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Le pétrole : Et si on tentait de s’en passer ?
par Charlotte LEPRI et Sylvie MATELLY (IRIS, 26 novembre 2007)



La dépendance de nos sociétés au pétrole n’est plus à démontrer et personne ne la conteste. Tant le « mode de vie à l’occidentale » que la mondialisation contemporaine se sont fondés sur l’utilisation d’une ressource énergétique abondante et bon marché, le pétrole, qui s’est progressivement substituée à d’autres sources d’énergies alternatives (charbon, bois…). Néanmoins, cette dépendance reste un défi majeur des années à venir, puisqu’il n’existe encore aujourd’hui que peu d’alternatives aux hydrocarbures dans certains secteurs vitaux de l’économie, de telle sorte qu’un approvisionnement insuffisant pourrait alors remettre en cause toute un système économique et un mode de vie. Les tensions qui apparaissent du fait de la montée des prix du pétrole en sont déjà les premiers signes. Deux domaines sont d’ailleurs plus stratégiques qu’il n’y paraît ou que n’en ont parfois conscience les dirigeants de nos pays : les transports et l’agriculture.

Le secteur des transports reste majoritairement dépendant de la ressource pétrole. Dans un monde global en effet, le transport à un coût modéré entretient la globalisation et les échanges. A une échelle plus micro-économique et à l’image de la société américaine, il est un élément fondamental des modes de vie dans les pays les plus développés. La consommation pétrolière mondiale provient majoritairement des transports, et plus particulièrement du transport routier, et la tendance est plutôt croissante puisque c’est un secteur où le pétrole reste difficilement substituable (les transports dépendent encore aujourd’hui à plus de 90% de cette ressource). Il est ainsi estimé que la part des transports dans la demande finale de produits pétroliers devrait progresser de 50 % en 2000 à 60 % en 2030.

On peut donc légitimement se demander ce qu’il adviendrait de la mondialisation, basée sur les échanges et donc les transports. Qu’adviendra-t-il de nos économies mais aussi du développement de pays comme la Chine ou l’Inde dont la croissance dépend d’une consommation toujours plus massive de pétrole ? Ainsi, la raréfaction du pétrole nécessite de trouver des alternatives. Ces alternatives sont pour l’instant fortement liées à l’agriculture et l’usage des biocarburants se développe peu à peu, le Brésil étant pionnier en la matière. Or, couplé au développement très rapide des besoins des pays émergents (énergie et alimentation), ce nouvel usage des produits agricoles crée une véritable rareté dont l’une des conséquences déjà très visible est un renchérissement des prix de certaines productions de l’agriculture. La question alimentaire pourrait alors redevenir un enjeu économique majeur dans les années à venir, certains ne pouvant plus s’offrir les aliments nécessaires à leur survie. Elle pourrait également avoir des conséquences géopolitiques notables.

Le besoin, toujours plus important, de produits agricoles intensifie la culture des terres : l’inflation des prix agricoles devrait entraîner une augmentation des investissements donc des terres cultivées mais aussi de la productivité des cultures (nouvelles technologies, engrais…). Or, on touche en la matière un certain paradoxe puisque cette intensification de l’agriculture réclamera toujours plus de pétrole. En effet, dans le domaine agricole, cette ressource est omniprésente tant pour le transport des denrées alimentaires ou l’utilisation des engins agricoles que pour l’azote présent dans les engrais. L’énergie consommée pour labourer, semer, engraisser, protéger ou récolter oscille entre 500 et 800 litres de fuel par hectare par an (1) . Depuis quelques années, une réflexion est en œuvre pour trouver une alternative au tout pétrole afin de limiter la répercussion sur les prix des hausses du cours du pétrole. Ainsi, depuis 2002, la Commission européenne encourage les agriculteurs à utiliser une partie de leur production pour leur consommation d’énergie (chauffage, etc.). Le chauffage par la combustion de céréales était visée en particulier.

De ce point de vue également, deux questions apparaissent complémentaires et essentielles : la question de l’état réel des réserves et celle des alternatives à cette ressource énergétique. Or, dans les deux cas, le débat est très divisé.

QUEL EST L’ÉTAT RÉEL DES RÉSERVES EN PÉTROLE ?

Depuis plus de deux siècles, notre civilisation occidentale fonctionne sur le recours massif aux énergies fossiles, et principalement au pétrole. A ce jour, l'état du monde nous conduit à considérer que, dans les prochaines décennies, nous continuerons à consommer massivement ces énergies. En 100 ans, l’homme a dépensé autant d’énergie que depuis le début de l’humanité. Nous consommons chaque 12 jours, 1 milliard de barils de pétrole, soit près de 30 milliards de barils par an, l’équivalent d’un gisement géant, non renouvelable, alors qu’il y a cinquante ans, les trois-quarts de l’énergie provenaient encore du charbon (2) .

Le géophysicien Marion King Hubbert suggéra dans les années 1940 que la courbe de production d'une matière première donnée, et en particulier du pétrole, suivait une courbe en cloche. Il en fut déduit que les réserves américaines avaient atteint leur « peak oil » (pic de pétrole), c’est-à-dire leur maximum, dans les années 70, la production déclinant irrémédiablement par la suite. Pour les plus pessimistes, le « peak oil » mondial (et donc le tarissement des réserves) est pour demain car les gisements potentiels peuvent désormais être localisés avec une grande précision, mais les plus grandes découvertes ont déjà eu lieu. D’autres contestent ces analyses en expliquant que l’augmentation des prix du pétrole rentabilise l’exploitation de nouveaux gisements et donc accroît l’offre potentielle.

Selon l'ASPO (Association for the Study of Peak Oil and Gas), les prévisions de production sont surévaluées pour des raisons boursières et politiques, avec pour objectif de consolider le poids financier de l’industrie pétrolière, de rassurer les investisseurs et les populations en maintenant l’illusion de l’abondance. Ainsi, cette association estimait en 2003 qu’il ne restait qu’un peu plus de 1 000 milliards de barils de pétrole (3) alors que l’USGS (United States Geological Survey) évaluait les réserves à plus de 2 000 milliards de barils et encore traitant uniquement des réserves de pétrole conventionnel (4) . A ces volumes peuvent être ajoutés les ressources récupérables non encore découvertes et l’USGS estime à au moins 140 milliards de tonnes le pétrole conventionnel restant à découvrir, soit quarante années supplémentaires de consommation. En ce qui concerne les pétroles non-conventionnels, tels que les sables asphaltiques du Canada et les bruts extra-lourds du Venezuela, ce sont près de 600 milliards de barils de pétrole qui pourraient à terme être récupérés, soit potentiellement encore 20 années de consommation au rythme actuel.

Parallèlement toutefois, la demande pétrolière mondiale va continuer à augmenter à un rythme très soutenu dans les trente prochaines années. Selon l'Agence Internationale de l'Énergie (AIE), cette croissance pourrait être de 60 %, une prévision qui reste cependant entachée d’incertitudes, tant il est difficile d’évaluer l’évolution des populations, des économies, des modes de vie, des technologies, voire les évolutions géopolitiques (5). L’ensemble des prévisionnistes s’accordent sur le fait que la croissance de la consommation sera en grande partie tirée par les pays émergents, dont certains, comme la Chine ou l’Inde, connaissent une croissance économique soutenue. La demande de ces pays augmentera, en effet, trois fois plus vite que celle de la zone OCDE pour atteindre près de la moitié de la demande totale de pétrole à l'horizon 2030 (contre 13 % en 1970).

QUELLES ALTERNATIVES ?

Il semble inévitable, pour prévenir la pénurie plutôt que la subir, de repenser la politique énergétique et d’investir pour trouver des alternatives. Face à ces réalités et à l'urgence des choix, les gouvernements des pays consommateurs sont terriblement mal informés et mal préparés. Il faut toutefois rester prudent : les risques viennent plus du renoncement à exploiter des ressources somme toute encore abondantes (surtout au Moyen-Orient) que de la pénurie elle-même. En effet, des nouveaux gisements ont certes été découverts, mais leur exploitation requière de plus en plus d’investissements, la plupart se situant en pleine mer. Ainsi, il semblerait moins coûteux d’une part de chercher à rendre plus efficiente notre consommation en hydrocarbures (en s’appuyant sur les évolutions technologiques), et d’autre part de développer des alternatives. Mais cette situation, si elle était vraie avec un pétrole à 20 ou 30 dollars le baril, est radicalement différente avec un pétrole à 100 dollars. En effet, à ce prix là, les investissements afin d’exploiter des zones difficilement accessibles sont plus facilement envisageables.

L’évolution de la technologie est un premier pas vers une gestion – et une consommation – plus rationnelle des ressources en pétrole. Elle permet d’améliorer d’une part les connaissances et les prévisions concernant les nouveaux gisements exploitables, d’autre part l’exploitation et la récupération des ressources pétrolières, et enfin la consommation de pétrole, en rendant les moteurs moins gourmands. La diversification des ressources, avec le développement d’alternatives (solaire, éolien, biocarburants,…), constitue une piste non négligeable pour le futur. Pour beaucoup, les biocarburants sont le moyen le plus crédible et le plus efficace pour réduire notablement la dépendance au pétrole, particulièrement dans le secteur des transports. Il faut néanmoins être très prudent. Il est nécessaire de souligner que pour l’instant, les alternatives au pétrole que l’on nous présente (solaire, nucléaire, éolien, hydrogène,…) ne produisent pas assez d’énergie pour se substituer totalement à la consommation mondiale de pétrole et reposent sur des technologies avancées où le pétrole reste omniprésent. Il n’existe donc pas aujourd’hui de réponse crédible au problème, mais une palette de solutions plus ou moins efficaces pour accompagner la nécessaire « transition énergétique ». L’argument peut être assez fallacieux également quant aux enjeux environnementaux. La production de biocarburants peut en effet avoir des effets très négatifs sur l’environnement : surexploitation des sols, usage d’engrais et de pesticides, transports des marchandises, etc. De plus, il est faux de vouloir croire que les biocarburants peuvent remplacer la totalité du pétrole importé. Jean-Marc Jancovici a ainsi montré qu’il faudrait exploiter entre 52 et 66% du territoire français pour remplacer tout le pétrole utilisé dans les transports en France (soit près de 50 millions de tonnes en 2002), c’est-à-dire entre 80 et 230% des superficies cultivées en 1997. Ces chiffres semblent, selon l’auteur, encore bien loin de la réalité, puisqu’en effet, sur la base des rendements bruts des cultures utilisables pour la fabrication de biocarburants, il faudrait mobiliser 3 à 4 fois les terres agricoles actuelles. Cela n'est évidemment pas envisageable, et même satisfaire 10% de la consommation actuelle des transports avec des biocarburants nécessite la mobilisation de 30 à 40% des terres agricoles actuelles, sans parler de substituer le moindre pétrole pour le chauffage. Cette solution est donc loin d’être une alternative satisfaisante au pétrole, car l’objectif de sécurité des approvisionnements ne doit pas se faire aux dépends de notre sécurité alimentaire.

En matière d’électricité, le choix français du nucléaire est particulièrement significatif. La France est très peu dépendante de l'étranger et des variations des marchés internationaux pour son approvisionnement en électricité. Grâce à son parc de 58 réacteurs nucléaires, la France atteint un taux d'indépendance énergétique proche de 50% (alors qu’il était de 26% en 1973), lui garantissant une grande stabilité d'approvisionnement et des prix dans ce secteur. Par ailleurs, le nucléaire est une énergie qui ne produit pas d’effet de serre, ce qui est particulièrement appréciable dans le contexte actuel de lutte contre le réchauffement climatique.

La question énergétique est donc au cœur des politiques des Etats, mais également et peut-être surtout au cœur de leurs relations entre eux. En effet, il est fort probable que « l’absolue nécessité » de s’adapter à un contexte de pétrole soit cher, soit rare, sera un excellent régulateur des investissements et par là, un puissant stimulant pour faire avancer la recherche technique et scientifique, multiplier les innovations et les alternatives au pétrole. Mais, de la même manière que le pétrole a eu, au cours du XXe siècle, des conséquences non négligeables sur les relations internationales, il est fort à parier que le développement d’alternatives au pétrole auront elles-aussi un impact géopolitique déterminant. En effet, l’ère de l’après-pétrole n’entraîne-t-elle pas une nouvelle répartition du rapport de force dans les relations internationales ?

1 Bruno Parmentier, Nourrir l’humanité, La Découverte, 2007, p.100

2 Eric Laurent, La face cachée du pétrole, Plon, 2006

3 Soit la moitié des réserves ultimes récupérables de pétrole, lentement accumulées dans le sous-sol pendant des dizaines de millions d'années.

4 Sachant que la consommation mondiale s’élève à environ 30 milliards de barils par an.

5 En moyenne, 4 barils de pétrole sont consommés par habitant et par an dans le monde : 11 par Français, 20 par Américain, 1,5 par Chinois


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