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Olivier Guillard


Perspectives asiatiques : Agra, émoi, année du rat
par Olivier GUILLARD (IRIS, 8 janvier 2008)



Clin d’œil et ironie. Ce sera selon ; en toutes hypothèses, nos hôtes indiens auront apprécié ; et sauront probablement s’en souvenir. 37 petites heures passées sur la terre qui vit naître Gandhi, Nehru et tant d’autres ; à peine ; pour un pays six fois plus grand que l’Hexagone, nation émergente d’un milliard d’âmes à l’histoire plurimillénaire, cela fait peu. Préférant volontiers le format des séjours officiels laissant le temps de dérouler couleurs, chaleur et proximité, la diplomatie indienne en aura été pour ses frais avec la visite éclair du Président de la République française fin janvier. Et aura peu goûté le tempo minimal de ce séjour des plus concis ; comme le Président Chirac une décennie plus tôt (24-26 janvier 1998) et succédant au souverain saoudien Abdallah (2005) et au maitre du Kremlin V. Poutine l’an passé, l’actuel locataire de l’Elysée aura certes eu le privilège d’être l’hôte d’honneur du Republic Day et de ses fastes le 26 janvier, dans la belle Delhi. Le dernier char indien passé et l’ultime commando parachutiste reparti vers ses casernes, notre chef de l’Etat ne perdit guère de temps et s’en alla vers Agra, halte incontournable à 2h30 de la capitale, se régaler du spectacle intemporel de marbre blanc du Taj Mahal, mémorial dédié à l’amour et au chagrin que rien ne console. Le protocole indien, plus à son aise dans les standards de bienséance, et à la grande différence des paparazzis, ne se sera guère plaint de l’absence de celle qui devint quelques jours plus tard, de retour dans l’Hexagone, la Première dame de France. Dans ce pays d’Asie médiane où la personnalité politique majeure est … une autre belle dame aux origines latines (Madame Sonia Gandhi, veuve de Rajiv Gandhi et « faiseuse de rois » du Parti du Congrès), sa beauté et sa grâce, en harmonie avec les lignes sans pareilles du Taj Mahal, eurent pourtant été mises en valeur et des plus appréciées.

Bien sûr, en 37 heures d’une visite présidentielle qui aura agacé jusqu’à la veille de son entame les services protocolaires indiens, il eut été bien surprenant de voir son épilogue s’esquisser en une orgie d’accords et de contrats paraphés ; le courroux et la susceptibilité de l’Union indienne ne militaient pas en ce sens. Nation chaque jour plus courtisée, de plus en plus à son aise dans une architecture mondialisée, l’Inde de 2008 (+9,4 % de croissance annuelle en 2007) ne se traite pas, plus guère et depuis longtemps, en deux discours vite expédiés, deux haltes trop vite réglées, entre deux interviews et séances de photos. La liste des dignitaires étrangers à avoir sacrifié au rite plus établi de la « vraie » visite de cet Etat sous-continent, celle du semestre à venir, en attestent.

Par ailleurs – et on ne saurait en vouloir à nos amis Indiens – le fait de recevoir moins de 48 heures plus tôt le Président pakistanais Pervaiz Musharraf (alors en tournée de dix jours en Europe !), personnage décrié s’il en est dans la capitale indienne, sur le perron de l’Elysée, ne put qu’ajouter à la faute de goût mis au débit de Paris. A tout le moins, dans ce pays où la symbolique et les augures sont observés avec grand soin, cela aura placé ce séjour asiatique, avant même que le Président Sarkozy ne foule le sol indien, sous le sceau non pas de la rupture, tout de même, mais de l’exercice contrarié ; voire raté.

Un impair entre partenaires stratégiques (que sont l’Inde et la France depuis un accord conclu en 1998) alors que s’ouvre ces jours-ci à Delhi « DefExpo », le plus important salon aéronautique militaire jamais organisé dans le sous-continent indien ; un événement à la mesure des ambitions de son organisateur, lequel devrait dans les quatre années à venir dépenser la modique somme de 30 milliards de dollars pour rajeunir et muscler le matériel militaire (majoritairement soviétique et russe) dont dispose ses (pléthoriques) forces armées. Un spectre de ventes à forte valeur ajoutée sur lequel lorgne avec appétence, sur un créneau des plus concurrentiels, l’industrie de défense française…

Rassurons-nous, des visites de délégations françaises vers le sous-continent indien et de représentants indiens vers Paris, Toulouse, Lyon et Marseille, il y en aura d’autres. En effet, qu’ils soient politiques ou stratégiques (cf. Haut Comité franco-indien pour la coopération de défense ; Dialogue stratégique semestriel ; Forum d’initiative franco-indien ; etc.), économiques ou militaires, les motifs – bienvenus pour la plupart – de rapprochement entre l’Union indienne et la République française ne manquent pas : part de marché française en Inde et commerce bilatéral (5 milliards d’euros hors matériels militaires en 2006, soit 1/3 des échanges franco-japonais… et moins de 1/6eme du commerce France-Chine …) en deca de leur potentiel (« Objectif 12 milliards pour 2012 »), relations politiques sans anicroches particulières, aucun contentieux historique ou territorial notable, rapprochement parallèle en cours entre New Delhi et Washington, Paris et Washington, promotion d’un ordre international multipolaire, excellente réputation des produits technologiques français en Inde (nucléaire, aéronautiques – 220 Airbus et ATR vendus en 2005 …--, matériels militaires, etc.) ; et l’on en passe.

Désormais assise sur sa reconnaissance internationale nouvelle, sur un train économique dont l’élan rappelle l’irrésistible dynamique chinoise, sur une trésorerie non négligeable (240 milliards de dollars de réserves de change au 31.12.2007 ; soit ici encore, 1/6eme des réserves chinoises) et sur une kyrielle de besoins d’investissements dans des secteurs terriblement carenciels (cf. infrastructures notamment), le client indien est en mesure de peser plus … et d’acheter plus. Encore faut-il lui réserver – bienséance et bon sens obligent – quelque égard.

Alors que l’on célèbre ce jour, de l’autre côté de l’Himalaya, l’Année du Rat -- que d’aucuns annoncent délicate d’après les augures, parsemée d’embuches diverses et variées --, que se profilent sur le flanc occidental, au « pays des purs », de périlleuses élections législatives (le 18 février), l’Union indienne du software, de Bangalore, de l’outsourcing et de Bollywood entend porter haut, sans souffrir d’inutiles rebuffades, l’étendard de ses ambitions pour l’année 2008 et ses suivantes. Depuis Paris, avec une réserve et une mesure de bon aloi, attelons-nous dès lors à nous assurer ses faveurs plutôt qu’éprouver, entre maladresses et arbitrages douteux, sa légitime susceptibilité.

Dans cette équation internationale contemporaine confuse, il est à l’évidence des amis qu’il faut écouter, entretenir et soigner. Plus encore demain qu’aujourd’hui, l’Inde en fera indiscutablement partie.


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