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Que veut le Hezbollah ?
par
Barah MIKAÏL (iLoubnan, 18 décembre 2007)
Beaucoup des événements intervenus au Liban le long de ces dernières années auront eu leur part dans la clarification des enjeux et ressorts effectifs qui s'imposent au pays. L'assassinat le 14 février 2005 de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri, véritable " 11-Septembre libanais " en soi, avait en effet, choc émotionnel aidant, participé dans un premier temps d'une trop facile propension des média arabes comme occidentaux à classer les acteurs de la scène politique libanaise dans le camp des " bons " ou des " méchants ". Le prélude à un antagonisme de type " Axe du Bien/Axe du Mal " n'était ainsi même plus en germe ; il se voulait évident et suffisamment parlant en soi. Il faudra cependant attendre le retour du général Michel Aoun de son exil français et les alliances qu'il développera dès lors, l'éclatement de la guerre israélo-libanaise de l'été 2006 et l'explosion de la popularité du Hezbollah qui s'en suivra, ou encore la surprenante et récente incorporation par un bon nombre de pays occidentaux de chacune de la Syrie et de l'Iran au complexe maillage stratégique régional, pour que même les personnes les plus sincèrement convaincues par les effets supposés salvateurs des révolutions colorées réalisent que, finalement, le Liban n'avait, pas plus que l'Ukraine ou la Géorgie, de raisons de se vouloir un havre de paix naturellement pro-occidental. Au Liban comme en Libye, la realpolitik a bel et bien ses raisons que la Raison ne connaît pas.
Comme toujours, il n'est ainsi jamais trop tard pour s'interroger sur la réalité des tenants et des aboutissants de la vie politique libanaise. Et traiter d'une question-clé - parmi tant d'autres -, à savoir : qu'est-ce qui explique le succès et la longévité du Hezbollah ?
DES DÉBUTS PARTISANS
Le fameux " Parti de Dieu " est bien entendu loin d'être un nouvel arrivé sur la scène politique libanaise. Né en 1982, suite à un désaccord intervenu au sein du parti d'obédience chiite Amal, officialisé dans la dénomination qu'on lui connaît aujourd'hui encore en 1985, le Hezbollah fut incontestablement, à ses débuts, la marionnette principale des Iraniens au Liban. La dite " guerre civile " qui s'imposera au pays entre 1975 et 1990 avait en effet accentué le caractère spongieux du pays des Cèdres, qui verra défiler sur son pays, de manière directe ou indirecte, Palestiniens, Syriens, Israéliens, Iraniens, Irakiens, Américains, Soviétiques ou encore Français, tous naturellement forts de pions et/ou d'alliés locaux répondant ainsi dans leur écrasante majorité à des injonctions développées et signifiées le plus souvent par des parties tierces. Néanmoins, si les alliances et contre-alliances de l'époque ont le plus fréquemment mis en exergue la capacité de la plupart de ces formations et/ou personnalités politiques libanaises à retourner leurs vestes en fonction des conjonctures du moment, force est de constater que le Hezbollah maintiendra, à tout le moins jusqu'en 1992, le cap sur deux aspects au moins : un fort répondant pour son parrain iranien ; et un attachement de principe à agir pour la création d'un Etat palestinien. Sans oublier au passage, et bien entendu, son attachement non négociable à la mise à fin de l'occupation israélienne du Liban.
Mais beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis cette époque. Et si l'heure ne se prête pas réellement au bilan, il reste pourtant utile de s'interroger sur les logiques auxquelles le Hezbollah répond effectivement aujourd'hui encore. La réduction du " Parti de Dieu " au statut d'une simple " officine terroriste " entièrement soumise aux injonctions et aux ordres de l'Iran et de la Syrie n'est en effet depuis un moment plus réellement satisfaisante, sans quoi l'on pourrait se demander, par exemple, au nom de quoi le Hezbollah s'est abstenu jusqu'ici d'afficher sa revendication pour l'institution d'une République islamique d'obédience chiite au Liban. Dans le même temps, la pleine déconnexion du Hezbollah des aspirations politiques et stratégiques syriennes comme iraniennes ne fait pas plus de sens, sans quoi le " Parti de Dieu ", n'ayant plus d'utilité aux yeux de ses alliés régionaux, aurait probablement eu bien du mal à se garantir, sinon les finances suffisantes, au moins l'arsenal militaire qui lui permettra de tenir tête à l'Etat hébreu le long du conflit de l'été 2006. Le Hezbollah est-il ainsi en proie à une schizophrénie aujourd'hui, son agenda national libanais le mettant face à des impératifs globalement incompatibles avec les souhaits de Damas et de Téhéran ? Là encore, les réalités conjoncturelles compromettent le bien-fondé d'une telle hypothèse. Et pourtant, il faut bien que le Hezbollah soit mu par des horizons politiques comme idéologiques précis, sans quoi l'on voit mal dans quelle mesure sa cohésion et son existence auraient pu se maintenir, particulièrement ces trois dernières années, contre vents et marées.
DES PERSPECTIVES RENOUVELÉES
Car le Hezbollah a bel et bien marqué des points avec les évolutions de l'été 2006, sur les plans tant national que régional et international. A l'échelle libanaise en effet, le " Parti de Dieu " n'a jamais été en rupture avec les orientations de la population - ou plus précisément d'une bonne partie de la population - libanaise, et même ses plus virulents critiques politiques continuent aujourd'hui à se sentir le devoir d'insister sur son rôle de formation résistante sans laquelle l'évacuation par les Israéliens du pays au printemps de l'année 2000 n'aurait pas forcément abouti. Qui plus est, avec la guerre de l'été 2006, les lignes de démarcation des différents courants de l'opinion publique libanaise donnent l'impression d'avoir considérablement bougé, et, contrairement à l'impression qui régnait jusqu'alors, la " nullité de résultat stratégique " de l'affrontement israélo-hezbollahi aura finalement permis au " Parti de Dieu " de prétendre à une popularité dépassant de loin le seul Sud à majorité confessionnelle chiite du pays. Cela ne veut pas pour autant dire que le Hezbollah était pleinement déconnecté de la base nationale non chiite avant la mi-2006 ; mais il est de ces événements qui, dans leur malheur, ont cependant pour avantage de pouvoir mettre les points sur les " i ".
Cette même question de la popularité libanaise du Hezbollah amène d'ailleurs, par elle-même, la question de la donne régionale, qui reste tout autant en faveur de ce mouvement. Car, si les gouvernants et gouvernements de la région n'ont pas évolué dans leurs positions, les anti-Hezbollah d'entre eux étant restés conformes à leurs perceptions, et vice-versa, il en va tout autrement pour ce qui relève des opinions publiques régionales, chrétiennes soient-elles en général, chiites ou sunnites. Du Maroc à l'Irak en passant par l'Egypte, la Jordanie, et sans oublier le Bahreïn ou encore le Yémen, l' " essentialisme chiite " ne suffit ainsi plus à pointer les raisons pour lesquelles le Hezbollah a bel et bien le vent en poupe aujourd'hui. Plus concrètement, c'est la quête par les opinions publiques arabes de la région, toutes confessions confondues, d'un nouveau " Nasser " appelé à récupérer leur " honneur déchu " avec la défaite arabe de la guerre des Six-Jours de juin 1967, qui semble trouver matière à canalisation dans le Hezbollah libanais en général et dans la personnalité de son Secrétaire général, Hassan Nasrallah, en particulier. Ce qui prouve, au passage, que la plaie de 1967 reste aujourd'hui bien loin d'être cicatrisée.
Enfin, sur le plan international, on ne saurait réellement déceler dans l'animosité récurrente entretenant Washington et le Hezbollah les preuves d'une compromission de l'avenir du " Parti de Dieu " à l'échelle planétaire. Bien au contraire, si l'organe médiatique officiel du Hezbollah, la fameuse chaîne satellitaire " al-Manar ", a subi dès l'année 2004 une mise au ban par certains pays annonciatrice du sort qui allait être fait par ces mêmes parties au mouvement libanais, on ne peut que constater, en contrepartie, que le " Parti de Dieu " a finalement, en résistant aux pressions exercées à son encontre, réussi à marquer bien des points en sa faveur. Principal d'entre eux : la manière par laquelle la résolution 1701 du 11 août 2006, réputée être le symbole du cessez-le-feu entre les Israéliens et le Hezbollah, aboutira à l'institution d'une " FINUL renforcée " au Liban, qui a pour mandat d'empêcher le réarmement du Hezbollah, sans cependant pouvoir pour autant le désarmer par la coercition. Si l'on ajoute à cela le fait que le " Parti de Dieu " a, en dépit de la grande méfiance et des grandes critiques affichées par Paris à son encontre, été invité aux fameuses négociations de la Celle-Saint-Cloud tenues à Paris en juillet 2007 afin de contribuer à désamorcer la donne libanaise, il ne reste dès lors plus qu'à se rendre à l'évidence. Et à constater que, si le Hezbollah reste, aux yeux de la communauté internationale, une formation dont le désarmement est impératif selon les requis de la résolution 1559 (2004), cela n'en fait pas moins un acteur clé des évolutions politiques libanaises contemporaines, avec lequel il faut donc bien compter.
DES ASPIRATIONS NATIONALES ?
Que veut le Hezbollah dès lors ? Bien entendu, sa pérennité reste, aujourd'hui plus que jamais, fonction de ses principaux pourvoyeurs financiers et logistiques supposés, à savoir l'Iran et la Syrie. C'est pourquoi il serait à bien des égards erroné de croire que le " Parti de Dieu " est aujourd'hui en mesure de voler de ses propres ailes. De même, l'explosion de sa popularité n'aura pu que participer d'une augmentation des flux financiers lui parvenant clandestinement de la part de ses membres comme de ses sympathisants, ce qui lui garantit à tout le moins une viabilité financière. Mais le Hezbollah reste tout aussi bien en besoin de logistique, d'armement et de savoir-faire technologique, toutes choses qui requièrent une contribution d'ordre étatique avant qu'humaine et individuelle. Or, tant que le " Parti de Dieu " restera en proie à une menace de type existentiel - c'est-à-dire la possibilité de voir son statut de force nationale comme régionale mis à néant par l'action de ses ennemis -, il ne pourra que rester attaché au développement d'une stratégie de type défensif, voire offensif, qui le poussera à canaliser un maximum de moyens pour ce. En ce sens, la fameuse idée relative à l'existence d'un axe Téhéran-Damas-Hezbollah devrait rester d'actualité pendant un moment encore, pour des motifs d'ailleurs stratégiques et politiques bien plus que spirituels. Le Hezbollah tient en effet l'Ayatollah Rouhollah Khomeiny pour figure lige ; mais il semble pourtant quelque peu hâtif de penser que cela génère pour autant une pleine soumission de sa part à l'ensemble des orientations de Téhéran.
Plus pragmatiquement, il faut peut-être tout simplement se demander s'il ne conviendrait pas plutôt de prendre le Hezbollah au pied de la lettre lorsqu'il dit être mu par des considérations liées à un triple attachement de sa part : la défense de l'intégrité territoriale et de la souveraineté libanaise ; la soustraction du Liban à toute influence occidentale, et plus précisément américaine ; et l'appel à des perspectives politiques moyen-orientales qui en appellent à un renouement avec les fondements du panarabisme. La volonté de récupérer les fermes de Chebaa occupées par Israël depuis 1967 est en effet, du point de vue du " Parti de Dieu ", la condition sine qua non pour pouvoir parler d'une libération effective du pays de toute occupation étrangère ; sans quoi Hassan Nasrallah n'aurait pas, après l'assassinat de Rafic Hariri, officialisé l'attachement de sa formation au slogan de Bachir Gemayel, ancien président des Forces libanaises, le fameux 10452 (soit 10452 km2 de territoires, qui incluent donc les Fermes de Chebaa). Le combat pour le dégagement du Pays des Cèdres de tout arrimage pro-américain ne fait pour sa part aucun doute, comme continuent à le montrer les tiraillements entretenant aujourd'hui majorité et opposition parlementaires concernant la nature de la personne amenée à succéder au président de la République sortant, Emile Lahoud. Enfin, le rebondissement du Hezbollah sur des motifs de type panarabe, s'il ne fait pas sens aux yeux de qui voit dans cette formation une simple et seule milice chiite pro-iranienne, s'avère au contraire beaucoup plus évident et logique aux yeux de qui cherche à évaluer les orientations du Hezbollah telles que formulées depuis 1992, année d'accès de Hassan Nasrallah à la fonction qu'il détient aujourd'hui encore. Le " Parti de Dieu " connaît certes des particularités institutionnelles internes (triumvirat exécutif, existence d'une Choura de sept membres, etc.) qui le laissent perméable à des courants politiques différents. Mais l'histoire du mouvement le long de ces quinze dernières années n'a pas moins mis en exergue deux fondements non négociables à ses yeux : la lutte/résistance continue vis-à-vis de l'Etat d'Israël ; et la nécessité pour les Etats arabes d'œuvrer main dans la main afin de faire de leurs atouts géographiques et énergétiques le prélude à la constitution d'un pôle décisionnel aux actions porteuses et déterminantes. Tous points sur lesquels les nationalistes arabes, dont le célèbre Nasser, insistèrent et insistent tant aujourd'hui encore.
APRÈS LE HEZBOLLAH, LE DÉLUGE ?
Peut-être un jour, le Hezbollah revendiquera-t-il un projet plus hégémonique, et plus franchement islamique, d'un point de vue institutionnel s'entend. Mais il demeure pourtant absurde de se lancer dans des procès d'intention, ou de chercher à aller plus vite que la musique à l'heure qu'il est. Le Hezbollah est en effet à interpréter pour ce qu'il est, et non pour ce que l'on pense qu'il pourra être un jour. Et en ce sens, avant que de s'offusquer du répondant que ses thèses trouvent dans la région, il conviendrait plutôt de s'interroger sur les motifs qui entretiennent cette forme de " mal-être " arabe depuis maintenant près de soixante ans. Les politiques de deux poids deux mesures, et les cicatrices béantes rendues vivaces par la question de l'occupation et/ou de la colonisation de terres arabes, y sont tout sauf étrangères. C'est pourquoi il serait probablement grand temps aujourd'hui de prendre les problèmes par le bon bout. Car le curseur des opinions publiques régionales, qui s'est déplacé en l'espace de quarante ans du profane vers le religieux, reste cependant dans des limites encore largement acceptables, pour qui prend conscience du moins de ce que le bout de la logique pourrait laisser l'espace vacant à la popularité de formations qui seraient loin d'être fortes d'une stratégie répondant encore à une logique claire, perceptible, et susceptible d'être contenue. Dit autrement, l'option pro-hezbollahie d'une partie importante des Libanais, et d'une frange non moins importante des habitants du monde arabe et musulman, reste encore largement susceptible de changer, si toutefois les ressorts des frustrations régionales sont correctement extraits. Dans le cas contraire, le déplacement du curseur des perceptions régionales vers une radicalité encore plus manifeste rendra d'autant moins évidente l'institution de solutions durables, et pourrait même en venir à faire regretter la situation actuelle. Les détracteurs du Hezbollah ne regrettent-ils en effet pas un Nasser qu'ils étaient pourtant si prompts à vouer il y a encore peu aux gémonies ?
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