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Le Yémen et les Houthyine : conciliation prometteuse ou perpétuation du statu quo ?
par Barah MIKAÏL (IRIS, 13 février 2008)
Après des années de combats intenses, se dirigerait-on enfin vers un arrangement durable entre le gouvernement yéménite et la « rébellion chiite » en action dans le Nord du pays ? C’est à tout le moins ce que peut laisser croire la signature à Doha, au début du mois de février 2008, d’un document d’entente entre les deux parties, qui faisait lui-même écho à un accord similaire négocié en juin 2007. Mais pourtant, d’accord formel et paraphé il n’y a point, ou du moins il ne semble pas y avoir à l’heure qu’il est. Certes, le processus de normalisation entre le gouvernement yéménite et la rébellion des Houthi semble concrètement engagé ; mais il ne semble pas fonction d’un calendrier précis, ce d’autant plus que la situation sur le terrain est loin d’être apaisée.
La rébellion des Houthi, souvent qualifiée - à tort - de « rébellion chiite » est en effet active depuis l’année 2000. Ses revendications officielles consistent, entre autres, en un arrêt total des persécutions développées par les forces armées gouvernementales à son encontre, en un retrait des forces armées yéménites du Nord du pays, en une obtention de droits citoyens pleins et entiers, ou encore en un déboursement par Sanaa de sommes suffisantes pour réparer les dommages infrastructurels causés par des années de combats. Mais le point de vue du gouvernement yéménite est tout autre. Pour lui, cette rébellion reste motivée par des éléments de type religieux et idéologique. Qui plus est, le développement de sa part de slogans anti-américains comme anti-israéliens, combiné à un argumentaire qui, bien que motivé par un credo chiite zaydite, est beaucoup plus assimilable à la rhétorique de certaines formations sunnites djihadistes, n’a jamais été pour le rassurer. C’est pourquoi, durant les longues années qui suivront le soulèvement officiel de cette rébellion, Sanaa tentera de couper court aux revendications – au demeurant assez floues – des « Houthistes » (ou Houthiyin) par des options exclusivement militaires et sécuritaires. Le 11-Septembre lui facilitera d’ailleurs la tâche, puisque cet événement à l’impact planétaire lui donnera matière à justifier sa lutte contre une formation présentée, et perçue, comme étant terroriste. Et une escalade en la matière interviendra en juin 2004, lorsque, au retour de Washington où il venait de rencontrer le président George W. Bush, le président yéménite Ali Abdallah Saleh proclamera ouvertement une guerre à l’encontre des Houthiyin et de leurs partisans. Cette inflexion aura d’ailleurs pour aboutissement notable un fameux 11 septembre… 2004, quand le gouvernement yéménite annoncera officiellement avoir tué Hussein al-Houthi, le chef de la rébellion, ainsi qu’une dizaine de ses partisans. Mais cela ne mettra pas pour autant un terme à l’activité de cette formation, qui saura se remettre très vite de sa décapitation. Il suffira pour ce que Hussein al-Houthi soit tout simplement remplacé par son père.
Cela dit, le plus grand tort du gouvernement yéménite est probablement d’avoir cherché à placer les partisans d’al-Houthi et l’ensemble des chiites du pays dans un même sac, contre toute évidence. L’approche de Sanaa donnait en effet l’impression de vouloir chercher à opposer des chiites à des sunnites, fait qui par extension avait pour « avantage » de rebondir sur une thèse essentialiste répandue tendant à faire de tout chiite un satellite potentiel des Iraniens. Or, le chiisme reste très divers, tout comme le sont certaines de ses branches. Ainsi, le Zaydisme, qui est la forme du chiisme prévalant au Yémen, voit se partager en son sein les tenants d’un rite – duodécimain, c’est-à-dire reconnaissant les douze Imams du chiisme – et ceux d’un autre – les convaincus de la primauté de cinq Imams sur ces douze. Ce sans oublier que, en parallèle, les Houthiyin restaient, par essence, les leaders d’une formation forte d’environ 25.000 combattants et qui, en dépit de sa popularité présumée, fait du politique avant que de recourir au religieux. Sans quoi, il y aurait tout simplement lieu de créditer les quelque 40% de chiites nationaux d’aspiration exclusivement pro-Houthi, ce qui reviendrait ni plus ni moins à remettre entièrement en question les termes constitutifs de l’affiliation identitaire et nationale yéménite.
Quoiqu’il en soit, les événements suivront leur cours au Yémen, et il faudra ainsi attendre la mi-juin 2007 pour que, après maintes annonces, soit officialisée l’existence d’un accord entre les Houthiyin et le gouvernement yéménite, obtenu sous parrainage qatari. Auparavant, le seul assouplissement de la part du pouvoir vis-à-vis des Houthyin était intervenu à l’automne 2006, quand le président A. A. Saleh, candidat à sa propre succession, avait adopté une rhétorique de circonstance plus conciliante et plus tolérante vis-à-vis d’eux. Mais dans les faits, les combats continueront à prévaloir sur le terrain, et aujourd’hui encore, en dépit de cette onde positive que l’on peut croire déceler dans ce processus, il faut demeurer conscient de la violence qui continue à se vérifier au quotidien.
Une complication supplémentaire est d’ailleurs arrivée d’une porte par laquelle on ne l’attendait pas forcément. Le 10 février 2008, en effet, 50 parlementaires yéménites demandaient officiellement au gouvernement de clarifier les termes de l’accord qui le lie à la formation rebelle chiite. En parallèle, le président yéménite procédait à la formation d’un nouveau Comité ad hoc amené à accompagner le processus de cessation de violences entre l’armée et les Houthiyin. Or, cette instance s’avère problématique ne serait-ce qu’en raison de sa nouvelle composition : contrairement à ce qui s’était vérifié précédemment, le numéro un yéménite a en effet décidé de coopter au sein de ce Comité des fidèles qui ont de surcroît la réputation de ne pas être tendres vis-à-vis des rebelles du Nord du pays. Il n’est ainsi en rien exagéré de vouloir y déceler un climat de surenchère annoncé. Les membres du Comité ne sont en effet pas réellement susceptibles de chercher à encourager la conciliation et les méthodes douces vis-à-vis des Houthiyin ; ceux-ci ne devraient pas trouver quant à eux de motifs d’assouplissement face à un pouvoir dont ils se sont toujours méfiés ; quant aux membres du Parlement, ils s’annoncent pour une partie d’entre eux d’ores et déjà peu enclins à chercher à contenir les différends qu’ils entretiennent sur la question. La mort récente du président du Parlement, le cheikh Abdallah al-Ahmar, n’arrange pas non plus la situation. Celui-ci était en effet considéré, à juste titre, comme étant la deuxième personne la plus importante du pays après le président Saleh. Et donc l’une des rares personnes à même de tempérer, au besoin, les excès politiques du numéro un yéménite.
Autant dire que, même avec la meilleure volonté du monde, l’on voit donc mal comment le gouvernement et la rébellion du Nord du Yémen arriveront à un accord durable. Certes, l’officialisation des clauses de l’accord de Doha permettrait de clarifier un peu plus la donne. Cela dit, le climat en place reste bel et bien emprunt de tensions, et l’on se doute de ce que le président Saleh, quelles que soient ses intentions, n’aura d’autre choix que de s’en remettre in fine à la vision développée par son proche entourage, pour qui le désarmement des rebelles d’al-Houthi demeure un objectif non négociable. Une condition parmi tant d’autres que ces derniers ne semblent pas prêts à pouvoir accepter, sauf à acquiescer à la mise à néant d’une cause qui, justifiable et légitime paraît-elle ou non, est tout simplement leur raison d’être. Ce n’est pas pour autant l’enfer qui guette le Yémen, certes. Mais cette reconduction annoncée du pourrissement d’une situation interne n’a réellement rien de réjouissant, qui plus est dans un pays où les motifs réjouissants sont tout simplement inexistants
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