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Pascal Boniface


L’arche de Zoé et les ambiguïtés de l’ingérence humanitaire
par Pascal BONIFACE (Réalités - Tunisie, 8 novembre 2007)



Pour ceux qui estiment que les bons sentiments ne font pas forcément une bonne politique, et qui pensent que le clivage opposant les ONG (nécessairement vertueuses et morales) aux Etats (forcément cyniques et préférant la realpolitik au droit des peuples) est présentée de façon trop manichéenne, l'affaire de " l'arche de Zoé " viendra donner quelques arguments.

Gageons que les responsables de cette association étaient vraiment animés d'un désir de faire le bien des enfants, et qu'à cette fin, ils voulaient les emmener en France dans des familles d'accueil. Que les accusations de pédophilie ou de trafic d'organes portées contre eux sont injustes. Pour autant, ils ont agi d'une manière bafouant la morale au nom même de la morale. Tout d'abord parce qu'on s'est aperçu que les enfants en question, contrairement à ce qui avait été dit, ne sont pas des orphelins, mais ont, selon un communiqué commun du HCR, du CICR et de l'UNICEF, pour 91 d'entre eux, un " environnement familial composé au moins d'une personne adulte ". Cette affaire montre à quelles confusions peut conduire, lorsqu'elle n'est pas soumise à l'examen critique, la notion d'ingérence. Les responsables de l'association, qui ont fait preuve d'une totale méconnaissance de sociétés africaines, voulaient peut être se faire une publicité pour attirer plus facilement les dons de citoyens sincèrement émus par le malheur des autres. La bataille pour capter l'attention des donneurs crée des surenchères, ici, très condamnable.

Mais au-delà de ce désagréable constat, il y a surtout le sentiment que forcément ces enfants seront plus heureux, auront plus de possibilités de se réaliser en France qu'en Afrique. Qu'il est préférable de les déraciner - sans leur demander leur avis, en pensant à leur place - de les couper de leurs liens, pour obtenir de meilleures conditions matérielles. Qu'il est préférable de les présenter comme des orphelins, alors qu'ils ont des parents dont ils vont donc être séparés. Il y en a même, avec la morale en bandoulière, qui ont le sentiment que c'est forcément mieux en Europe qu'en Afrique. Bref, une arrière pensée qu'on ne peut que qualifier de coloniale, fût-elle enrobée de bons sentiments. Ce ne sont pas des richesses qu'on veut s'approprier, mais carrément des enfants. Les déclarations recueillies des responsables tournaient autour du thème qu'il fallait bien s'affranchir des règles pour le bien des enfants. Mais est-il si sûr qu'on aurait amélioré leur avenir ? A-t-on réfléchi aux traumatismes que cette affaire a pu créer ? Non, les responsables de cette association estiment qu'à partir du moment où on agit au nom de la morale, on peut s'affranchir du droit. Mais qui juge que la morale des uns est supérieure à celle des autres ? Au nom de quoi ces responsables s'arrogent-ils le droit de juger à la place des autres ? N'y a-t-il pas en réalité, au-delà des bons sentiments affichés la réalité d'un mépris des populations du Sud ? Le droit est justement fait pour établir des règles objectives opposables à tous.

Le Président tchadien Idriss Deby a vu tout le parti qu'il pouvait tirer de cette affaire. Il a dénoncé le mépris colonial et l'exploitation de l'Afrique. Il a surfé sur la colère réelle et légitime des Africains. Ces derniers voient d'un côté la porte de l'immigration vers l'Europe se refermer pour ceux qui veulent tenter leur chance, au moment même où d'autres blancs viennent leur enlever leurs enfants. Et dans les deux cas décident à leur place. Un boulevard s'ouvre pour ce dictateur régulièrement dénoncé par les différentes associations de défense des droits de l'homme pour l'assassinat d'opposants politiques.

Cette affaire doit faire réfléchir sur l'ambiguïté de concept d'ingérence, souvent vu comme généreux au Nord, comme néo-colonial au Sud. C'est finalement au nom de l'ingérence que la guerre d'Irak a été menée. Si la souveraineté ne peut être un prétexte pour des régimes dictatoriaux de bafouer les plus élémentaires droits humains, l'ingérence ne peut pas devenir le moyen pour les grandes puissances d'intervenir librement dans les affaires intérieures d'Etats indépendants. Il ne faudrait pas qu'elle jette l'opprobre sur le travail indispensable de la plupart des ONG qui ont une véritable action sur le terrain, ou d'organismes comme l'UNICEF, le HCR ou la Croix Rouge qui oeuvrent au bien des populations du Sud dans le respect de leur intégrité culturelle ou sociale. Car derrière le vocable d'ONG peut se cacher le meilleur et le pire. A côté d'institutions respectables agissant selon des règles claires et établies, se trouvent des aventuriers ou des exaltés, mais qui ont en fait un complexe de supériorité par rapport aux populations du Sud.


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