![]() |
|
english version |
|
|
Du Super Tuesday à la Convention, la bataille des super délégués démocrates
par Barthélémy COURMONT et Colin GERAGHTY (IRIS, 18 février 2008)
Cette année, le Super Tuesday a pris une dimension historique dans l’histoire des élections américaines, passant de 7 Etats en 2004 à 22 (pour les Démocrates, et 21 pour les Républicains) en 2008, répartis sur plus de 9 millions de km2, et a de ce fait constitué un défi stratégique inédit pour les candidats. Avec une course à l’investiture démocrate indécise et pleine de surprises, il devenait dès lors essentiel d’aborder ce jour clé en position de force, avec le dynamisme que procure une victoire – c’était l’enjeu (à l’instar de ce que fut la Floride chez les Républicains) de la Caroline du Sud, le dernier Etat à voter avant les primaires du 5 février (si l’on ne tient pas compte de la Floride, exclue de la Convention nationale démocrate). Cette configuration signifiait que Barack Obama et Hillary Clinton n’avaient que peu de temps pour parcourir le pays et faire campagne dans les 22 Etats, allant de la Californie à New York. Dans un tel contexte, où le candidat ne peut être physiquement présent partout, le recours à des personnalités politiques auxiliaires s’impose ; si le poids des endorsements (soutiens) est souvent remis en question par les analystes, deux démocrates dont l’influence est indéniable, Bill Clinton et Ted Kennedy, pèsent de tout leur poids. Le second parait ainsi être le seul capable d’exercer une influence comparable à celle du dernier président démocrate sur les 800 super délégués dont les voix pourraient être décisives à la Convention. Une comparaison des actions des deux hommes, de la manière dont ils se sont insérés dans les campagnes respectives d’Hillary Clinton et de Barack Obama, permet non seulement d’éclairer sur leur influence au sein du Parti démocrate, mais aussi de souligner des différences fondamentales dans les stratégies des deux candidats. Et comme le Super Tuesday s’est soldé par une sorte de match nul (bien que bénéficiant à Barack Obama), cette lutte d’influence pour séduire les super délégués, autre bataille dans les rangs des Démocrates, sera décisive. Le 5 février a ainsi été préparé avec tant d’attention dans le clan Clinton et le clan Obama qu’il s’est montré incapable de désigner le grand vainqueur des Primaires, et c’est donc dans les derniers Etats devant s’exprimer et surtout chez les super délégués qu’il faut désormais se pencher pour tenter d’anticiper le résultat final de cette course historiquement serrée.
La sénatrice de New York cherche généralement à construire avec soin un capital de soutien dans les Etats, grâce à la célébrité nationale que génère son nom depuis 1992. Si elle a été contrainte de déployer Bill Clinton plus tôt que prévu, dès les caucus de l’Iowa pour répondre aux apparitions d’Oprah Winfrey aux côtés d’Obama, il n’en demeure pas moins que son mari lui a effectivement permis de se dédoubler, et donc de prendre de l’avance pour le Super Tuesday avant même le vote de la Caroline du Sud. Barack Obama espérait pour sa part profiter d’un élan victorieux pour monter à l’assaut des bastions d’Hillary Clinton, aidée par Bill – devenu tellement présent dans la campagne et les médias que la contraction « Billary » a un temps beaucoup circulé, poussant même l’ancien président à s’excuser pour sa présence trop marquée.
Dans cette optique, la déclaration de Ted Kennedy prend son sens : préparée par un éditorial éclatant en faveur d’Obama écrit par Caroline Kennedy, fille de JFK, la déclaration publique de Ted Kennedy a donné à Obama une couverture médiatique nationale gratuite pendant plusieurs jours (un atout non négligeable étant donné le prix de spots publicitaires dans des Etats comme New York et la Californie), et lui a permis de bénéficier de l’aura du nom Kennedy. De fait, il est indéniable que dans les jours qui précédaient le Super Tuesday le jeune sénateur de l’Illinois souffrait d’un déficit de notoriété par rapport à Hillary Clinton, et ce en dépit de la sur-médiatisation de cette campagne présidentielle ; or le nom de Kennedy lui apportait cette dimension nationale lui permettant de rivaliser avec sa concurrente. Résultat, si Hillary Clinton a remporté plus de délégués lors du Super Tuesday, l’écart est nettement plus faible que ce qu’indiquaient les sondages avant que Ted Kennedy n’apporte son soutien actif. Ce faisant, la campagne d’Obama a pu réaliser la transition entre deux phases, passant de l’image d’Obama comme le second Martin Luther King aux évocations d’un second JFK, icône inégalée du camp démocrate, et inattaquable même chez les Républicains. Cette intervention surmédiatisée ne peut que faire penser à celle d’Oprah Winfrey, avant les caucus de l’Iowa ; la reine du petit écran qui attire pas moins de huit millions de téléspectateurs par jour, s’est investie de façon très active avant de disparaitre de la campagne après, à l’instar de ce qui s’est produit avec Ted Kennedy. Il faut rappeler que ce dernier occupe, au Sénat, un poste clé : président de la Commission sur la santé, l’éducation, le travail et les pensions, et que sa popularité auprès des cols bleus explique sans doute la décision de John Edwards (qui s’en était fait le porte-parole) d’abandonner la course à l’investiture. Mais plus important encore que son rôle dans le Super Tuesday, le soutien d Ted Kennedy pourrait permettre à Barack Obama de convaincre de nombreux super délégués.
La récente série d’Etats remportés par Obama (tous les Etats s’étant exprimé depuis le Super Tuesday lui ont donné la majorité) prend tout son sens : le candidat de l’Illinois mise avant tout sur une dynamique populaire qui, il l’espère, transformera définitivement sa campagne en un mouvement suffisamment fort pour prendre d’assaut les réservoirs de soutiens que s’est longuement et soigneusement constitué Hillary Clinton parmi les super délégués démocrates. Les annonces publiques sont venues à des moments stratégiques relayer l’élan de la victoire et en prolonger la dynamique. La sénatrice du New York a été contrainte de faire le choix inverse : ne pas faire d’annonce tonitruante (pour des raisons de stratégie mais aussi faute de soutien de poids) mais continuer à se battre seule, pour souligner sa capacité de résistance, pour montrer qu’elle est, comme elle l’affirme, la seule à pouvoir faire face à toutes les attaques vicieuses que ne manqueront pas de lancer les Républicains avant l’élection générale. Il convient cependant de tempérer cette image : elle continue à mobiliser fortement son mari et sa fille, deux personnages bien connus de l’électorat américain et chacun disposant d’un important capital sympathie. Par ailleurs, si son mari demeure évidemment populaire, malgré l’épisode de la Caroline du Sud, il n’est pas un si grand atout que cela : ses divers scandales seraient même un handicap pour l’élection générale ; il ne manquera pas d’être un pôle déstabilisateur à la Maison Blanche ; et il mobilise les Républicains contre lui encore plus que sa femme. En outre, de même que Bill, Chelsea Clinton ne s’impose pas chez les jeunes comme sa mère l’eût peut-être espéré : elle parait charmante, adorable, d’une maturité étonnante, mais auprès d’un électorat un peu plus âgé, soit le bastion traditionnel d’Hillary, et ne lui permet guère d’étendre son électorat. La jeunesse démocrate a choisi son candidat, et Hillary Clinton n’a que peu de chances de combler son retard sur ce terrain.
Dès lors, si la bataille continue avec vigueur pour les derniers Etats (avec en ligne de mire le Texas et l’Ohio, le 4 mars, qui seront indispensables pour relancer la candidature Clinton), une deuxième bataille se profile, qui a déjà commencé, et dont les mécanismes sont d’une autre nature : la course aux super délégués. Hillary Clinton maintient qu’ils devraient voter en leur âme et conscience (elle est créditée de près de deux fois plus d’intentions de votes dans ce groupe qu’Obama, mais comme ces électeurs peuvent changer d’avis au dernier moment, cette avance ne peut être considérée comme acquise). Obama, qui espère remporter plus d’Etats, affirme qu’ils devraient suivre le vote populaire, afin que l’élection primaire ne soit pas décidée par un nombre restreint d’« insiders » du Parti Démocrate. Ce qui ne l’empêche pas de contacter en permanence ces électeurs, d’utiliser pour cela des personnalités politiques comme Ted Kennedy. Hillary Clinton espère être élue grâce à ce groupe, et mobilise pour cela sa famille : elle contacte d’abord un super délégué par un de ses proches qui soutient Clinton, puis si c’est insuffisant elle fait appel à un élu local séduit à sa cause, puis un gouverneur ou sénateur de l’Etat, et en dernier recours c’est son mari ou sa fille qui appellent. Dans cette optique, le soutien du sénateur Kennedy et du réseau qu’il apporte prend une importance supplémentaire pour contrer l’un des atouts majeurs du camp Clinton. En réalité, chaque candidat façonne son discours en fonction de l’état de sa campagne ; mais le fait que le rôle des super délégués soit pour la première fois véritablement crucial illustre non seulement à quel point les deux candidats sont serrés mais aussi à quel point ils reposent sur des dynamiques différentes. Le changement récent de directeur de campagne par Hillary Clinton – un choix qui témoigne presque toujours d’une certaine panique au sein d’une campagne – suffira-t-il à l’aider à changer son image, et à enrayer la dynamique d’Obama ? Ou celui-ci montera-t-il à l’assaut des super délégués de la même manière qu’il semble avoir conquis l’électorat populaire, à coups de charisme personnel et de soutiens médiatisés au timing calculé ? à cet égard, les intentions de John Edwards et d’Al Gore pourraient faire la différence, aussi bien auprès de l’électorat que des super délégués.
|