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Revue de presse
Attentats à Islamabad, Kaboul et Karachi : 6 et 7 juillet 2008, énièmes journées de terreur en Asie du sud
par Olivier GUILLARD (IRIS, 8 juillet 2008)
A vingt-quatre heures d’intervalle, Islamabad, Kaboul et Karachi ont connu un énième drame, une ixième manifestation des périls terroriste et obscurantiste se ruant inlassablement à l’assaut des fragiles édifices étatiques afghan et pakistanais. Islamabad, dimanche 6 juillet : alors que se disperse une manifestation jusqu’alors certes tendue mais non-violente, un kamikaze se précipite sur les forces de l’ordre et actionne son mécanisme explosif ; une vingtaine de membres des forces l’ordre laissent la vie dans ce nouvel attentat-suicide perpétré au Pakistan. 400 kilomètres vers l’ouest, Kaboul, lundi 7 juillet : une voiture chargée d’explosifs fonce à vive allure en direction de l’ambassade de l’Inde ; son conducteur actionne le détonateur alors que le véhicule percute les grilles d’enceinte du bâtiment diplomatique à proximité duquel se presse en cette heure matinale une foule déjà dense ; une quarantaine de victimes (ainsi que près de 200 blessés) sont à déplorer. La veille, dans la province orientale du Nangarhar, vingt-deux civils afghans auraient péri sous les bombes des forces de la coalition, celles-ci ayant selon les premières analyses confondu une cérémonie de mariage regroupant plusieurs dizaines de participants avec une concentration de militants…
Certitudes contre interrogations. A priori, la trame des événements pakistanais parait plus lisible que sa parente afghane. Un an après l’épisode de « la Mosquée Rouge » (1), les islamistes, bien appuyés par la nébuleuse terroriste Al-Qaida, démontrent au(x) pouvoir(s) combien ils entendent lui faire payer le « prix de la trahison », et frapper à retardement sur les lieux mêmes du drame où les troupes d’élite avaient donné l’assaut 12 mois plus tôt. L’actuel flou artistique entourant l’architecture du pouvoir à Islamabad depuis cinq mois (2) et les « véritables » responsabilités et intentions de chacun (3), l’hardiesse de plus en plus marquée des islamistes et autres Talibans, leur ascendance progressive sur les « nouvelles » autorités (cf. 1er min. Y.R. Gillani) -- à la recherche elles-aussi d’une « rupture » dans leur approche du dialogue avec les militants --, ont chacune à leur mesure contribué à la faisabilité de ce nouvel acte terroriste qui aura surpris peu d’observateurs ; mais fait une fois encore trop de victimes innocentes. Il est malheureusement à craindre que de ce pays où semblent parallèlement se multiplier les zones grises (4), se confirmer l’inaptitude des divers pôles de pouvoir à coopérer efficacement sur les dossiers critiques (terrorisme, islamisme, sécurité) et se dégrader rapidement un environnement économique par nature précaire, ne nous parviennent sous peu de prochaines « mauvaises » nouvelles.
L’attentat contre l’ambassade indienne à Kaboul, parmi les plus meurtriers perpétrés dans la capitale afghane ces 7 dernières années, soulève davantage d’interrogations. S’il s’avère que le bâtiment diplomatique, par ailleurs situé près du ministère de l’Intérieur, ait bien été l’objectif du kamikaze, pourquoi les instigateurs ont-ils retenu cette atypique cible indienne ? Si l’on ne peut s’associer au raisonnement des terroristes quels qu’ils soient, on peut en revanche esquisser l’idée qu’en perpétrant un tel acte, ces derniers synthétisent un « quatre-en-un » conforme à leur agenda :
- en frappant à nouveau (5) au cœur de la capitale afghane, qui plus est à proximité du ministère de l’Intérieur, deux mois après un précédent hautement symbolique (6) et nonobstant une forte présence militaire étrangère, les « terroristes » démontrent combien la sécurité est précaire, les autorités et la population à la merci des scenarios les plus extrêmes, les acteurs radicaux confiants et omnipotents ; l’administration du Président H. Karzai, ses « sponsors » et soutiens étrangers de l’OTAN, sont défaits à intervalles réguliers dans Kaboul intra-muros. De là à revendiquer alors une autorité digne de ce nom dans les 34 provinces du pays…
- la désignation de la « cible indienne » répond probablement au dessein combiné de meurtrir un objectif accessible (cf. présence quotidienne de plusieurs dizaines de personnes : demandeurs de visas) dont la proximité du régime Karzai est notoire. Bien loin est désormais le temps où New Delhi, « allié stratégique » de Moscou, cautionnait la douteuse invasion de l’Afghanistan par l’Armée Rouge (1979-88). Entre les administrations H. Karzai (diplômé de l’Université indienne de Shimla, où il étudia entre 1979 et 1983) et Manmohan Singh, les relations sont autrement meilleures que celles, crispées, mal aisées, structurant les tortueux rapports pakistano-afghans. De 2001 à nos jours, l’Inde a investi 800 millions US$ dans la reconstruction de l’Afghanistan post-taliban : réhabilitation de bâtiments (édification du nouveau Parlement), construction de routes et d’hôpitaux, déploiement de moyens de télécommunications, formations in situ (santé ; informatique ; langues) et en Inde (1000 Afghans /an), fourniture de véhicules civils (400 bus et 200 minibus) et militaires, de 3 Airbus pour l’embryonnaire compagnie aérienne Ariana, etc. Une coopération presque exemplaire, au point assurément d’irriter certains acteurs pakistanais, dont les velléités d’ingérence sur le sol afghan se couplent plus souvent que de nature d’une posture ouvertement indophobe. Or, quel inconfort de se trouver pris en tenaille par un binôme indo-afghan, solidaire dans la reconstruction et la méfiance vis-à-vis d’Islamabad…. Certes, il est vrai que l’Inde n’en est pas à son premier revers, sa première blessure en Afghanistan ; dans un passé récent, ses consulats de Jalalabad et Herat ont déjà subi attaques, assauts et destruction ; ses expatriés (ouvriers, techniciens, ingénieurs, personnels humanitaires) kidnappings, rackets et assassinats. Néanmoins, jamais le message n’avait été si fort, la magnitude de l’horreur si recherchée. Sous-entendue sans détour depuis Kaboul et New Delhi, la participation d’une « filière pakistanaise » à cet attentat n’a pas été longue à être évoquée.
- on ne peut non plus exclure du champ des motivations des responsables de cet attentat la volonté d’atteindre indirectement les Etats-Unis, ou à tout le moins, de tempérer les ardeurs de Washington vis-à-vis de son nouvel « allié stratégique » indien. En effet, si l’Inde est solidement investie sur le champ de la reconstruction en Afghanistan et le développement de liens politiques plus étroits avec la puissante Amérique, elle ne déploie pour l’heure « que » de « simples » civils (environ 3000), et non des militaires. D’où les demandes américaines d’un investissement indien plus encore substantiel en terre afghane, quelles qu’en prennent les formes. A un an des prochaines élections générales en Inde (mai 2009), alors que le gouvernement Singh subit déjà une fronde en bonne et due forme de la part de divers soutiens (7) hostiles à la précipitation comme à la forme du « rapprochement » indo-américain (8), New Delhi a saisi la tonalité menaçante, les dommages collatéraux, humains et politiques, de cette ouverture à marche forcée vers un partenariat indo-américain trop étroit. Si cette dynamique ne devrait pas être remise en cause par l’attentat de Kaboul, nul doute cependant que les décideurs indiens conserveront à l’avenir à l’esprit les risques induits par cette configuration diplomatique et stratégique inédite.
Mais il était dit que le pouvoir indien, en ce lundi noir de juillet, ne serait décidemment pas le seul à panser les plaies de ce sempiternel fléau terroriste régional. En fin de journée, 1000 km plus au sud, sur les rives de la mer d’Arabie, six explosions de faible puissance secouent la capitale économique du Pakistan, Karachi. En moins d’une heure, en des lieux distincts de cette mégalopole méridionale à la réputation et aux humeurs sulfureuses, les rumeurs et les craintes les plus folles se répandent d’un bout à l’autre de la ville. « Des explosions visant davantage à créer la panique au sein de la population et à affaiblir les autorités qu’à verser le sang », commente un spécialiste pakistanais. Des détonations qui intervinrent dans des secteurs où la communauté pachtoune (ou pathane ; 15% de la population totale) est significativement représentée, en cette Karachi du Sindh, fief des Mohajirs (9), théâtre régulier de violents affrontements intercommunautaires et interconfessionnels (chiite / sunnites) ; d’attentats terriblement mortels également (10). De là à déduire une possible trame communautaire à cette série de bombes il n’y a qu’un pas à franchir. Il n’empêche ; un mort et plusieurs dizaines de blessés s’additionnent à un bilan humain régional déjà par trop intolérable.
Mauvais augures. 6 et 7 juillet 2008 ; deux journées de terreur et de chaos en Asie du sud. 3 événements augurant mal d’une quelconque évolution favorable à court terme, au Pakistan comme en Afghanistan. Pis encore, nul besoin d’être grand clerc pour anticiper, dans les jours ou les semaines à venir, de prochaines répliques face auxquelles les faibles pouvoirs en place demeureront tout aussi mal préparés et impuissants.
(1) Le 10 juillet 2007, après plusieurs jours de discussions stériles et d’intimidations réciproques entre fondamentalistes radicaux et forces de l’ordre, le Président Musharraf ordonne l’assaut du complexe politico-religieux de la Mosquée Rouge (Lal Masjid), au lieu de la défiance à l’endroit du pouvoir en place et des prêches enflammés en faveur du Jihad, située en plein centre d’Islamabad. Le bilan humain sera lourd (une centaine de victimes). Par la voix du n°2 d’Al Qaida, la nébuleuse terroriste promit au gouvernement pakistanais de lui rendre coup pour coup, tout en incitant la population à se soulever contre l’administration Musharraf.
(2) Les élections générales de février 2008 et la victoire des forces démocratiques du PPP (dynastie Bhutto) et de la PML-N (Nawaz Sharif).
(3) Comprenez le gouvernement et ses divers « partenaires » (dont le PML-N de Sharif), le président P. Musharraf, l’armée et les services secrets.
(4) Tout particulièrement dans la vallée de Swat, dans les zones tribales et le fameux sud-Waziristan, ou encore Peshawar (NWFP) et sa périphérie, où une opération armée de grande ampleur à été initiée la semaine passée afin de repousser l’emprise grandissante des militants, des talibans, sur ces régions frontalières confinant avec l’Afghanistan.
(5) Attentat contre l’hôtel Serena en janvier 2008 (2 morts), établissement de standing fréquenté par les visiteurs étrangers.
(6) Attaque à la roquette lors d’un défilé militaire à Kaboul, auquel prenait notamment part le Président H. Karzai.
(7) Dont des formations de gauche et de centre-gauche, au premier rang desquels le Communist Party of India, fort de ses 59 députés au Lok Sabha (Assemblée Nationale), précieux soutien extérieur du gouvernement Singh.
(8) Les critiques se focalisent notamment sur l’accord de coopération nucléaire civile négocié depuis juillet 2005 entre Washington et New Delhi. Ses détracteurs indiens dénoncent notamment son coût excessif sur l’indépendance de la politique étrangère nationale.
(9) La communauté Mohajir regroupe les musulmans indiens qui ont décidé, lors de la création de l’Inde et du Pakistan en août 1947, de devenir citoyens pakistanais et de migrer vers cette République islamique. Né en Inde, le Président P. Musharraf appartient à cette communauté.
(10) cf. l’attentat d’octobre 2007 qui, visant Benazir Bhutto (ancien 1er ministre) le jour même de son retour au pays, fit 150 victimes parmi ses sympathisants.
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