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Revue de presse
Philippe Hugon


Entre l'escale au Tchad et le discours du Cap, changement de cap de Nicolas Sarkozy dans la politique africaine de la France ?
par Philippe HUGON (IRIS, 3 mars 2008)



Décidément, les déplacements de Nicolas Sarkozy sont pleins d'imprévus. Sur la route de l'Afrique du Sud, le Président avait fait escale au Tchad alors que l'on ne connaissait pas le sort de deux des trois opposants au régime, arrêtés le 3 février, et que la France avait donné un appui militaire décisif à Idriss Deby. Nicolas Sarkozy n'a pu rencontrer les opposants et son déplacement très controversé a fait l'objet de critiques de nombreuses ONG. La présence et le rôle de la force Epervier, forte de 1500 hommes, semblait marquer une continuité dans la politique africaine de la France et le maintien de certains traits de la France-Afrique. Or, le lendemain de son escale, Nicolas Sarkozy a fait un discours en rupture avec la politique de la France vis-à-vis de l'Afrique et en contre-point de son discours de Dakar prononcé il y a 9 mois.

Tous les africanistes ou presque avaient été choqués par le discours du 26 juillet 2007 prononcé par Nicolas Sarkozy à l'Université de Dakar. Les considérations sur « l'homme africain » hors de l'histoire et du progrès témoignaient d'une totale méconnaissance de l'Afrique. Le changement de ton du discours prononcé le 27 février 2008 au Cap devant le Parlement sud-africain est donc notable. Loin d'être donneur de leçon, il est dit qu'il n'y a pas de fatalité et que le modèle sud-africain montre la voie de la « renaissance de l'Afrique ». Il est dit également que les élections en Côte d'Ivoire, au Zimbabwe ou au Tchad, doivent être libres. Il est annoncé que la France doit financer 200 entreprises créant 2000 emplois, et que les engagements financiers français bilatéraux pour l'Afrique subsaharienne s'élèveront durant les cinq prochaines années à 10 milliards d’euros. Bien entendu, l'annonce la plus importante concerne la révision des accords militaires, le fait que les nouveaux accords doivent être transparents et associer le Parlement français et que « la France n'a pas à jouer un rôle de gendarme en Afrique ». Faire cette annonce en Afrique du Sud, qui a toujours prôné une « pax africana » et dénoncé la présence militaire française jugée post-coloniale, est hautement symbolique.

Ce changement de ton traduit-il un changement de cap de la politique française et une rupture avec le passé? Il y a souvent loin des discours aux actes et les mots comme les promesses engagent davantage ceux qui les entendent que ceux qui les prononcent. Ainsi, l'annonce du désengagement militaire français se fait deux jours après une visite au Tchad, après que la France ait, il y a peu, soutenu militairement et sauvé le régime d'Idriss Deby. L'accord de coopération à volet militaire n'a pas il y a moins de deux mois été interprété a minima. Bien, entendu, on ne peut que se réjouir d'une mise à plat des accords devenus transparents et du rôle du Parlement français mais quid des partenaires africains? Y aura-t-il mobilisation des parlements et débats publics avec les forces d'opposition au Tchad, au Gabon ou au Cameroun ? On peut en douter. Les régimes autoritaires ou dictatoriaux ont intérêt au maintien de présence militaire. Il paraît évident également qu'il y aura durant une certaine période le maintien des forces militaires (évaluées autour de 9000 soldats), avec une certaine réduction de la base de Djibouti (au profit d'Abu Dhabi) et des militaires français en Côte d'Ivoire. Il était prévu un recentrage du dispositif militaire français sur les trois bases de Dakar, de Libreville et de Djibouti. Cette annonce va-t-elle dans ce sens? Plusieurs interprétations pourraient être données à un changement de cap. Il est possible que le discours du Cap traduise un certain alignement sur la politique américaine en Afrique (avec changement dans la répartition des rôles, désengagement partiel de la base de Djibouti et renforcement de la présence militaire hors d'Afrique (Abu Dhabi, Afghanistan). On peut aussi l'interpréter comme une priorité moindre de l'Afrique dans la politique étrangère française au profit du Maghreb et du projet euro-méditerranéen.

Il reste évidemment, au delà de la question des accords et des bases militaires, à redéfinir pour les Africains et la communauté internationale les enjeux stratégiques de l'Afrique en termes de risques terroristes, de fragilité des Etats ou de sécurisation des lieux de production pétrolière et minières et surtout de transport maritime. Les Etats-unis, les pays émergents et les pays pétroliers ont aujourd'hui des politiques actives de présence qui passent par le champ du militaire, du religieux, de la finance et de l'économie. Il faut évidemment prioritairement renforcer les forces militaires et policières africaines et développer une « pax africana », mais, jusqu'à présent, l'Union Africaine et les organisations régionales africaines n'ont pas fait montre d'une grande efficacité notamment au Darfour. Face au déploiement des forces américaines (base de Djibouti, future base de Sao Tomé peut être siège de l'Africom, initiative transsaharienne, sécurisation des routes maritimes, etc.) et aux appuis de la Chine, l'Europe a-t-elle un rôle à jouer dans le champ du militaire ? Il serait souhaitable qu'il y ait une européanisation du processus de paix et de sécurité mais l'Europe n'est pas une puissance et de nombreux Etats européens sont réticents pour intervenir dans le « bourbier africain », malgré les opérations en RDC ou la mise en place de la force Eufor.

Pour ces diverses raisons, il y a tout lieu de penser que le changement de ton du discours du Cap, aussi important soit-il sur le plan symbolique, ne traduira pas une réelle rupture face aux contraintes de la realpolitik. Dans la mesure où il est dit que derrière les rebelles au Tchad on trouvait le Soudan et son rôle dans le crime contre l'humanité du Darfour, l'intervention militaire était en effet justifiée aux yeux de Nicolas Sarkozy. Mais ceci est-il en accord avec les déclarations faites lors du déplacement en Afrique du Sud ? Il y a en tous cas des discours qui se succèdent sans continuité et des pratiques fort éloignées des mots.

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