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Birmanie / Myanmar : cyclone, what cyclone ?
par Olivier GUILLARD (IRIS, 7 mai 2008)
Alors même que la ville méridionale chinoise de Shenzen servait de cadre à une reprise du “dialogue” entre des représentants du gouvernement de la République Populaire de Chine et des émissaires de sa Sainteté le Dalaï Lama, icône du peuple tibétain, que le Président chinois Hu Jintao mettait en ordre ses dossiers bilatéraux avant de s’envoler (mardi 6 mai) pour un déplacement « historique » (1) dans l’archipel nippon, un puissant cyclone se dirigeait depuis la baie du Bengale vers le sud-ouest de la Birmanie. Ses rafales de vent destructrices (jusqu’à 240 km/h) frappèrent samedi et dimanche de larges pans du territoire, semant du delta de l’Irrawaddy à la capitale commerciale Yangon, chaos, drame et désolation (2). Alors que le bilan des disparus demeure provisoire, les victimes du cyclone Nargis (3) se compteraient déjà par dizaines de milliers : au bas mot 15 000 morts et 30 000 disparus ; bien davantage, selon le propos de divers observateurs (cf. ministre thaïlandais des Affaires étrangères), redoutant que cet état des lieux ne s’alourdisse considérablement dès lors que l’accès à diverses zones jusqu’alors impénétrables deviendra possible. Une tragédie nationale comme le pays n’en a pas connu. La pire qu’ait souffert l’Asie depuis le tsunami de décembre 2004 (180 000 morts).
Huit mois après le poignant épisode estival de la « révolution de safran », sa répression musclée et sans concession (4) par les forces de l’ordre et l’imposition consécutive, par l’inoxydable junte du Général Than Shwe (5), d’une nouvelle « chape de plomb » sur les 48 millions de Birmans, le sort semble prendre un malin plaisir à s’acharner sur la destinée déjà bien ténue de ce pays bouddhiste d’Asie du sud-est classé selon l’ONU parmi les « moins avancés » (PMA) (6).
Droite dans ses bottes et enhardie par sa « démonstration de force » de l’été dernier, la junte s’apprêtait à convier la population une semaine plus tard (10 mai) à s’exprimer, lors d’un référendum (8), sur un projet de nouvelle Constitution, une poussive assemblée ayant enfin accouché, quelques mois plus tôt et à l’issue d’une gestation (7) de 14 ans ( !), de ses laborieuses réflexions. D’ailleurs, alors même qu’un Nargis affaibli s’éloignait vers le territoire thaïlandais voisin, la première réaction des autorités fut d’assurer ses concitoyens que le référendum aurait bien lieu, pour la plus grande joie de « l’ensemble de la population du pays qui attend impatiemment cela », comme nous l’apprend l’inénarrable quotidien officiel, le New Light of Myanmar. Sevrés de tout scrutin depuis 1990 -- année qui avait vu la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) de « La Dame », Aung San Suu Kyi, remporter haut la main les dernières élections organisées à ce jour -- (8), on imagine sans peine combien les Birmans peuvent avoir le cœur à se rendre vers des bureaux de vote (on promet du reste à ces derniers la tenue d’élections générales en 2010), alors que la nation croule sous les pleurs de la veuve et de l’orphelin.
Ce, d’autant plus que l’objet du référendum du 10 mai – se prononcer pour ou contre le projet de nouvelle Constitution – ne semble pas de nature à spontanément susciter une irrésistible envie de cheminer vers les riants isoloirs gardés par l’armée ; et cela se comprend. Le mois dernier, les autorités ont autorisé la mise en vente du fameux « draft » de Constitution, un volumineux exercice de 495 articles et 194 pages ; tout sauf un appel à la « rupture », au retour des militaires vers leurs casernes, à l’instauration d’un modèle démocratique.
Jugez plutôt : d’après les principales « lignes » de ce draft élaboré à grand peine depuis 1994 et censé incarner la « feuille de route vers la démocratie » promue par la junte, il serait entre autre projeté de :
- réserver 1/4 des sièges aux militaires à l’Assemblée nationale ;
- accorder au Président le droit de transférer les prérogatives législatives, exécutives et judiciaires au chef de l’armée, pour une durée d’un an, si l’état d’urgence venait à être décrété ;
- refuser la possibilité d’amender le texte constitutionnel sans le soutien des ¾ des parlementaires ;
- protéger les membres de la junte au pouvoir depuis 1988 de toute poursuite devant les tribunaux pour des actes exécutés dans l’exercice de leurs fonctions ;
- renommer le pays « République de l’Union du Myanmar » ;
- refuser à toute personne (10) ayant préalablement épousé un ressortissant étranger le droit d’exercer des fonctions politiques ou officielles.
Et l’on en passe. La junte voudrait convaincre qu’elle entend perpétuer son joug lors des prochaines décennies qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Pas même envisagé dans les dispositions d’un seul article, le changement pour plus de participation, de dialogue et d’échanges avec l’opposition, pour une mise en place progressive et graduelle des règles du jeu démocratique, n’est pas envisagé pour demain.
Une trame qui ne surprit guère les forces démocratiques, plus muselées que jamais depuis l’été dernier. Depuis sa résidence surveillée de l’ancienne Rangoon, le Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi appelle la population à rejeter ce projet, tout en participant au référendum. La communauté internationale, disposant de bien peu de prises sur les militaires reclus en leur nouvelle capitale de Nay Pi Tau (centre du pays), ne loue pas davantage ce texte, concentré de tout ce qu’elle dénonce avec force depuis au bas mot deux décennies. Avec le succès que l’on connait.
L’ampleur des destructions occasionnés par ce terrible typhon, tout autant que les moyens et l’expertise limités de l’Etat birman en pareille situation de crise, militent en faveur d’une assistance extérieure « exceptionnelle », qu’apporteraient ONG, agences des Nations unies, donneurs bilatéraux divers, voisins immédiats (Thaïlande ; Inde ; Chine) et autres partenaires régionaux (cf. membres de l’ASEAN). Dès lundi 5 mai, la junte laissait ainsi entendre qu’une assistance « urgente » de la part des Nations unies serait la bienvenue. Un événement en soi.
Cette « ouverture » conditionnelle (11) ne doit pas faire illusion ; on ne peut faire fi de la forte capacité de résistance et d’instrumentalisation des militaires, toujours prompts à dénoncer une ingérence extérieure malfaisante ou un odieux complot ourdi depuis l’Occident. Par ailleurs, en dépit de l’urgence manifeste de la situation, à une poignée de jours d’un scrutin bien mal venu (un report au 24 mai prochain a néanmoins été décidé pour les 47 districts meurtris par le cyclone), il serait surprenant que cette assistance d’urgence – témoin gênant d’un exercice guère plébiscité par les foules -- reçoive un agrément avant le début de la semaine prochaine.
Alors que Bangkok affrète un avion cargo militaire (chargé de 9 tonnes d’aide) à destination des zones sinistrées, que New Delhi fait appareiller deux navires d’assistance, que le Programme Alimentaire Mondial (PAM), l’UNICEF, les ONG Save the Children ou World Vision s’activent dans la fébrilité aux préparatifs, que les experts de l’ONU demeurent en attente de leur visa dans la capitale thaïlandaise voisine, on ne peut exclure l’idée que l’ouverture des frontières aux assisteurs -- fut-elle momentanée et sélective –, ne soit vue et vécue par le général Than Shwe (et ses héritiers présomptifs) autrement que comme un aveu de faiblesse et d’impuissance, idée à peine supportable à son égo.
Entre colère et résignation, la population du delta de l’Irrawaddy, celle urbaine de Yangon, semble déjà demander – timidement et avec précaution, certes – des comptes au gouvernement, s’interrogeant sur son inaptitude à prévenir à temps ses administrés de l’intensité du cyclone ou encore, le temps de réaction inhabituellement long des forces armées, généralement plus promptes à intervenir lorsque la population ne lui demande rien… Des sentiments exacerbés par le dénuement frappant les centaines de milliers de personnes désormais sans abri, sentiments susceptibles d’influer négativement sur le résultat du référendum.
Doit-on enfin espérer en une possible « diplomatie du cyclone » ? Ce serait penser que la junte se soucie prioritairement du sort de sa population ; si tel était le cas, même à 8 500 km de là, cela se saurait depuis longtemps. Hélas, il semble malheureusement qu’il en soit autrement. Entre le risque associé à une ouverture extérieure « précipitée », difficile à contrôler et le maintien au pouvoir à tout prix, la junte birmane a fait son choix. En parfaite connaissance de cause. Sans surprendre.
(1) le 1er d’un chef d’Etat chinois depuis 10 ans.
(2) 5 régions ont été déclarées par les autorités en état de catastrophe naturelle : Irrawaddy, Pegu, Yangon, les Etats Karen et Mon.
(3) Nargis, nom d’une célèbre actrice indienne décédée en 2005.
(4) Selon les autorités, le bilan officiel des « événements » de septembre-octobre 2007 serait d’une trentaine de morts ; un chiffre très sous-estimé d’après l’opposition et les observateurs.
(5) Le Général Than Shwe est le chef de l’Etat de l’Union du Myanmar ; il est officiellement le Président du State Peace and Development Council (SPDC) depuis avril 1992. La junte contrôle, dirige le pays, depuis 1962.
(6) PIB / capita inférieur à 250 $ ; 1/3 de la population sous le seuil de pauvreté ; inflation : 40 % en 2007.
(7) Dont furent exclues les plumes et édiles de l’opposition et les représentants de la société civile.
(8) Naturellement non « surveillé » par des observateurs étrangers indépendants…
(9) La junte rejeta le résultat de cette consultation populaire et renforça sa répression à l’endroit des forces démocratiques et de l’opposition.
(10) Cette disposition cible comme il se doit très personnellement Aung San Suu Kyi, mariée avec un ressortissant britannique (décédé en 1999).
(11) Pour l’heure, les modalités de cette assistance – que l’on devine très temporaire et hautement encadrée – ne sont pas encore clairement établies.
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