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Le budget d’automne d’Alistair Darling: un contre-pied peu crédible
par
Bruno CARRÉ (IRIS, 16 octobre 2007)
Mardi dernier, et comme à l’accoutumée à cette époque de l’année, le nouveau Chancelier de l’Échiquier, Alistair Darling, a présenté son budget préliminaire (1) devant les Communes.
C’est face à des Conservateurs survoltés parce que visiblement frustrés d’une élection qu’ils se voyaient déjà gagner, qu’il a dévoilé une panoplie de mesures dont, dans sa rageuse réplique, son homologue du cabinet fantôme, George Osborne, s’est empressé de lui faire remarquer qu’elles n’étaient, pour grand nombre d’entre elles, qu’un incohérent « copier coller (2) » des propositions Tories présentées à leur congrès de Blackpool, deux semaines auparavant.
Et de fait, force est de constater que c’est bien le cas et que si l’exercice fut brillamment exécuté par un Chancelier sûr de lui, le répertoire des mesures manquait pourtant cruellement de fond et de forme, voire d’honnêteté intellectuelle.
De fond parce qu’on ne voit rien dans cet imbroglio d’annonces disparates très conjoncturelles et très optimistes qui ait laissé, ne serait-ce qu’entrevoir, la fameuse « vision » que Gordon Brown prétend avoir du futur du Royaume-Uni et qu’il entend faire partager à la nation avant de nouvelles élections. Et ce ne sont pas ses regards malicieusement approbateurs et ses mimiques d’élève facétieux affichés à l’adresse de l’opposition pendant le discours de son fidèle cornac, qui ont dissipé les doutes sur l’existence d’un dessein d’économie politique réellement alternatif.
Sans doute attendait-on outre-Manche une quasi déclaration de politique générale, or on n’a eu au fond qu’une série de promesses, d’ailleurs peu crédibles dans une conjoncture incertaine, d’arrêt de la détérioration des résultats des finances publiques pour dans …3 à 4 ans!
De forme aussi, parce que ce n’est qu’un flot de chiffres disparates, d’origine statistique aux bases incohérentes, visant clairement à camoufler les conclusions très préoccupantes de la récente revue générale des dépenses (3) qui a été déversé devant la Chambre.
Quoi qu’il en soit, le Chancelier de l’Échiquier s’est d’abord et tout naturellement attaché à rappeler que l’économie britannique se porte bien, même si la croissance attendue sera plus faible en 2008-09 que celle prévue dans le budget du mois d’avril dernier - soit de 2 à 2.25% au lieu de 2.5 à 3%. Ces chiffres sont en effet en net repli sur ceux de cette année pendant laquelle, en glissement annuel, la croissance sur les six premiers mois s’est élevée à 3,25%.
Pour sa part, le taux de l’inflation après avoir atteint un pic à plus de 3% en mars dernier est redescendu en glissement annuel, à 1,8% au mois d’août. À la suite de la récente crise financière et des fortes tensions du LIBOR, le taux de base de la banque d’Angleterre a été ramené à 5 ¾ points.
Avec une balance commerciale toujours fortement déficitaire (-£45,75 milliards en 2007/08), le solde négatif de la balance des paiements courants devrait pour les trois prochaines années se stabiliser aux alentours de 2 ¾ % du PNB.
![]() Le budget de l’Etat grossira de £541 milliards en 2007/08 à £682 milliards en 2010/11 , ce qui correspond à une hausse de 2,1% par an en termes réels. Les dépenses en capital (investissements bruts) passeront de £43,5 milliards à £58 milliards en 2010/11, soit 3,6% du PNB.
Le déficit (4) budgétaire devrait s’élever en 2007/08 et 2008/09 à £41 milliards soit 2,9% du PNB pour être ensuite ramené progressivement à £34 milliards en 2010/11, soit 2,1% du PNB.
La dette publique totale nette (5) s’est élevée en 2006/07 à £574,4 milliards soit 43,4% du PNB. Cet endettement passerait à £616 milliards en 2007-2008 et à £738 milliards en 2010/11, soit 45,3% du PNB.
![]() En ce qui concerne les affectations par fonctions, les grands bénéficiaires de la manne publique sont :
le système de santé publique (National Health Service) dont le budget annuel passera de £90,4 milliards en 2007/08 à 109,8 milliards en 2010/11, soit une hausse de 4% en termes réels ; l’éducation nationale qui recevra £14,5 milliards supplémentaires d’ici à 2010/11 pour disposer d’un budget £74 milliards ;
la R&D qui bénéficiera d’un surcroit de ressources de £900 milliards pour atteindre £6,3 milliards et les transports et infrastructures ferroviaires de respectivement £3.6 milliards et £15 milliards sur la même période.
Quant au fonds publics destinés à la police, au renseignement et à l’anti-terrorisme ils seront regroupés dans un budget unique qui augmentera de £1 milliard en trois ans pour passer de £2,2 milliards en 2007/2008 à 3,5 milliards en 2010/11.
Pour sa part la défense reçoit cette année encore, £400 millions supplémentaires au titre des opérations militaires en cours et £500 millions pour la réhabilitation des casernes. Malgré cela et les annonces précédentes d’une hausse annuelle du budget de la défense de 1,5% en termes réels pendant trois ans, le budget de la défense qui s’élèvera donc à £36,9 milliards en 2010/11 contre £32,6 aujourd’hui, restera de l’avis général totalement insuffisant pour couvrir les dépenses courantes comme les investissements.
L’aide au développement passera de £5,4 milliards en 2007/08 à £7,9 milliards en 2010/11.
Dans le domaine de l’environnement, le budget du ministère de l’agriculture et des affaires agro-alimentaires recevra £4 milliards supplémentaires ; le Chancelier en a profité pour noter que le Royaume-Uni était le premier pays à respecter les engagements de l’accord de Kyoto avec une baisse 1/5ème des émissions de CO2 depuis 1990. L’impôt sur la consommation d’énergie, instauré en 2006 et qui permettra selon lui de réduire la demande privée et publique de 15% d’ici à 2010, sera indexée sur le taux de l’inflation.
Du point de vue des recettes provenant des économies, des ventes de biens publics et de la lutte anti-fraude, les administrations centrales et locales devront s’efforcer d’accroître la productivité du capital mis à leur disposition à raison de 3% l’an, et donc de réaliser des économies de l’ordre de £30 milliards supplémentaires dans les trois ans qui viennent ; ils s’ajouteront aux £20 milliards déjà gagnés.
Les budgets de fonctionnement des administrations publiques devront diminuer de 5% par an pour atteindre « un strict minimum » (sic !) en 2010/2011.
La vente d’actifs immobiliers et financiers appartenant à l’Etat se poursuivra pour atteindre l’objectif des £30 milliards fixé en 2004/05 pour 2010/11.
Du point de vue des recettes fiscales, on retiendra :
une baisse de deux points, à 28% de l’impôt sur les sociétés mais aussi et surtout, l’imposition des plus-values désormais au taux unique de 18%. Selon le Chancelier, cette décision a pour objet de rétablir un équilibre plus « juste » entre la fiscalité sur les plus-values boursières (taxée à 40%) et celles réalisées sur les cessions d’actions privées et autres produits titrisés hors bourses (taxés à 10%) et dont le marché s’est considérablement développé ces dernières années. En fait, on s’accorde généralement à dire que cette décision très contestée bénéficiera surtout aux propriétaires immobiliers loueurs de biens et aux propriétaires de résidences secondaires tandis qu’elle pénalisera avant tout les propriétaires de PME et autres entreprises familiales. Du reste, les porteurs d’actions privées se sont montrés plutôt agréablement surpris par la relative faiblesse du taux d’imposition choisi.
L’assiette franche de droits d’héritage passera pour les couples mariés ou concubins de £600K à £700K en 2010/11 et non pas comme annoncé avec emphase, de £300K à £600K puis à £700K, puisque dès maintenant les valeurs des biens des deux membres d’un couple peuvent s’additionner. Les Conservateurs proposaient une franchise de £1 million.
![]() Après sept ans passés au Royaume-Uni, les résidents non domiciliés (au sens fiscal britannique) s’ils souhaitent continuer à être exempts d’impôts sur leurs revenus et capitaux hors du RU, paieront désormais un impôt forfaitaire de £30K par an. Les Conservateurs avaient pour leur part proposé une taxe de £25K sur les 150000 ménages identifiés comme non domiciliés. Les Travaillistes ont fait valoir qu’une mesure généralisée telle que proposée par l’opposition entrainerait le départ de nombreuses personnes jugées qualitativement très bénéfiques à l’économie du Royaume-Uni. Ils se sont donc limités à ce que beaucoup considèrent en effet comme un maximum avant l’effet négatif.
Enfin, la taxe sur les passagers du transport aérien sera remplacée en novembre 2009 par une taxe par avion, ce que les Conservateurs proposaient également.
Au total, ce pré-budget est-il une réponse affolée et chaotique aux propositions du parti conservateur ? Ou bien est-il partie intégrante d’une stratégie de prise de l’adversaire à contre-pied, au terme de laquelle il importait plus à ce stade du combat politique de démunir l’opposition des quelques idées qui pouvaient encore la différentier du parti au pouvoir, que de soutenir par des mesures budgétaires crédibles les idées forces développées par le Premier Ministre au congrès des Travaillistes en septembre dernier ? Octroyons à l’intelligence politique du premier ministre le bénéfice du doute.
1 Naguère appelé budget d’automne
2 C’est le “Copy cat” des élèves anglais
3 “Comprehensive Spending Review”
4 = (Dépenses courantes + Dépenses en capital) - Recettes directes et indirectes
5 L’ensemble des chiffres donnés ici s’entendent en termes réels et au sens du Traité de Maastricht ; de ce fait ils diffèrent de ceux beaucoup plus favorables donnés par le Chancelier alors que les chiffres du FT dans le graphique 1 ci-dessus sont ceux donnés par le Chancelier. Rappelons que les objectifs formulés dans le Traité sont un déficit budgétaire et une dette publique maxima, respectivement de 3% et 60% du PNB.
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