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Les dilemmes du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale
par Jean-Pierre MAULNY (IRIS, 13 février 2008)
Le Conseil de défense restreint qui doit se réunir le 14 février devrait décider de l’envoi de renforts de troupes françaises en Afghanistan. L’annonce en sera faite soit immédiatement soit lors du sommet de l’Otan qui doit se tenir à Bucarest du 2 au 4 avril 2008. Cette demande est faite avec insistance par l’Otan depuis plusieurs mois, elle vient d’être répétée à deux reprises par le Secrétaire d’Etat à la défense américain Robert Gates lors de la réunion des ministres de la défense de l’Otan à Vilnius le 7 février 2008 puis lors de la conférence sur la sécurité à Munich le 10 février 2008.
En soi, cette décision pose plusieurs questions politiques qui ne sont d’ailleurs pas des moindres : le rapprochement de la France vis-à-vis de l’Otan, le réchauffement des rapports franco-américains, les interrogations par rapport à une opération contre-terroriste dont le succès n’apparaît pas assuré. Mais l’envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan pose également la question du nouveau modèle d’armée que nous devons construire.
On sait, par la communication du Président de la République du 3 janvier 2008, que nos armées devront s’organiser désormais autour de 5 fonctions stratégiques : anticipation/renseignement, prévention, protection, dissuasion et intervention. La création de la fonction connaissance et anticipation augure d’un renforcement des moyens qui y sont affectés : renseignement satellitaire et renseignement humain. Cette évolution n’est pas contestable si l’on vise à l’autonomie stratégique et si l’on vise à anticiper des crises de plus en plus multi-formes. Elle n’est pas non plus d’un coût démesuré.
La véritable question porte en revanche sur l’importance respective des fonctions protection et intervention. La tendance peut-être forte à favoriser la protection. C’est un besoin qui est exprimé par les Français. Cela explique pour une large part cette idée selon laquelle il y a un continuum entre défense et sécurité. Elle correspond aussi au sentiment que la menace la plus importante est la menace terroriste liée à un islamisme radical. Sans nier cette menace il faut toutefois la relativiser sur trois points.
Tout d’abord les pays qui souffrent le plus de ce terrorisme islamique radical se situent sur les terres de l’Islam même. Ce sont l’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Algérie. Nous n’avons à faire face qu’aux queues de la comète du phénomène terrorisme.
En second lieu, on sait par les exemples afghans puis irakiens que le terrorisme ne constitue militairement parlant qu’un certain type de conflits de guérilla qui ne se gagne qu’au prix de solutions politiques et diplomatiques. Les exemples de ce type pullulent depuis le début du XIXème siècle et nous ferions bien de nous en inspirer.
Enfin, la sécurité de la France et de l’Union ne se joueront certainement pas uniquement à l’intérieur de nos frontières. Et c’est là que se trouve sans doute un des risques d’incohérence que les futurs Livres blancs et lois de programmation militaire se devront d’éviter.
Aujourd’hui que constate-t-on ? La volonté politique est sans doute de mettre l’accent sur la protection mais nous allons devoir accroître de 800 hommes notre dispositif au Tchad dans le cadre l’opération de l’Union européenne Eufor Tchad car nos partenaires européens n’ont pas souhaité s’engager à hauteur de 50% dans cette opération comme nous le voulions. Pouvions-nous faire autrement ? Non, puisque cette opération était jugée nécessaire pour contribuer à la stabilisation au Darfour.
Le Conseil de défense restreint du 14 février devrait aussi avaliser le déploiement d’un nombre de soldats français supplémentaire en Afghanistan : le nombre de 700 est évoqué. Pouvions-nous faire autrement ? Non, si on considère que c’est le prix à payer pour jouer un rôle plus important dans l’Otan et si ce statut rehaussé passe par un réchauffement de nos relations avec les Etats-Unis.
Reste qu’au final, le pouvoir politique français risque de se retrouver en situation d’incohérence, décidant d’une main qu’il faut moins d’opérations extérieures, et donc moins de soldats et moins d’équipements militaires, et de l’autre main que nous ne pouvons nous soustraire à nos obligations internationales et qu’il faut pouvoir à tout moment projeter des troupes supplémentaires si la situation internationale l’exige.
Le dilemme à résoudre n’est certes pas simple mais il peut être circonscrit si l’on respecte certains principes simples en la matière :
- Le premier principe est que la sécurité de la France et de l’Union européenne ne se jouera pas uniquement à l’intérieur de nos frontières. L’Europe prendra de plus conscience que son domaine d’action doit s’étendre de plus en plus au monde entier même si nous devons dans un premier temps privilégier notre proche voisinage ;
- Il faut prévoir un minimum de souplesse dans le système. L’histoire a prouvé depuis 15 ans que nous ne pouvons pas tout prévoir et qu’il faut pouvoir bénéficier d’une réserve en cas de « coup dur » ou d’événement imprévu ;
- Une bonne opération extérieure est une opération qui intègre dès l’origine la solution politique de sortie de crise. C’est pour avoir oublié ce principe que les Américains se sont embourbés en Irak. En Afghanistan la situation a également changé depuis 2001 et sauf à trouver les lignes directrices de cette sortie de crise, il est à craindre que l’Otan, et donc la France, ne subissent un sérieux échec dans ce pays ;
- Une bonne opération extérieure ne doit pas se prolonger dans le temps, non pas qu’il faille déterminer une durée limite mais simplement la durée excessive d’une opération témoigne de la difficulté à trouver la solution politique. De plus, il ne faut pas oublier qu’une armée déployée sur des territoires étrangers sera toujours perçue à terme comme une armée d’occupation.
Bien entendu le bon équilibre entre protection et intervention devra également prendre en compte les contraintes budgétaires. Il ne faut pas vouloir construire une armée au dessus de nos moyens. Mais il faut aussi être fidèle à notre engagement pour une Europe de la défense. A cet égard, des coupes trop importantes dans nos moyens d’intervention seraient certainement perçues comme un renoncement de notre part.
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