à plusieurs reprises laissé entendre qu’il quitterait ses fonctions le jour de … son 90eme anniversaire. Soit en 2042… Il est certes vrai que divers challenges attendent le Cambodge des années, des décennies à venir : encore classé parmi les Pays les Moins Avancés, ce petit pays (6) du sud-est asiatique que baigne du nord au sud le Mékong compte 35% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. S’il s’est élevé significativement depuis une décennie, le revenu par habitant demeure insuffisant (615 US$ en 2007), la corruption et la mauvaise gouvernance des fléaux proverbiaux.

De Phnom Penh célébrant le 4eme mandat consécutif de son inoxydable chef de gouvernement, la parole est également à l’apaisement. La résolution du différend sur le temple de Preah Vihear (7) empruntera la voie pacifique, en conformité avec le souhait de la diplomatie thaïlandaise. Il est vrai que si la gestion ferme de ce différend profita dans les derniers jours de la campagne électorale au 1er ministre Hun Sen, la question fut incomparablement plus instrumentalisée à des fins de politique intérieure dans l’ancien Siam, où une opposition déchainée n’a de cesse de peser sur l’autorité du 1er ministre Samak Sundaravej. Cette dernière s’empara sans attendre son reste du volatile prétexte de ce temple hindou administré depuis 1962 par Phnom Penh pour critiquer sa gestion par le gouvernement, allant jusqu’à dépêcher sur place plusieurs milliers de ses sympathisants (8). Cinq ans plus tôt, lorsque le peuple cambodgien s’était à son tour enflammé sur la question de la souveraineté d’un autre temple emblématique de l’ancien empire Khmer (9), le courroux avait atteint son paroxysme avec la destruction de l’ambassade thaïlandaise de Phnom Penh, jetant les bases d’un énième chapitre de tension entre ces voisins pourtant reliés par la culture et l’histoire, la religion (bouddhisme) et la géographie (10).

La « petite Chine » à la peine ? Alors que l’ASEAN pourtant en conclave à Singapour s’avérait dépassée par « l’affaire Preah Vihear », un troisième Etat membre rencontrait lui aussi quelques tourments ; d’ordre macro-économiques et financiers cette fois, et n’associant dans sa douleur aucun voisin. Certes tournées vers l’économie de marché et son dynamisme débridé depuis le « Doi Moi » (11) mais toujours résolument monopartites et autoritaires (12), les autorités vietnamiennes décrétèrent le 22 juillet l’augmentation brutale du prix des carburants : + 31% pour l’essence, 36 % pour le diésel. Trois jours plus tard, on apprenait qu’en glissement annuel, l’inflation avait atteint son plus haut niveau depuis 1991 : + 27,4% ! Alarmée elle aussi par cette configuration inflationniste inquiétante, la Banque Asiatique de Développement (BAD) avertit qu’à moins de juguler cette orientation haussière considérable, le bénéfice des vingt dernières années de croissance et de développement pourrait être sérieusement affecté. Du reste, elle ramena les perspectives de croissance de l’économie vietnamienne pour 2008 de 7 à 6,5% (13). Le jour même où le Secrétaire Général du Parti Communiste vietnamien accueillait le Président du Sénat français Jean-François Poncelet (30 juillet), la Banque Mondiale octroyait à Hanoi un prêt de 150 millions de dollars pour lutter contre l’insuffisance alimentaire et la pauvreté. Une assistance extérieure bienvenue pour une population qui aura vu le prix du riz grimper de 68 % entre mai 2007 et 2008 ! Fin avril, le riz disparut brièvement des étales des grandes surfaces de Ho Chi Minh ville et de diverses autres grandes agglomérations, alimentant les rumeurs les plus folles sur les risques de famine, s’allonger les queues sur les marchés et flamber la spéculation autour de cet aliment central du régime alimentaire vietnamien (14). Aussi, dans ce pays frappé du sceau du dynamisme économique « à la chinoise », les soubresauts en cours et leur corollaire inflationniste sont-il douloureux ; l’augmentation des produits alimentaires dépasse de très loin celle des salaires, alimentant à son tour le mécontentement des salariés, multipliant les manifestations et les grèves dans le secteur industriel. Ainsi, pour le seul 1er trimestre 2008, les autorités comptabilisèrent 295 grèves dans le secteur secondaire (15) ! « Nous sommes actuellement dans une situation où de très importants investissements directs étrangers financent un très important déficit commercial », résume un expert du PNUD. Les chiffres lui donnent raison : dans cette économie formatée à toute vapeur vers les exportations (48 milliards US$ en 2007), la tendance est à un déficit commercial désormais préoccupant : pour les 5 premiers mois de l’année, il culmine à 14 milliards de dollars ; il était inférieur à 5 milliards pour l’ensemble de l’année 2007. Echaudés, les investisseurs ne saluent pas cette mauvaise performance ; classée en 2007 parmi les marchés boursiers les plus attractifs, le Ho Chi Minh Stock Exchange (HOSE) se situe actuellement à l’autre extrémité du spectre, chez les moins bons élèves du 1er semestre 2008, victime d’une brutale décapitalisation (50%). La dévaluation consécutive de la monnaie nationale, le Dong, n’a pas redonné tout le crédit escompté aux investisseurs. Penchés à son chevet, les économistes de Merril Lynch, de la Deutsche Bank et de Morgan Stanley incitent le gouvernement à prendre les mesures qui s’imposent (16) pour éviter une crise monétaire et économique aux (incertaines) conséquences sociales et politiques. Un risque que le Parti Communiste vietnamien (PCV) entend écarter aussi longtemps que possible, inflation, mécontentement social et ralentissement de l’activité économique constituant en ces temps difficiles, au Vietnam comme ailleurs, une équation particulièrement instable. Pour un régime non-démocratique et autoritaire tout particulièrement.

(1) Au sujet du temple hindou de Preah Vihear, thème de contentieux sans fin entre Bangkok et Phnom Penh, positionné sur la frontière entre les deux pays et attribué, depuis un arrêt de la Cour Internationale de Justice de 1962, au Cambodge.

(2) Croissance moyenne annuelle de 9,5% entre 1997 et 2007 !

(3) Un % inférieur à celui du scrutin de 2003, lors duquel 83% des votants s’étaient déplacés.

(4) En fait, il en gagne même deux.

(5) Il n’y a que le Président des Maldives M.A. Gayoom qui, au pouvoir depuis 1978, lui conteste la palme…

(6) Son territoire équivaut au 1/3 de l’Hexagone, dont il est politiquement indépendant depuis 1953.

(7) Edifice religieux hindou du 11eme siècle, classé depuis le 8 juillet 2008 au Patrimoine mondial de l’humanité (UNESCO).

(8) Plusieurs milliers de militants de la People Alliance for Democracy (PAD), résolument anti-Samak, étaient dès les premiers jours de la crise venus peser, à proximité directe du temple, sur le cours des choses, attisant les dangereuses braises du nationalisme.

(9) Celui d’Angkor Wat, à 150 km au sud du temple de Preah Vihear.

(10) 800 km de frontière commune.

(11) Sorte de Perestroïka à la vietnamienne, initiée en 1986.

(12) Combinant la « pensée » de Ho Chi Minh et l’idéologie marxiste-léniniste.

(13) En 2007, le PIB crût de 8,5%.

(14) Le Vietnam est par ailleurs le second exportateur mondial de riz.

(15) Dépêche AFP du 26 mai 2008.

(16) Elévation des taux d’intérêt, dévaluation du Dong, fermeture des établissements bancaires insolvables, réduction des dépenses publiques.


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