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Barah Mikaïl


Washington vs al-Qaïda et affiliés : attention aux cocktails explosifs ?
par Barah MIKAÏL (IRIS, 24 janvier 2008)



Les quelques mois passés ont été parlants à cet égard : après des années de violences quotidiennes, l’Irak a enfin connu une - relative - baisse des violences que ses citoyens sont bien loin de vouloir bouder. La fréquence et les dégâts dus aux attentats intervenant sur le territoire de l’ancienne Mésopotamie sont en effet bien moins soutenus que ce qui avait pu prévaloir depuis la chute du régime de Saddam Hussein en 2003. C’est d’ailleurs très particulièrement Bagdad, capitale du pays et lieu d’accueil de la fameuse Zone verte, qui symbolise cette donne bienvenue.

Certes, tout ne va pas pour autant pour le mieux dans un pays où, parallèlement à une situation économique et sociale peu reluisantes, les dynamiques communautaires ethno-confessionnelles engagées restent porteuses de menaces tant pour l’unité du pays que pour la stabilité du Proche-Orient pris dans son sens large. Toutefois, les opérations de pilonnage entreprises, depuis le mois de juin dernier, à l’encontre des positions de la mouvance salafiste djihadiste semblent avoir produit quelques effets positifs, sur le court terme à tout le moins. Reste à espérer que cette amélioration suivra une pente ascendante, phénomène qui demeure loin d’être acquis à un moment où le redéploiement prévu des troupes américaines d’ici à quelques mois, s’il a effectivement lieu, n’apporte pas de réponse à la manière par laquelle le gouvernement central irakien et ses forces de sécurité pourront pour leur part combler efficacement le vide supplémentaire qui serait alors laissé.

On n’aura cependant probablement pas accordé assez d’attention aux leçons que semble avoir d’ores et déjà tiré l’état-major américain de la stratégie anti-terroriste qu’il a mise en œuvre en Irak. Or, celles-ci demeurent fondamentales, en ce sens qu’elles pourraient annoncer la couleur de la suite des opérations. Le New York Times révélait ainsi, en novembre dernier, que Washington avait pour projet d’armer les chefs tribaux situés dans la zone frontalière du nord du Pakistan afin d’en faire des alliés dans la lutte contre al-Qaïda et les Talibans. Soit une réitération du scénario « réussi » qui prévaut depuis peu en Irak, où les Etats-Unis ont armé des tribus sunnites, réunies sous des « Conseils du réveil » (Majaliss al-Sahoua) provinciaux, afin d’en faire des alliés fiables contre les insurgés anti-américains et les formations djihadistes. Ces Conseils locaux continuent d’ailleurs à agir aujourd’hui, et leurs dizaines de milliers de contingents, que Washington soutient toujours logistiquement comme financièrement, demeurent des éléments fondamentaux pour un entretien efficace des rouages de la stratégie américaine en Irak. La toute récente affaire Hassan al-Yamani, relative au démantèlement par Bagdad d’un réseau qui a violemment sévi ces dernières semaines dans le sud du pays, aurait elle-même été menée à bien grâce aux efforts conjoints des forces de sécurité gouvernementale irakiennes et de membres de tribus résidant dans la province de Dhi-Qar. L’histoire ne dit pas si ces derniers avaient été préalablement armés par le gouvernement irakien, ou plus précisément par les forces américaines. Mais que la réponse soit affirmative ou négative ne change rien au fond du sujet : une aide aussi bienvenue de leur part de ces tribus ne pourra en effet que contribuer à briser encore un peu plus le peu de tabou afférent à la question de leur armement par les forces de la coalition.

Or, toute médaille a son revers, et il n’est pas encore tard pour s’interroger sur la validité de telles options à terme. La situation irakienne montre en effet d’ores et déjà des difficultés de terrain inquiétantes, incarnées par deux tendances majeures. D’une part, les éléments sunnites alliés au commandement militaire américain sont loin de représenter ou d’emporter l’adhésion de l’ensemble des sunnites comme des Irakiens vivant dans le pays ; et d’autre part, les scénarii qui ont été récemment évoqués quant à une probable intégration à terme de ces éléments au sein de l’armée irakienne ont suscité de fortes réticences de la part de ces formations mêmes, pour qui les forces militaires gouvernementales seraient pleinement soumises aux volontés de l’Iran et de certains de ses alliés locaux, dont le fameux Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak (CSRII) d’Abdelaziz al-Hakim. Ainsi, seules quelques tribus éparses se sont ralliées aujourd’hui à une éventuelle intégration officielle de l’armée irakienne, à la condition toutefois de se voir reconnaître leur relative autonomie de marge décisionnelle. Soit autant d’éléments qui mettent en exergue une division du camp sunnite irakien, qui se superpose à son tour à une fragmentation du sentiment d’unité nationale qu’entretiennent amplement des tensions ethno-communautaires d’ailleurs loin d’être pleinement exemptes de manipulations à l’origine étrangère.

Dans ce contexte, il convient de se poser les bonnes questions, et de se demander si la lutte anti-terroriste, aussi fondamentale et déterminante soit-elle pour la stabilité et la sécurité du Proche-Orient comme du reste du monde, supporte la généralisation de stratégies aux lendemains que l’on devine extrêmement inquiétants. Certes, l’armement de contingents sunnites dans une région où cette communauté est majoritaire a participé d’un retour – fragile, relatif, mais avéré – de l’ordre ; mais le reste du pays, à majorités kurde et arabe chiite, connaît également un calme relatif qu’explique bien plus l’action des milices locales et communautaires que celles de l’armée irakienne ou des troupes de la coalition. Or, la transposition éventuelle d’un tel schéma au Pakistan aujourd’hui et, qui sait, demain à l’Afghanistan, voire à l’Arabie saoudite ou encore la Jordanie, aura-t-il pour autant pour corollaire le maintien de la cohésion des Etats-nations concernés ? Et prémunira-t-il, de même, du terrorisme à terme ? Les temps ne sont en effet pas si lointains quand, un certain 11 septembre 2001, les Etats-Unis subissaient une attaque traumatisante de la part d’éléments issus d’une formation dont il avaient soutenu les premiers faits d’arme, en Afghanistan, dans les années 1980. A l’époque, la priorité était à la lutte contre le communisme ; aujourd’hui, c’est l’islamisme djihadiste qui a pris le relais. Or, s’il demeure primordial de combattre ce dernier, il convient néanmoins de veiller à ce que le remède ne mène pas à des effets secondaires qui se révéleraient pires que la maladie. Les dynamiques internes du « Grand Moyen-Orient » restent en effet extrêmement complexes, et donc susceptibles de participer de l’émergence d’un nouveau « Frankenstein » pour qui y développerait des recettes attrayantes en apparence, mais aux ingrédients extrêmement explosifs.

L’Administration Bush, en quête aujourd’hui d’une fin de mandat au bilan globalement honorable, a donc probablement bien des raisons de devoir s’interroger sur le degré d’inflammabilité du dossier irakien qu’elle léguera à qui lui succédera. Et force est de constater que, pour l’heure, et au vu des développements susceptibles d’intervenir sur les scènes irakienne et « grand-moyen-orientale » d’ici à la fin de l’année 2008, le/la successeur(e) de George W. Bush devrait hériter de tout sauf d’un cadeau dans cette région du monde.


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