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Intégrité et intégrisme
Portrait de Sophie BESSIS par Jacques Secondi (Le nouvel Economiste, 28 février 2008)
L'historienne Sophie Bessis, spécialiste des femmes dans le monde arabe, décrypte les contradictions européennes face à l'islam.
Cela fait plus de vingt ans qu'elle analyse, à la Sorbonne puis à présent à l'IRIS, les problématiques de développement du Sud et la condition féminine dans les pays arabes. Dans son dernier livre Les Arabes, les femmes, la liberté (Albin Michel), cette militante de la cause féminine à la FIDH (Fédération internationale des droits de l'homme) mène un décryptage fin des raisons qui peuvent pousser des femmes émancipées sur le plan économique à accepter la sujétion du voile. Confrontée à la complexité, Sophie Bessis réagit avec force, poussée aussi par son tempérament méditerranéen, aux réactions épidermiques de l'Occident européen face à l'Islam. L'actualité vient de Turquie. Les femmes voilées circulent librement dans les universités de tous les pays de l'Union européenne. Mais lorsque la Turquie rejoint le régime général, c'est le tollé.
DEUX POIDS, DEUX MESURES
Sophie Bessis s'étonne : " Le voile est autorisé dans l'ensemble des universités des pays de la Communauté européenne. La Turquie devrait-elle être la seule à imposer un régime d'exception ? " Aucun autre candidat à l'entrée dans la Communauté européenne n'a été soumis à autant d'exigences sur le fonctionnement de sa démocratie. " On fait à présent pression sur ce pays pour qu'il reconsidère ce qui n'est en fait que la levée d'une interdiction imposée par l'armée en 1980 ", dit-elle. Peur instinctive de l'Islam ? L'émotion des capitales européennes se nourrit d'un contexte troublé, en ce moment par les émeutes et manifestations au Danemark sur fond de guerre des caricatures de Mahomet. " La vérité c'est que les Européens n'ont pas envie de voir 70 millions de musulmans entrer dans le périmètre de l'Union. " La Turquie est-elle européenne ? " Il y a autant d'arguments pour que contre, et aussi pertinents les uns que les autres ", répond-elle, en notant qu'avant 1914 le surnom de l'Empire ottoman était "l'homme malade de l'Europe". Sa conclusion : " Accepter ou non la Turquie dans l'Europe est un vrai choix politique. "
Un argument souvent entendu pour justifier la méfiance consiste à dire que l' AKP, la formation politique au pouvoir, est un parti confessionnel. A nouveau Sophie Bessis ébranle les certitudes européennes, dénoncées dans l'un de ses ouvrages sur la culture de la suprématie: " C'est vrai, mais je rappelle que l'on a accepté en Europe sans arrière-pensée des démocrates chrétiens ", répond-elle. Elle souligne aussi la méconnaissance des traditions de laïcité turques. " C'est le seul pays avec la France où la laïcité est inscrite dans la Constitution. La seule vraie question est de savoir si les institutions démocratiques sont suffisamment solides pour qu'elles n'aient pas à être garanties par l'armée. "
Sur la question du voile, Sophie Bessis invite à plus d'empathie. " Il s'agit bien d'un symbole de l'opposition des femmes, mais il faut essayer de comprendre pourquoi des femmes qui ne sont pas obligées de le porter tiennent à le faire. Le port du hidjab, le voile qui encadre sévèrement le visage sans laisser apparaître la chevelure, a d'abord été politique, signe de l'appartenance aux mouvances islamistes. Mais ce n'est plus tout à fait le cas. " Pour certaines femmes, il est paradoxalement synonyme de plus de liberté à l'intérieur d'un système qui, lui, perpétue l'infériorité du statut féminin. " C'est le cas dans les familles traditionnelles où la fille ne sera autorisée à aller à l'université qu'avec un voile qui rassure le père. " Sophie Bessis note aussi l'accroissement du nombre de femmes qui portent le voile pour exprimer leur foi, alors que leurs mères n'en sentaient pas le besoin. " Elle ne se disent pas islamistes, mais croyantes, et servent sans le vouloir la cause des islamistes. Le tout participe au mouvement général de reconquête de l'espace public par le religieux, souligné en France par les déclarations récentes de Nicolas Sarkozy, que l'on observe aussi en Italie ou en Espagne. "
Concernant la condition des femmes turques, l'oppression est moins le fait de la religion elle-même que des pratiques des sociétés traditionnelles, estime cette proche de Souhayr Belhassen, la présidente de la FIDH, d'origine tunisienne comme elle. " Loin des centres urbains, les femmes sont davantage victimes de fonctionnements tribaux archaïques que de l'Islam en tant que tel. " Dans les villes, le mouvement d'émancipation des femmes a commencé avant la révolution kémaliste qui a donné l'égalité juridique aux femmes. " Il faut rappeler que les femmes turques ont voté en 1937, huit ans avant les femmes françaises. "
ISLAMISTES, ENTRE MODERNISTES ET TRADITIONALISTES
Les islamistes sont venus s'insérer dans ce paysage, entre laïques modernistes plutôt urbains et milieux traditionnels ruraux où l'on ne respecte guère la loi turque vis-à-vis des femmes. " Ils sont porteurs d'une idéologie non pas conservatrice mais réactionnaire. En fait, on retrouve un peu partout dans le monde arabo-musulman trois mouvements de pensée : le premier est conservateur et traditionaliste, le second se réclame de la modernité laïque des Lumières, et le troisième a pour ambition de confessionnaliser la sphère politique et la société sans renoncer à une certaine modernisation. "
ELOGE DE LA DIVERSITÉ
Revendiquant un statut de " juif-arabe " (notamment dans Le Manifeste des libertés qui défend la laïcité face à l'islamisme), Sophie Bessis est aussi sensible à l'impératif de diversité. Elle dénonce l'unicité, par opposition à la diversité, qui aboutit au repli identitaire et à la méconnaissance des peuples entre eux. " L'un des drames du monde arabe est de s'être coupé de sa diversité. Cela a été une grande folie que d'axer le nationalisme arabe sur l'arabéité et la religion, conduisant à laminer la grande pluralité du monde arabe qui prévalait auparavant. On aboutit à une réclusion et à un phénomène de méconnaissance de l'autre qui représente un véritable boulevard pour les islamistes. "Le rejet émotionnel de l'Islam ne peut qu'aggraver ce phénomène.
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