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Barah Mikaïl


Bassora, symbole en gestation de l’ère post-irakienne
par Barah MIKAÏL (IRIS, 27 mars 2008)



Qu’est-ce qui explique la situation en cours dans la ville irakienne de Bassora ? Depuis deux jours en effet, le gouvernement irakien a lancé une opération du nom de « la charge du chevalier », qui a pour seul et évident point de cristallisation la mise à mal des positions locales du Jaysh al-Mahdi, l’ « armée du Mahdi » du jeune rebelle Moqtada al-Sadr.

Il est bien évidemment tentant de se laisser convaincre par un argument abondamment relayé, une fois encore, par un grand nombre de média, selon lesquels les forces gouvernementales irakiennes seraient déterminées à en finir une fois pour toutes avec la fonction de trublion de la mouvance sadriste. Celle-ci, qui s’est particularisée par une opposition assumée au processus politique en cours dans le pays, conteste de surcroît la validité d’orientations qu’elle perçoit comme étant édictées par un gouvernement pleinement à la botte des Etats-Unis. C’est d’ailleurs de ce fait qu’elle a pu être soupçonnée de chercher à développer une stratégie de terrain belliqueuse. Et c’est à ce titre que Bagdad l’accuse aujourd’hui de jouer la politique du pire, en dépit de sa reconduction récente d’une trêve qui avait été initiée en août 2007.

Les arguments courts trouvent cependant rapidement leurs limites. La mouvance sadriste ne saurait en effet compter au rang des acteurs les plus apaisés de l’Irak, loin s’en faut. Sa détention d’un armement est avérée, son engagement jusqu’à peu dans des actes de violence l’est tout aussi bien, et la présence, à Bassora et dans d’autres villes du sud de l’Irak tout comme à Bagdad, de quartiers pleinement soumis à gestion sadriste ne fait pas de doute. Mais si cette mouvance n’avait pas de répondant sur le terrain, elle n’aurait tout simplement pas pu obtenir quelque 32 sièges sur les 275 du parlement irakien. Qui plus est, les forces gouvernementales irakiennes ont certes à craindre le potentiel d’une formation armée qui leur est opposée sur maints plans ; mais ce n’est pas pour autant que les risques posés à leur encontre sont à trouver dans le seul cas du courant sadriste. En dépit d’accusations que relayent d’ailleurs régulièrement beaucoup de titres de presse irakiens, aucune des violences intervenues sur le terrain depuis l’été 2007 ne paraissent être réellement imputables à ce dernier. Qui plus est, les sadristes sont loin d’être le seul et principal réfractaire à la reconnaissance de l’autorité du gouvernement, que ce soit à Bassora ou ailleurs dans le pays. Pour cette seule ville pétrolière du sud de l’Irak, Bagdad a en effet beaucoup plus de soucis à se faire dans le cas du parti de la Vertu, ou encore du Conseil suprême islamique en Irak (CSII), deux formations dont les ambitions locales – ou localisées – tombent en contradiction avec toute idée de consolidation de l’action du gouvernement central irakien. Le parti de la Vertu, du rang duquel est issu le gouverneur de Bassora, prône une fédéralisation décentralisée à échelle nationale qui renforcerait les compétences du gouvernorat local ; quant au CSII, il aspire à l’institution d’une région constituée des neuf provinces méridionales du pays, à majorité chiite, au sein de laquelle il trouverait dès lors matière à exercer ses politiques, toujours au détriment de l’action gouvernementale. Autant dire que la mouvance sadriste, qui a officialisé une trêve à laquelle elle s’en est tenue, tout en restant – officiellement à tout le moins – attachée à la consolidation de l’action d’un pouvoir central déconnecté de toute influence américaine et/ou occidentale, est loin d’incarner le défi majeur au pouvoir.

C’est pourquoi il convient de puiser autre part afin de comprendre les motivations du gouvernement central, et plus précisément celles du Premier ministre Nouri al-Maliki, qui dirige l’opération « charge du chevalier ».

Il faut en effet noter en premier lieu que celui-ci est soumis à pression de la part de son entourage, et plus précisément de la part du Conseil de la Présidence (soit Jalal Talabani et ses adjoints), qui étaient allés en février dernier jusqu’à menacer de pousser le Parlement à lui retirer sa confiance s’il ne changeait pas d’attitude politique. En ce sens, il y a nécessité pour lui de faire la preuve de sa capacité d’action, en se rendant le héros d’une opération d’ampleur. Accusée de tous les maux en Irak, la mouvance sadriste a ainsi valeur de formation extrêmement bien armée aux yeux de beaucoup de personnes. Mettre à mal sa capacité d’action, revient ainsi tout simplement à donner l’impression de faire la différence sur un plan sécuritaire. Pour un Premier ministre aussi faible et démuni que al-Maliki, il va de soi que gagner le bras de fer engagé vis-à-vis du Jaysh al-Mahdi lui garantirait une image qui trancherait à bien des égards avec la réputation de faiblesse qu’on lui connut jusqu’ici.

Mais il faut aussi noter, sur un second plan, que le timing de cette opération n’est pas si innocent qu’il pourrait y paraître de prime abord. En avril, la loi sur la Fédéralisation de l’Irak devrait en effet entrer en application, quoique cette éventualité ne soit pas plus acquise que ne le furent jusqu’ici des questions telles que la Loi sur les hydrocarbures ou encore le référendum sur la ville de Kirkouk. Or, cette échéance n’allait pas manquer de susciter des réticences supplémentaires de la part du courant sadriste, qui n’aurait peut-être pas manqué dès lors de s’arranger pour faire valoir ses demandes, et entraver les perspectives tant sur le terrain qu’à niveau parlementaire. En opérant de la sorte, N. al-Maliki essaie ainsi probablement d’anticiper toute velléité pouvant aller en ce sens. Hypothèse accrue par le fait que, de plus en plus, la presse irakienne se fait l’écho de la présence de camps rivaux au sein de la mouvance sadriste, qui s’opposeraient tant sur la question de la trêve que sur l’attitude à adopter vis-à-vis des processus parlementaires et politiques en court. Frapper la formation sadriste à ce moment, c’est donc forcément pousser les différents courants sadristes à s’engager soit vers une claire division, soit – risque tout aussi bien posé pour le gouvernement irakien – vers une unité et une nouvelle radicalisation, au nom de la résistance au gouvernement. Autant dire que, de ce point de vue, le pari de N. al-Maliki paraît des plus risqués.

Dernier aspect enfin : la sollicitation par le Premier ministre irakien d’une image plus reluisante aux yeux tant du Conseil de la présidence que des Etats-Unis, qui demeurent à ses yeux les protecteurs de ses intérêts politiques comme le garant de la défense du territoire irakien. En tant que chef du parti Da’wa- Section Irak, N. al-Maliki a en effet essuyé jusqu’à très récemment encore des accusations de collusion avec l’Iran, du fait notamment du passé de sa formation politique. Or, en portant un coup à la mouvance sadriste, le Premier ministre irakien attente aux intérêts d’une formation considérée, plus à tort qu’à raison d’ailleurs, comme étant une pleine excroissance de l’Iran en territoire irakien. Qu’il aille au bout de la logique, et il aura ainsi fait la preuve de son opposition à toute influence de la part du voisin iranien dans son pays, avec les avantages qu’il escompte d’une telle situation de la part tant de Washington que d’une partie des membres de son gouvernement, dont il souhaite limiter la portée du parasitage de son action. Mais là, une fois encore, rien ne dit que N. al-Maliki pourra trouver faveur aux yeux de tous ces acteurs au départ de son seul affrontement avec le Jaysh al-Mahdi.

Mû à la fois par des considérations d’ordre politique, sécuritaire, et personnel, N. al-Maliki semble jouer gros dans sa volonté de mettre au pas la mouvance sadriste en Irak. Celle-ci est en effet d’autant moins susceptible d’être rapidement mise à mal, qu’elle bénéficie, qu’on le veuille ou non, d’une base populaire localisée par-ci par-là, mais loin d’être négligeable. Les défis de l’Irak contemporain répondent en effet plus aux contraintes générées par une logique d’occupation que par l’action de milices qui, arabes chiites, arabes sunnites, ou kurdes soient-elles, sont les gestionnaires effectifs des perspectives irakiennes. C’est d’ailleurs bien là le principal drame de la situation : pour qui s’attend à voir l’Etat-nation irakien reprendre corps, autant dire que tout espoir est tout simplement vain. Il ne reste plus qu’à savoir sur quelles bases pourront être envisagées les perspectives post-irakiennes.


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