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Pascal Boniface


Le retour dans l'Europe est tangible
Pascal BONIFACE par Grégory Blachier (Le JDD.fr, 6 mai 2008)



Rapprochement avec les Etats-Unis, "retour" de la France en Europe, relations contestées avec la Libye, compliquées avec la Chine et dossiers spectaculaires (infirmières bulgares, Ingrid Betancourt). Depuis un an, Nicolas Sarkozy s'est multiplié sur la scène internationale, séduisant ou agaçant. Pascal Boniface, directeur de l'Iris, fait pour leJDD.fr le bilan de cette année.

Nicolas Sarkozy s'était donné comme première mission de ramener la France dans l'Europe. Est-ce réussi ?

Oui, c'est l'un des éléments les plus tangibles depuis son arrivée. Il y avait un blocage institutionnel en Europe, dont la France était largement responsable avec le non au référendum sur le traité constitutionnel. Le traité de Lisbonne a permis une relance. Nicolas Sarkozy a pu susciter un léger agacement en voulant trop tirer la couverture à lui sur certains dossiers, comme le mini-traité ou les infirmières bulgares, mais si on met de côté l'agacement passager, la France est bel et bien de retour en Europe.

Cet "agacement" a été particulièrement visible chez la chancelière allemande Angela Merkel. Est-ce mauvais signe ?

Leur relation a été tumultueuse, mais c'est une "tradition" entre les présidents français et les chanceliers allemands. Mitterrand et Schmidt, Chirac et Schröder ont aussi connu une première année difficile. Il faut voir maintenant si cela va être durable ou si cela rentre dans cette tradition. La France et l'Allemagne ne forment plus un couple exclusif. L'Allemagne est aujourd'hui plus forte, et l'UE n'est plus à 12 ou 15... Je ne suis pas certain qu'aujourd'hui, les relations entre Giscard et Shmidt ou Mitterrand et Kohl auraient été aujourd'hui aussi fructueuses qu'elles l'ont été a l'époque

La France prend au second semestre la présidence de l'Union européenne. Quelles devraient être les priorités?

Il y aura trois objectifs principaux. La ratification du traité de Lisbonne d'abord. Ensuite, on attend des résultats sur le réchauffement climatique. Enfin, l'Europe de la défense. C'est au regarde de ces trois critères que l'on pourra juger sa présidence de l'UE.

Parallèlement, Nicolas Sarkozy s'est aussi distingué par son atlantisme, et a cherché de manière très ostensible l'amitié des Etats-Unis...

Nicolas Sarkozy avait la conviction qu'il était nécessaire de renouveler les rapports avec les Etats-Unis. Ce qui a surpris, c'est qu'il l'ait fait avec Bush. C'est comme s'il avait acheté à la baisse en se disant, "ce sera visible". C'est un pari gagné parce que l'image de la France aux Etats-Unis est bien meilleure qu'avant son élection. La réconciliation avait déjà été opérée en 2005 par Jacques Chirac, mais il restait l'homme qui s'est opposé à la guerre en Irak. Même s'ils reconnaissent aujourd'hui largement que la guerre a été une erreur, les Américains diabolisent toujours Chirac.

Certains disent que si Nicolas Sarkozy avait été président en 2003, la France serait allée en Irak...

Je ne pense pas. En revanche, elle n'aurait pas pris une posture aussi nette d'opposition a la guerre, qui a desservi la France aux Etats-Unis mais l'a servie dans le reste du monde.

D'aucuns encore estiment que le chef de l'Etat a remplacé l'ex-Premier ministre britannique Tony Blair dans le rôle de "caniche de Bush"...

Il y a une volonté affichée de rapprochement avec les Etats-Unis, d'affirmer le caractère occidental de la France. Son discours devant le Congrès était un discours destiné à séduire, presque un discours électoral, qui devait flatter son auditoire. Son mot d'ordre est un peu "soyons alliés mais pas alignés". Aussi, il faut attendre de voir quelle sera sa réaction lorsqu'il y aura un motif majeur de discorde avec les Etats-Unis.

N'est-ce tout de même pas paradoxal de clamer que la France est de retour en Europe, et de se rapprocher autant des Etats-Unis?

La difficulté peut venir de la réintégration dans l'Otan. Si on a en échange une Europe de la défense, pas seulement des mots, mais des engagements, cela vaut le coup. Si on n'a rien, on aura beaucoup perdu. La réintégration totale dans l'Otan est une affaire de symbole, et il faut donc voir ce que l'on gagne ou ce que l'on perd dans la perception de la France par le reste du monde. Mais je vois un autre problème aujourd'hui: on ne sait pas qui sera à la Maison blanche l'année prochaine. La coopération ne sera en rien la même si c'est John McCain ou Barack Obama.

Le discours aux Etats-Unis avait été très remarqué. Il y a eu un autre grand discours de cette première année qui a beaucoup fait parler, c'est celui de Dakar, très critiqué...

Le discours a été très mal ressenti en Afrique. Il y a eu une ou deux phrases qui ont été malheureuses, parce qu'elles ont donné le sentiment qu'on figeait l'Afrique dans son passé.

Ce passé, c'est aussi la "Françafrique", à laquelle le président a promis de mettre un terme. Qu'en est-il aujourd'hui?

Si j'en lis la presse, ce n'est pas tout à fait net. Les relations avec Omar Bongo (président du Gabon, ndlr) ou Denis Sassou-Nguesso (président du Congo, ndlr) ne sont pas remises en cause. On ne peut pas faire table rase du passé, il faut en revanche rétablir le contact avec les jeunes élites de ces pays. Parce qu'il y a une fuite des cerveaux, ces élites viennent de moins en moins étudier en France. De même au Maghreb: les relations sont bonnes au niveau des gouvernements. Pour les populations, il subsiste un problème de visas, de libre-circulation. La politique d'immigration est ressentie comme discriminatoire, comme de la défiance, une privation de libertés.

Le Maghreb est au coeur d'un autre grand projet de Nicolas Sarkozy, l'Union méditerranéenne, reprise en mains par l'Europe. Est-ce un échec ?

Ce n'est évidemment plus le projet initial. Un projet adopté au niveau européen, même si les ambitions ont été revues à la baisse, est un point plutôt positif. En revanche, si le conflit israélo-palestinien n'est pas résolu, on peut craindre que ce projet n'ait pas plus de succès que le processus de Barcelone, qui a échoué parce qu'il a été lancé dans une période d'optimisme, après les accords d'Oslo, mais a été freiné par la reprise du conflit israélo-palestinien.

Plus proche des Etats-Unis, le chef de l'Etat avait promis d'être plus ferme avec la Russie de Poutine que son prédécesseur...

Il y avait des craintes côté russe par rapport à un refroidissement, mais elles ont été vite dissipées, notamment parce que la rencontre au G8 entre Vladimir Poutine et Nicolas Sarkozy s'est bien passée. Aujourd'hui, on est plutôt dans la continuité, la longue tradition française des relations avec la Russie. Je ne pense pas cependant qu'il y ait un alignement, il y a des accords et des désaccords.

On observe un peu le même phénomène avec la Chine, moins bousculée qu'on pouvait l'attendre...

C'est une illusion de croire que la France va faire changer la Chine. Les incidents qui ont émaillé le parcours de la flamme olympique ont même plutôt servi le régime chinois. On défend le Tibet, mais il y a d'autres peuples dont on se soucie moins. A ce sujet, faire dépendre de l'Union européenne sa présence à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques (Nicolas Sarkozy a annoncé lors de son intervention télévisée du 24 avril qu'il prendrait la décision majoritaire dans l'UE, ndlr) est une sage décision. Je pense qu'on ne peut pas couper les ponts avec la Chine. On peut s'intéresser au Tibet, mais pas de manière démagogique.

Nicolas Sarkozy "candidat" avait promis de parler "franchement" sur les droits de l'Homme. Avec la Libye, la Russie, la Chine, et dernièrement la Tunisie, le Sarkozy président est bien plus mesuré...

C'est sans doute sur ce sujet qu'il y a le plus grand écart entre le candidat et le président. Il voulait marquer une rupture avec l'ère Chirac et il a finalement adopté un discours très "réalpoliticien". Peut-être le candidat avait-il été imprudent, car ce n'est pas en donnant des leçons qu'on obtient des choses. Les pays du Sud ne supportent plus les leçons de démocratie, et se retrouvent sur ces questions, d'autant que les pays du Nord ne sont pas toujours nets. Mais ce n'est pas une raison pour donner des satisfecits. La France est attendue sur ces questions, ne doit pas décevoir les populations. La grande difficulté, c'est comment faire passer un message sans donner de leçons. Nicolas Sarkozy a aussi tendance à prendre quelques dossiers emblématiques, comme les infirmières bulgares ou Ingrid Betancourt, qui sont très importants sur le plan humanitaire mais ne peuvent pas a eux seuls définir une conception des droits de l'Homme.

Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Pascal Boniface vient de publier 50 idées reçues sur l'état du monde (Armand Colin éditions) et Atlas du monde global (avec Hubert Védrine), au même éditeur.


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