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Laure Delcour


La crise gazière ukraino-russe est plus dépassionnée qu’en 2006
Laure DELCOUR par le BIP (Bulletin de l’industrie pétrolière, 5 mars 2008)



Chaque mois, une personnalité commente un ou plusieurs sujets d’actualité du mois écoulé relatifs aux hydrocarbures et à l’énergie en général. Pour le mois de février, Laure Delcour, directrice de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, revient sur la nouvelle crise gazière entre l’Ukraine et la Russie. Pour cette spécialiste de la Russie, qui a été en 2002 et 2003 directrice adjointe du Centre franco-russe en sciences sociales à Moscou, cet épisode témoigne aussi des divergences entre le Président ukrainien et son Premier ministre.

Comment expliquez-vous cette nouvelle crise gazière qui s’est développée en février entre l’Ukraine et la Russie ? Etait-elle prévisible ?

Les raisons de cette nouvelle crise tiennent à la fois à des facteurs énergétiques et à un contexte politique particulier. Quelques semaines après sa nomination en décembre comme Premier ministre, Ioulia Timochenko a indiqué sa volonté de modifier deux aspects des relations entre l’Ukraine et la Russie concernant le gaz. Son souhait était premièrement de supprimer les sociétés intermédiaires chargées des livraisons de gaz à l’Ukraine et deuxièmement d’augmenter les tarifs de transit de gaz russe sur le sol ukrainien. Ce à quoi Gazprom a immédiatement réagi en mettant en avant la nécessité pour l’Ukraine de régler ses arriérés de dette liée à ses achats de gaz. La crise est alors née. Le paradoxe est que cette crise se produit alors que le contexte politique entre les deux pays est très largement orienté vers l’apaisement, même si les relations politiques entre Kiev et Moscou restent difficiles.

Après l’échec de nouvelles négociations fin février, Gazprom a mis sa menace à exécution lundi en réduisant de 25 % ses livraisons de gaz à l’Ukraine. Comment sortir de cette crise ?

Visiblement, c’est l’Ukraine qui a les cartes en main. Le règlement de sa dette vis-à-vis de Gazprom offrirait une sortie de crise. Des facilités de paiement de la part de Gazprompour cette année seraient aussi bienvenues du côté ukrainien.

En quoi cette crise se différencie-t-elle de celle de la fin 2005-début 2006 ?

Le contexte d’apaisement politique que je soulignais est la principale différence avec la crise du début 2006. S’il y a bien une crispation sur le plan énergétique, cela n’est pas le cas sur le plan politique. On sent que l’Ukraine, cette fois-ci, cherche à ne pas irriter la Russie. Témoin de cet apaisement, les récentes déclarations du Président ukrainien Viktor Iouchtchenko concernant l’OTAN, une position qu’a appréciée sans conteste la Russie.

En 2006, ce type de gestes n’existait pas, la confrontation était beaucoup plus frontale. La Russie avait vécu la révolution Orange en Ukraine comme un véritable échec de sa politique extérieure. Moscou était alors peu enclin à répondre aux exigences ukrainiennes. Cette année, si le dossier gazier reste soumis à des considérations politiques, les négociations sont beaucoup plus dépassionnées qu’en 2006. Et l’Ukraine a en mains des cartes qu’elle n’avait pas à cette époque.

La visite du premier ministre ukrainien Ioulia Timochenko à Moscou le 21 février n’a pas clarifié la situation. Assurément, il y a des divergences de vue entre le Président ukrainien et son Premier ministre... Par exemple, la hausse des tarifs de transit a disparu des négociations.

Ces divergences sont manifestes et incontestablement elles pèsent sur les relations avec la Russie. Lorsque Mme Timochenko a déclaré qu’elle voulait négocier une augmentation des tarifs de transit de gaz russe, M. Iouchtchenko l’a accusée de faire des déclarations "populistes".

C’est par le biais du dossier énergétique que les deux partenaires à la tête de l’Ukraine ont manifesté leurs dissensions. Leurs positions vis-à-vis de la Russie témoignent d’une véritable lutte de pouvoir entre eux. Finalement, M. Iouchtchenko, quelque peu affaibli dans son pays, a, en quelque sorte, été chercher du réconfort auprès de Moscou. C’est lui qui a signé le 12 février avec son homologue russe, Vladimir Poutine, un accord de principe sur le dossier gazier.Même si la visite de Mme Timochenko quelques jours plus tard n’a pas réussi à consolider ce pré-accord, il reste qu’elle n’a pas remis sur le tapis son souhait d’augmenter les tarifs de transit.

Sur un plan intérieur, les divergences entre M. Iouchtchenko et Mme Timochenko restent un facteur de nuisance de la stabilité politique de l’Ukraine.

Leurs positions sur ce dossier précis peuvent-elles se rapprocher ?

Cela semble le cas puisque Mme Timochenko ne parle plus de sa volonté d’augmenter les tarifs de transit. Les deux parties ont désormais conscience des risques liés à leur lutte de pouvoir. En trois ans, l’Ukraine a semble-t-il retenu quelques leçons, qui laissent à penser qu’un règlement est possible avec Moscou.

L’arrestation fin janvier à Moscou de Semion Mogilevich soupçonné de liens avec la société RosUkrEnergo a-t-elle eu des répercussions favorables ?

L’Ukraine a été très satisfaite de cette arrestation. Il n’est d’ailleurs pas anodin que celle-ci se soit passée deux semaines avant la visite du Président ukrainien à Moscou. Inconstablement, cette arrestation, d’une personne qui n’est que supposée entretenir des relations douteuses avec RosUkrEnergo, était perçue comme un signe de bonne volonté de la partie russe.

Existe-t-il des interactions entre cette crise gazière et les dossiers liés à l’OTAN et à l’OMC ?

Incontestablement, des interactions sont manifestes. Des interactions qui s’avèrent d’ailleurs favorables à l’Ukraine. Jusqu’à présent, l’Ukraine restait dans les pas de la Russie en matière d’accords internationaux. Ceux-ci étaient d’abord signés ou ratifiés avec la Russie avant de l’être avec l’Ukraine.

Le fait que l’Ukraine devance la Russie dans le processus d’intégration à l’OMC change la donne. D’autant que lorsque Kiev siégera au sein de cette instance, elle devra se prononcer sur l’intégration de la Russie. M. Iouchtchenko a d’ores et déjà fait savoir qu’il n’utiliserait pas ce pouvoir de pression. Même constat concernant l’OTAN et les déclarations du Président ukrainien indiquant que la Constitution serait si nécessaire changée pour interdire le déploiement de bases étrangères sur son territoire. De quoi réconforter Moscou.

L’Ukraine sort ainsi renforcée, d’autant que, contrairement à la Russie, les négociations avec l’Union européenne concernant un accord renforcé de coopération sont lancées depuis mars dernier.

L’arrivée au pouvoir de Dmitri Medvedev en Russie peut-il changer la donne ?

Je pense qu’en effet, en adoptant un ton très différent de celui de son prédécesseur, M. Medvedev peut influer positivement sur ce dossier, mais pas uniquement sur celui-ci. Grâce à un discours plus modéré et à un style plus élégant - deux facteurs importants en matière de politique étrangère -, il peut permettre des changements de fond.

Pensez-vous possible que ce dossier gazier puisse trouver une issue de long terme ?

Le règlement de la question gazière sur le long terme est l’enjeu principal. Gazprom, tout comme l’Ukraine, aspire à une telle perspective. Sur ce point, l’élimination des sociétés intermédiaires comme RosUkrEnergo est un facteur essentiel pour que les deux partenaires gaziers - Gazprom et Naftogaz - parviennent à établir des relations commerciales durables.

L’Union européenne doit-elle intervenir dans ce dossier ?

Pour l’instant, l’Union européenne reste en retrait, se bornant à surveiller que les livraisons de gaz russe aux pays membres ne sont pas affectées par cette crise. A mon sens, Bruxelles n’a pas intérêt à intervenir directement dans ce dossier, sinon la Russie risque de se raidir un peu plus vis-à-vis d’elle. En outre, à quel titre pourrait-elle intervenir ? Aucun des deux pays n’est ni membre de l’Union, ni candidat à l’adhésion.

Même comme simple médiateur ?

Comme médiateur peut être, mais faut-il encore pour cela que les relations entre Moscou et Bruxelles se réchauffent. Le démarrage - imminent maintenant - des négociations sur le nouvel accord de partenariat pourrait en être l’occasion.


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