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Olivier Guillard


« New deal » au Pakistan ?
par Olivier GUILLARD (IRIS, 31 mars 2008)



Un long mois après les élections générales du 18 février qui consacrèrent le succès des forces démocratiques et confirmèrent le déclin du « système » Musharraf, le Pakistan présente enfin à ses concitoyens son nouveau 1er ministre, M. Yusuf Raza Gilani. L’occasion de faire le point, en une dizaine de questions-réponses succinctes, sur la situation générale de cet Etat en effervescence permanente, entre déséquilibres et espoirs.

Yusuf Raza Gilani : quel 1er ministre ? Cinquantenaire alerte originaire du Punjab (province majeure du pays), personnalité jouissant d’une réputation favorable au sein du PPP, la formation politique de feue Benazir Bhutto, Yusuf Raza Gilani présente également l’avantage de bien connaître les rouages de son ombrageux partenaire gouvernemental, la Ligue Musulmane du Pakistan de Nawaz Sharif, auprès de laquelle il fût un temps militant. Le jour même de son élévation au poste de 1er ministre, Gilani prit grand soin à montrer combien les temps avaient changé, orientant par sa 1ère décision (la réhabilitation immédiate des juges de la Cour Suprême) la Présidence version Musharraf vers une autorité diminuée. Cinq années passées à l’ombre des geôles pakistanaises (entre 2001 et 2006), pour des motifs plus politiques que judiciaires, auront forgé chez le nouveau 1er ministre une légitime rancœur à l’endroit du Président Musharraf. La « chaleur » de la poignée de mains entre les deux hommes, le jour de « l’intronisation » de Gilani, en témoigne.

Quid de Zarfari ? Cinquantenaire lui aussi alerte (quoi que d’une santé a priori plus délicate…), le veuf de Benazir Bhutto, en charge des affaires du parti de la dynastie depuis l’assassinat de Benazir en décembre, est aujourd’hui le personnage politique le plus influent du pays. Une « consécration » longtemps improbable pour celui qui, entre autres éléments de son atypique parcours, passa lui aussi de longues années derrière les barreaux (mais dans un « relatif confort », d’après ses proches…), pour de sombres affaires de corruption et de prises illégales d’intérêt, lorsque sa gracieuse épouse occupait le poste de 1er ministre (1988-90 ; 1993-96). L’homme fait débat, au sein de son propre parti, dans le pays et au-delà. Ses capacités à incarner la bonne gouvernance font sourire plus d’un observateur ; toutefois, dans un environnement des plus ténus (assassinat de B. Bhutto ; crise de confiance envers la présidence ; recrudescence du terrorisme ; radicalisation de certains acteurs ; etc.), Asif Ali Zardari semble avoir fait montre d’une réelle capacité de gestionnaire, de fédérateur, de manager de crise serait-on tenté de dire. Un « manager » qui, à défaut d’avoir revendiqué le poste de 1er ministre au lendemain de la « victoire » du PPP, se verrait bien, à terme, à l’image de sa défunte épouse, de son défunt beau-père (Zulfikar Ali Bhutto), occuper ces fonctions. Il lui faudra d’ici-là « récupérer » une circonscription parlementaire et un mandat de député. Une contingence qui ne devrait pas présenter trop de difficulté…

Gouvernement de coalition PPP-PML-ANP : usine à gaz ou panacée ? Que de chemin parcouru depuis dix-huit mois… Qui aurait ainsi pu deviner qu’au sortir de l’hiver 2008, un gouvernement – qui plus est démocratique ! - associerait les frères ennemis traditionnels, le Parti du Peuple du Pakistan (PPP ; dynastie Bhutto) et la Ligue Musulmane du Pakistan (PML-N ; N. Sharif) ? Un scenario à peine vraisemblable… Et pourtant, dans le tout nouveau gouvernement Gilani, au côté des 11 ministres estampillés PPP, on retrouve bien 9 ministres appartenant à la PML-N ; viennent enfin 2 ministres représentant les nationalistes pachtounes de l’ANP, victorieux des islamistes radicaux en Province Frontière du Nord – Ouest (NWFP ; frontalière de l’Afghanistan) lors du dernier scrutin. Après huit années d’administration civilo-militaire et d’omnipotence du Président Musharraf, cette « vague démocratique » porte en son sein son désir de renvoyer l’armée vers ses casernes, et plus encore Musharraf loin des commandes de la nation. Là est son ciment principal. Car en effet, de la question des relations avec Washington à la gestion du dossier islamiste, de la « crise afghane » au rôle dévolu à la Cour Suprême, de l’opportunité de travailler avec le Président Musharraf à la place revenant au chef des armées, peu de thèmes rapprochent ces deux formations. Au-delà d’une période de grâce et de concorde qui s’avérera probablement plus brève que la population ne le voudrait, rivalités et querelles d’égos, tiraillements et dissensions ne manqueront probablement pas de se faire jour avant longtemps. Le temps écoulé entre les élections (18 février) et la formation du gouvernement (fin mars !) en dit long sur les tractations qui, entre exigences et susceptibilités des uns et des autres, ont été – sans surprise – complexes et laborieuses.

Gouvernement – présidence : coopération ou confrontation? Au plus fort de la campagne électorale, le Président Musharraf avait promis de se plier au verdict populaire et, en cas de défaite de ses troupes (parti du PML-Q), de quitter ses fonctions. S’il dut se résoudre à remiser en fin d’année dernière – contre son gré— son uniforme militaire, cesser ses fonctions présidentielles ne semble pas encore faire partie de son agenda. Pourtant, son impopularité auprès d’une majorité de Pakistanais ne fait plus de doute depuis longtemps ; les « Go Musharraf go ! » n’ont guère disparu des slogans en vogue à Quetta, Peshawar, Lahore ou Karachi. Bien qu’il semble encore bénéficier du soutien des Etats-Unis d’Amérique -- concentrés sur leur propre campagne électorale --, la liste de ses appuis étrangers s’est considérablement réduite depuis un an. Abondamment relayé (et avec succès…) ces dernières années, son crédo « sans moi, le chaos » génère désormais de moins en moins d’échos. Certes, l’ancien général rappelle ce jour sa disposition à œuvrer, pour le bien de la nation, avec la prochaine équipe gouvernementale. On imagine pourtant combien la tâche sera délicate et l’exercice quotidien mal aisé. Entre un Président sans plus de légitimité populaire qui va devoir rendre une partie de ses compétences (rééquilibrage des prérogatives présidentielles, parlementaires et gouvernementales), qui ne semble plus « protégé à tout prix » par la puissante hiérarchie militaire, et un chef de gouvernement porté par l’opinion et le verdict des urnes, adoubé par le citoyen et la communauté internationale, la cohabitation s’annonce délicate. Décidée à autoriser une nouvelle ère politique plus respectueuse du souhait populaire et à prévenir toute glissade malvenue vers le chaos, l’armée, sous l’autorité du général Kiyani, semble à présent déterminée à jouer, plus en retrait, un rôle d’arbitre et de conseil ; à charge pour les nouveaux dirigeants, comme aux anciens, de ne pas négliger son existence ni passer outre ses « avis ».

Relations avec les Etats-Unis : la fin du « tout Musharraf » et de la servilité ? Une page est peut-être en train de se tourner ; à tout le moins, d’être remodelée dans le sens de plus de mesure, d’intelligence et de raison. Washington trouve aujourd’hui une matrice bien différente de celle prévalant la veille du scrutin de février. Il faut à présent plus composer qu’imposer ; en effet, si l’omnipotent Musharraf a longtemps été son principal point d’entrée, la plateforme et le relais de sa roadmap dans la région (Afghanistan et zones tribales notamment), n’ayant guère de comptes à rendre à un hémicycle national ou une armée nationale aux ordres, les temps présents s’inscrivent dans une logique toute autre. « Le pouvoir, tous les pouvoirs, reviennent au Parlement », rappelait le 1er ministre Gilani la veille de sa désignation. A Washington d’en prendre note … intelligemment ; ce qui ne semble ni simple, ni se faire de bonne grâce ou moins encore, d’une manière appropriée. En effet, hasard malencontreux du calendrier sans doute, la visite la semaine passée de deux hauts responsables de l’administration Bush, messieurs John Negroponte (Secrétaire d’Etat adjoint) et Richard Boucher intervint alors même que les 162 millions de Pakistanais attendaient le nom de leur futur chef de gouvernement ! Alors que l’image des Etats-Unis flirte elle aussi avec les abîmes de la popularité et que les reproches d’ingérence sont légions, que le nouveau gouvernement pakistanais invite son « allié » américain à plus de discernement et de manières, ce déplacement peu discret amène l’observateur à de légitimes réserves sur le sujet.

Pléthore de chantiers prioritaires. Hybride … mais animée d’un souci immédiat de sortie de crise et de « rupture » avec le long épisode Musharraf, l’équipe Gilani devra sans tarder s’atteler à la prise, à bras le corps et tête baissée, d’une kyrielle de chantiers plus prioritaires les uns que les autres, mise à mal par de longs mois d’inaction gouvernementale et de tourments divers : redynamisation de l’économie en faveur des plus démunis, nouvelle approche des dossiers touchant à la sécurité (dialogue avant sanction), fonctionnement « normal » des institutions, prévention de l’islamisme radical et du terrorisme sous ses diverses formes (Al Qaeda ; Taliban ; extrémistes sunnite et chiite), nouvelle gestion des tentations et revendications sécessionnistes (cf. Baloutchistan), révision du format des relations avec Washington et de l’investissement militaire dans la crise Afghane, relance du « dialogue composite » avec l’Inde, et l’on en oublie. Un agenda aussi dense que volatile, miné de toutes parts et parsemé d’embuches.

Les limites prévisibles de l’action gouvernementale. A la lecture du cadre précaire que nous esquissions ci-dessus, il serait bien audacieux d’attendre monts et merveilles d’un gouvernement par essence contre-nature, devant composer avec une présidence qui s’accroche désespérément au mobilier et à l’espoir de dissensions (à terme fatales) au sein du cabinet Gilani. Relevons d’un mot les principaux écueils qui baliseront, limiteront la feuille de route de l’équipe Gilani : rivalités d’agendas et d’égos entre le PPP et la PML-N, ultra-sensibilité de certains sujets (cf. relations avec Washington ; participation à l’action militaire en Afghanistan ; mesures contre divers chefs religieux ; budget alloué à l’armée et aux services), environnement économique national et international des plus contraints, le rôle qu’entendra tenir la puissante Pakistan Army, ou encore la persistance d’éléments anti-étatiques (cf. talibans des zones tribales ; terroristes liés à Al Qaeda) menaçant la sécurité nationale.

Un cadre général guère enchanteur ; une matrice bien inquiétante.


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