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Barah Mikaïl


Troubles au Yémen : nouvelle(s) crise(s) sans lendemain ?
par Barah MIKAÏL (IRIS, 8 avril 2008)



Même si cela demeure beaucoup moins perceptible vu de l’Hexagone, une fois encore, le Yémen fait parler de lui. Alors que les tractations engagées entre la rébellion zaydite du Nord et le gouvernement yéménite demeurent loin de porter leurs fruits, et continuent à se doubler bien au contraire de violences, des tensions répondant à une logique différente font parler d’elles plus au Sud. Depuis le dimanche 30 mars en effet, des manifestations organisées dans plusieurs villes méridionales, et plus particulièrement dans les provinces d’Aden, Lahaj, et al-Dale’a, ont vite tourné à l’affrontement avec le pouvoir. Avec, comme cela était prévisible, leur lot de victimes et d’arrestations.

Mais quelles sont les revendications des manifestants, dont le nombre, non arrêté officiellement, avait dépassé dans un premier temps les 10000 personnes pour la seule capitale ? Les interprétations divergent, comme de coutume, selon que l’on prend en compte les explications des autorités yéménites, celles des manifestants dans toute leur diversité, ou encore celles des partis officiels de l’opposition. Quant au déficit dans la couverture médiatique de la situation prévalant sur le terrain, il n’aide pas réellement à clarifier la donne.

La dynamique contestataire

Une certitude cependant : des manifestations auxquelles avait appelé la « Rencontre commune », formation regroupant cinq des principaux partis d’opposition yéménite, étaient apparues préalablement à ces violences de terrain. Objectifs : la dénonciation tant de la cherté de la vie que de la corruption prévalant dans le pays. Mais cet état des faits ne saurait être envisagé indépendamment d’une autre tendance lourde, qui avait pris corps l’été dernier. Au début du mois d’août 2007 en effet, un mouvement composé d’anciens membres de l’ex-Armée du Sud, avait lui aussi appelé à des manifestations dans le but de faire valoir deux demandes principales : la revalorisation des retraites touchées par les anciens soldats de cette armée d’une part ; et l’intégration des moins âgés d’entre eux dans les différents corps de sécurité yéménites de l’autre. Mais leurs revendications n’ont toujours pas abouti à ce jour, et l’on assistera même au début de ce mouvement à des arrestations dans les rangs des manifestants, qui viseront notamment Nasser al-Nawba, l’initiateur de la manifestation.

Cette contestation des anciens de l’Armée du Sud ne tardera cependant pas à être récupérée par un bon nombre de partis yéménites de l’opposition, qui ajouteront leur voix à celle de l’ex-Armée du Sud. Cette conjonction des intérêts, combinée à la permanence d’un front agité côté Nord, où continue à agir la rébellion zaydite, inquiètera vite le pouvoir yéménite. A la fin du mois de janvier 2002, on verra ainsi le Premier ministre du pays, Ali Mgawar, dénoncer les « tentations sécessionnistes » auxquelles oeuvreraient certains, référence de sa part tant aux rebelles du Nord qu’aux manifestants du Sud du Yémen. Cette mise en garde ne sera cependant pas assez dissuasive du point de vue des autorités. Ainsi, le Yémen officialisera, certes, la présence de tractations avec la rébellion zaydite, connues aujourd’hui sous le nom de « accord de Doha ». Mais la pacification des perspectives reste pourtant loin d’être acquise sur ce plan, les rebelles demeurant opposés à leur désarmement éclair – pour ne pas dire à leur désarmement tout court. Côté Sud, les manifestations, qui répondent donc à une logique différente, ne sauront bien évidemment pas être pour rassurer un pouvoir ne tolérant pas les contestations opposées à ses orientations. Et c’est pourquoi les événements en cours, loin de constituer une surprise, s’avèrent être dans les faits une nouvelle traduction du malaise qui prévaut dans les relations entre un pouvoir yéménite aux politiques contestées, et une opinion publique soucieuse pour sa part de voir ses conditions sociales comme économiques évoluer vers un horizon plus prometteur.

Les limites de la méthode Saleh

Il faut en effet reconnaître que c’est sur un plan général que les choix du président yéménite, Ali Abdallah Saleh, ont été jusqu’ici largement en rupture avec les aspirations de l’opinion publique yéménite.

Ainsi, sur un plan interne, gabegie, corruption, inflation, et tout simplement gestion hasardeuse sont les principaux responsables dans le peu d’espoirs que les Yéménites sont susceptibles d’entretenir sur un plan social comme économique. Le PIB/habitant (425 euros/habitant), la baisse des Investissements Directs Etrangers (- 21% en 2007), mais aussi le faible taux d’alphabétisation (50%) et tout simplement l’Indicateur de développement humain du pays (0,492) sont autant d’indicateurs qui, s’ils ne résument pas tout, traduisent cependant le retard inquiétant que le Yémen a sur un grand nombre de ses voisins de la Péninsule arabique.

Mais sans aller jusqu’à faire porter la responsabilité de la situation prévalant au Yémen à ces derniers, il faut également voir que, sur le plan régional, les Etats du Golfe demeurent loin d’avoir fourni des efforts suffisants et susceptibles de bénéficier à leur voisin méridional. Ce qui demeure en bonne partie dû à la grande méfiance entretenue par les nantis du Golfe, et très précisément par l’Arabie saoudite, vis-à-vis du Yémen. Les rebelles zaydites, en tant que chiites, sont bien entendu perçus pour beaucoup comme étant une excroissance iranienne potentielle dans la région, fait qui pousse les gouvernements de la Péninsule arabique à être favorables aux options musclées développées par Sanaa dans le Nord du pays. Mais en parallèle, la grande réticence de ces monarchies et émirats à laisser le Yémen intégrer pleinement un Conseil de Coopération du Golfe (CCG) qui lui procurerait pourtant des retombées bénéfiques, l’insistance récurrente de l’Arabie saoudite sur le fait que le gouvernement yéménite aurait, par son laxisme, une responsabilité dans l’exportation de terroristes vers son propre territoire, et l’incapacité qu’a Sanaa à mettre en avant des compétences et un savoir faire en termes économiques comme technologiques, sont autant d’éléments qui confirment encore plus le pays dans son enfoncement abyssal dans la débâcle politique comme socio-économique.

Enfin, sur le plan international, le Yémen a pleinement adhéré à la lutte antiterroriste développée par les Etats-Unis dès le lendemain du 11-Septembre, fait qui avait été exprimé symboliquement par la visite du président yéménite à Washington en novembre 2001. Mais, si l’octroi de subsides et d’une aide militaire au nom de la lutte contre le terrorisme ont pu découler de ce rapprochement, les évolutions intervenues depuis lors n’ont pas pour autant été des plus prometteuses. L’islamisme, politique nationale mais « qaïdiste » surtout, continue en effet à prévaloir, mettant en évidence les limites des méthodes sécuritaires et frontales développées par Sanaa. Et cela ne joue absolument pas en faveur d’un président qui demeure contesté, parallèlement à sa politique interne, pour le trop fort rapprochement qu’il a opéré avec des Etats-Unis amplement critiqués, et rejetés, par la population dans son ensemble.

Sclérose politique, stabilité fictive ?

Il faut rappeler par ailleurs que le président Ali Abdallah Saleh, bien qu’ayant affiché en 2005 son intention ferme de ne pas se représenter à son poste, avait finalement décidé de courir les élections présidentielles de septembre 2006, qu’il gagnera bien évidemment. Or, si cette situation en vient aujourd’hui à être exploitée par les partis de l’opposition, c’est cependant l’immobilisme politique et économique qui suscite le plus grand désarroi de la part d’une population qui subit pleinement les effets d’une augmentation du prix des produits de première nécessité. Le plus regrettable, dans ce lot, provient de la trop forte tendance du pouvoir, et plus précisément de la « Vieille garde » aux commandes, à vouloir étouffer dans l’œuf tout mouvement contestataire au nom d’un attachement à « l’unité nationale ». Pourtant, si la division du pays entre Nord et Sud est loin d’être un lointain souvenir, on ne saurait pour autant voir automatiquement dans les revendications éclatant côté Sud la traduction d’une aspiration à la sécession et l’indépendance. Bien au contraire, les partis de l’opposition, et notamment le Parti socialiste yéménite, ont veillé ces derniers mois à critiquer l’action d’éléments marginaux qui profitaient de la dynamique contestataire ambiante afin de faire valoir, drapeau et slogans à l’appui, des arguments franchement régionalistes, voire sécessionnistes. En ce sens, la nature des revendications de certains manifestants, combinée à la violence des revendications politiques, sociales et économiques, fait certes miroiter la possibilité qu’il y aurait pour le Yémen de revenir subitement au statu quo ante ; il convient pourtant de ne pas croire démesurément en cette perspective, qui reste posée, mais en manque d’une vague porteuse.

Dans le même ordre d’idée, les événements actuels ne semblent pas plus préfigurer une chute annoncée du régime de A. A. Saleh. Ce dernier, fort d’une maîtrise des rouages du système, a en effet une armée solide, qui lui est pleinement acquise ainsi qu’à son proche entourage, et qui reste ainsi peu susceptible de lui faire défaut, au moins dans les circonstances actuelles. En parallèle, le facteur tribal, qui a une grande importance dans l’explicitation des logiques prévalant au Yémen, reste pour sa part tout aussi bien contenu, que ce soit par le développement de méthodes coercitives, confrontationnelles, ou diplomatiques et consensuelles, selon le cas. Enfin, les formations de l’opposition, aussi déterminées soient-elles dans leurs actions, demeurent quant à elles assez disciplinées, et ne cherchent en rien à dépasser certaines lignes rouges. Ce qui reste cependant dû aussi en bonne partie à leur extrême fragmentation.

La Révolution attendra…

Point de Révolution au programme, donc, sous les cieux yéménites. Mais plutôt l’expression d’un profond malaise, qui risque fort malheureusement de perdurer et d’être récurrent durant les mois et très probablement les années à venir, faute d’alternatives concrètes. Un exemple, parmi tant d’autres, qui donne pourtant à réfléchir. Car, pour le Yémen comme pour tant d’autres pays, la tendance est fréquente de la part de beaucoup de pays occidentaux à vouloir accoler une étiquette de « modéré » à certains régimes du seul fait de leur participation à la lutte contre le terrorisme. Un choix insuffisant, pour ne pas dire complètement erroné, comme le confirme aujourd’hui la situation au Yémen. Parallèlement à toutes ces dynamiques inquiétantes certes, mais répondant à des logiques internes, le gouvernement yéménite verra en effet, dans l’attaque récemment fomentée à l’encontre d’un complexe résidentiel habité par des Occidentaux, la main d’al-Qaïda. Que cette piste soit la bonne ou non, il demeure ainsi une certitude : le Yémen est bien loin d’être engagé sur les rails de la stabilité. Et ce ne sont pas les options erronées de son gouvernement qui amélioreront la donne.


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