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Olivier Guillard


Inde - Pakistan : retour au dialogue
par Olivier GUILLARD (IRIS, 19 mai 2008)



Le 21 mai 2008, le ministre des Affaires étrangères indien, Pranab Mukherjee, se rend en visite officielle dans la capitale pakistanaise, Islamabad. Le déplacement du diplomate indien intervient après une année de « moindre » interaction avec ses homologues pakistanais, forts occupés, comme la plupart de leurs concitoyens, avec une bouillonnante scène politique et sécuritaire intérieure mêlant depuis un an sans grand souci d’ordre état d’urgence, insurrection régionale, attentats et assassinats meurtriers, instabilité gouvernementale et élections, pour ne citer que quelques pistes d’une immanquable actualité. L’occasion de nous arrêter un instant sur les quelques enjeux de ce déplacement.

La visite du ministre indien constitue-t-elle un tournant dans les relations indo-pakistanaises ?

On ne saurait en attendre autant. Depuis janvier 2004, enfin réceptives aux injonctions de la communauté internationale et à ses appels à plus de dialogue et d’échanges, New Delhi et Islamabad ont somme toute convenu qu’il était d’un bénéfice commun de présenter à leur population, ainsi qu’au reste du monde, un profil politique plus constructif, plus responsable, où le dialogue, la recherche de solutions médianes seraient enfin préférés à la méfiance, à la discorde et la tension. Sous l’impulsion du 1er ministre indien d’alors Atal Bihari Vajpayee (1) et du Président pakistanais Pervez Musharraf (2), un « dialogue composite » fut initié : on devait entre délégations indienne et pakistanaise être capable de discuter de tout contentieux (ou presque, même dans une liste plutôt dense…) dans une atmosphère raisonnée. Huit thèmes majeurs sont donc séparément abordés depuis 2004 : établissement de mesures de confiance ; le sort du Cachemire, inévitable nœud gordien des relations indo-pakistanaises ; le barrage de Wullar ; la promotion des échanges amicaux ; le glacier du Siachen ; la démarcation des frontières maritimes à Sir Creek ; le terrorisme et le trafic de drogue ; enfin, la coopération économique et commerciale bilatérale, victime collatérale de décennies de tensions, de conflit et de méfiance.

Ainsi qu’en atteste la brève chronologie ci-dessous, l’année écoulée fut des plus agitées au « pays des purs » :

- assaut de la Mosquée Rouge (Islamabad) en juillet 2007 ;

- élection présidentielle au résultat controversé en octobre 2007 (réélection de P. Musharraf) ;

- 150 morts dans un attentat à Karachi célébrant le retour d’exil de Benazir Bhutto, leader charismatique de l’opposition, en octobre 2007 toujours ;

- instauration « discutable » de l’état d’urgence par le Pdt Musharraf, en novembre 2007 ;

- assassinat de Benazir Bhutto à Rawalpindi (banlieue d’Islamabad) le 27 décembre 2007 ;

- élections parlementaires en février 2008 : victoire des forces démocratiques et revers avéré pour P. Musharraf, ainsi que pour les partis politico-religieux ;

- nomination de Y.R. Gillani au poste de 1er ministre, dans un gouvernement de coalition nationale inédit associant représentants du PPP (dynastie Bhutto) et de la PML-N (Nawaz Sharif), les deux partis vainqueurs des élections de février.

Des circonstances internes volatiles sur lesquelles se grefferont les lourdes incidences de la crise en Afghanistan voisin, la kyrielle d’attentats affligeant le pays du nord au sud ou encore la défiance à l’autorité de l’Etat émanant des zones tribales, refuge et point de départ des talibans afghans ou pakistanais, de mercenaires djihadistes et autres acteurs affiliés à la nébuleuse Al Qaïda. Un contexte intérieur si ténu qu’il invitait le « dialogue composite » à prendre momentanément un peu de champ.

Cette rencontre d’Islamabad intervient elle aussi à un moment particulier…

En effet, il y a une semaine tout juste, la ville indienne de Jaipur (Rajasthan) subissait à son tour les effets aveugles du terrorisme, huit bombes explosant quasi-simultanément en divers lieux de la « ville rose » jusqu‘alors préservée de ce type d’outrage, faisant plusieurs dizaines de victimes. Réagissant avec pragmatisme et mesure, le gouvernement indien s’est gardé de pointer (trop) directement le doigt en direction d’une possible collusion étatique voisine (entendez le Pakistan) ; au contraire, ses porte-paroles se sont empressés de dénoncer la lâcheté de l’acte tout en assurant qu’il ne pourrait remettre en cause la rencontre du 21 mai. Une décision bien pesée, s’appuyant sur un précédent : en février 2007, un attentat contre le « train de l’amitié » (3) avait déjà pour objet de lester le dialogue entre New Delhi et Islamabad ; cela avait notamment été temporairement le cas en juillet 2006, lorsque des attentats dans les transports en commun de Mumbaï (Bombay) avaient fait près de 200 morts et « tendu » à nouveau (quelque temps) les rapports entre gouvernement indien et pakistanais.

Même si la situation actuelle du Pakistan est encore à mille lieux de la sérénité, le moment est néanmoins plus propice à la reprise du processus bilatéral ; à Islamabad, un nouveau gouvernement issu des urnes, porté par un soutien populaire fort (4), achève son deuxième mois d’exercice (dans la difficulté, certes…). A l’instar de son homologue indien Manmohan Singh, le 1er ministre Gillani semble déterminer à redonner l’impulsion nécessaire à ce dialogue entre « frères et voisins ». Certes, en prélude à cette rencontre d’Islamabad, divers témoins malvenus auront balisé d’interrogations l’événement :

- reprise ces dernières semaines des infiltrations de « militants » séparatistes cachemiris pakistanais au Jammu et Cachemire (administré par l’Inde) et multiplication consécutive des incidents sur la Ligne de Contrôle délimitant partie indienne et pakistanaise du Cachemire ;

- perspectives d’accord entre Islamabad et divers groupes (islamistes ; terroristes) opérant dans les zones tribales (région frontalière pakistano-afghane) ;

- libération / échange en cours de prisonniers (militants contre soldats gouvernementaux) ;

- rapports désormais moins étroits et plus compliqués entre Islamabad et Washington, du fait de la marginalisation progressive du Pdt Musharraf.

Autant de signes ou d’initiatives qui ne manquent pas d’interpeller, d’inquiéter New Delhi, très attentive à l’évolution de ces divers dossiers.

Des avancées majeures sont-elles à anticiper de ces « retrouvailles » indo-pakistanaises ?

Cela serait une immense surprise. Bien peu d’observateurs misent sur cette possibilité. D’un côté comme de l’autre de l’Indus, il s’agit avant toute chose de reprendre le cours régulier des rencontres, porteuses de fruits indiscutables ces dernières années. La nouvelle équipe gouvernementale doit prendre ses marques sur le dossier, montrer son emprise (totale ? relative ?) sur le sujet (cf. quid des possibles « interférences » du Pdt Musharraf ? de l’armée ?), afficher concrètement sa détermination, sa motivation, convaincre les visiteurs indiens de ses bonnes intentions, par-delà les récents effets d’annonce – et l’on ne peut que s’en réjouir – ostensibles et répétés. De son côté, la délégation indienne vient réaffirmer sa volonté de poursuivre dans la voie du rapprochement via le dialogue, découvrir les acteurs de la nouvelle donne politique pakistanaise, jauger sa valeur, évaluer ses limites. Soumise à une opinion publique échaudée (cf. attentat de Jaipur ; violence au Cachemire) lui demandant des comptes tout en lui interdisant trop de témérité – à un an des prochaines élections générales --, les représentants de New Delhi passeront également au 1er ministre Gillani, aux autres « acteurs de l’ombre » (5), les quelques messages suivants :

- une courte période de grâce: pour les raisons évoquées ci-dessus (cf. élections en 2009 ; pakistano-sceptiques nombreux en Inde), New Delhi confirmera à Islamabad sa disponibilité à œuvrer de concert au rapprochement indo-pakistanais. Elle fera montre d’une certaine bonne volonté pour le temps nécessaire à « l’installation » de la nouvelle équipe gouvernementale pakistanaise ; elle « comprendra » ses difficultés initiales de fonctionnement et les interférences probables de la Présidence. Mais jusqu’à un certain point seulement. Compréhension ne rimant pas avec bénédiction.

- une obligation de moyens renforcés : compte-tenu du contexte intérieur décris plus haut, des contingences contemporaines de la scène pakistanaise et du caractère démocratique de la nouvelle équipe gouvernementale, Pranab Mukherjee confiera à ses hôtes ses principales attentes (cf. sincérité du dialogue ; coopération substantielle sur le long terme ; plus de sévérité et de conviction dans le traitement anti-terroriste ; sanction contre les islamistes radicaux ; etc.) et ses divers doutes (cf. marge de manœuvre de la coalition gouvernementale ; stabilité du pouvoir ; sincérité du gouvernement ; rôle de l’armée ; influence de Musharraf ; etc.).

Deux messages qui, compte-tenu de la réputation d’intransigeance accompagnant le chef de la diplomatie indienne dans son périple pakistanais, gagneront à être attentivement écoutés de ses hôtes.

(1) A qui succéda entre temps Manmohan Singh (Parti du Congrès).

(2) Pour sa part toujours en fonction 4 ans plus tard, malgré quelques vicissitudes personnelles…

(3) 70 victimes ; explosion à 100 km au nord de la capitale indienne.

(4) A la grande différence du Président Musharraf, désavoué par la majorité de la population.

(5) Services secrets pakistanais ; armée ; éléments radicaux.


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