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De CCTV-X à France 24 en passant par Al-Jazeera : de la concurrence informationnelle et de ses implications
par
Barah MIKAÏL (IRIS, 5 octobre 2007)
La tendance à l’investissement par certains gouvernements du paysage satellitaire international au profit d’une promotion de leurs propres visions des événements vient de connaître une illustration supplémentaire. Pékin vient en effet d’officialiser le lancement de deux nouvelles chaînes de télévision internationales dédiées majoritairement à l’information : l’une en langue française, répondant au nom de CCTV-F ; l’autre espagnole, dénommée CCTV-E. Le tout en prélude au lancement de trois chaînes similaires d’ici à l’année 2010, qui devraient émettre en arabe, en russe et en portugais.
La démarche de la Chine n’a rien d’inédit. On se souvient déjà que, avec la guerre du Golfe de 1991, la chaîne d’informations américaine CNN avait ouvert le bal, en s’érigeant en média de couverture quasi-exclusive des évolutions de la scène koweito-irakienne d’alors. Les contraintes restaient bien entendu nombreuses, puisque la chaîne relayait en grande partie des images de mauvaise qualité, peu explicites comme telles, et surtout à l’émanation d’un commandement militaire américain que l’on savait peu hésitant à exercer une censure préalable. Mais le manque d’objectivité contraint de CNN n’avait pas moins l’avantage d’être accompagné d’un renouvellement effectif des modalités de couverture des événements à l’international.
L’ « effet CNN », combiné à l’éclatement du paysage satellitaire à l’international, feront ainsi vite des émules, à commencer par la chaîne d’informations qatarie al-Jazeera (La Péninsule). Créée en 1996, celle-ci ne tardera ainsi pas à surpasser son prédécesseur américain, et fera surtout parler d’elle au lendemain des attentats du 11-Septembre. Force fut de constater en effet, avec les invasions successives de l’Afghanistan (2001) puis de l’Irak (2003), que Washington n’avait plus le monopole de l’information. A l’approche par trop patriotique et pro-américaine d’une CNN et d’une BBC s’opposait ainsi la tonalité dissonante et plus frontale d’al-Jazeera. Paradoxe de la situation : bien qu’incontestablement tenue à des lignes rouges implicites dues à la nature de ses financements (majoritairement à l’émanation de Doha), la chaîne qatarie ne réussira pas moins à contrebalancer son manque de couverture des aspects politiques qataris stricto sensu par une insistance sur les limites de la stratégie américaine telle que se matérialisant tant sur les scènes moyen-orientale comme internationale. Victime potentielle de sa localisation géographique, al-Jazeera ne réussira ainsi pas moins à trouver son public, relents panarabes et américano-critiques dans son approche de l’information aidant. Le fait que la majorité des opinions publiques moyen-orientales semblent aujourd’hui la considérer comme une source objective d’information ne relève ainsi en rien du hasard. al-Jazeera reste en effet aujourd’hui encore en phase avec un ton et une approche des événements relativement libres, qu’elle avait bien entendu eu tout loisir de développer du temps où elle n’avait aucun concurrent arabophone direct.
Il ne faudra pas ainsi s’étonner de voir très vite des gouvernements régionaux comme internationaux s’engouffrer dans la brèche ouverte par la chaîne qatarie. Depuis les attentats du 11-Septembre, en effet, al-Jazeera a fait bien des émules. En témoignera notamment le lancement par le gouvernement israélien dès l’année 2002 de sa propre chaîne satellitaire d’informations en langue arabe, IBA (Israel Broacasting Authority – Middle East), phénomène que copiera pour sa part Washington en 2004 avec le lancement de al-Hurra (La Libre). Mais, dès 2003 déjà, deux médias arabophones prétendant à terme à l’acquisition de la stature de mastodontes de l’information régionale étaient apparus : al-‘Arabiya (L’Arabe), chaîne lancée en 2003, financée par l’Arabie saoudite ainsi que par des capitaux émiratis et koweïtiens, aux vues de contrebalancer la vision promue par al-Jazeera ; et al-‘Alam (Le Monde), média informationnel iranien de langue arabe apparu dans la foulée de l’invasion de l’Irak afin d’exposer une vision se voulant alternative et plus « conforme à la réalité des faits » (sic) concernant les événements régionaux comme internationaux. On ne manquera pas de noter, à ce titre, que Téhéran vient tout juste de réitérer l’exercice en procédant, toujours dans le cadre de sa stratégie médiatique, à l’ouverture en juillet 2007 d’une chaîne d’information exclusivement en langue anglaise du nom de Press TV. Il convient ainsi d’y insister : la guerre satellitaire informationnelle à l’international suit sa logique aujourd’hui. Et pourtant, al-Jazeera semble continuer à être dominante en termes d’audience sur le créneau moyen-oriental, même si elle est rattrapée petit à petit sur son propre terrain par sa « consoeur » saoudienne.
Dans ce contexte, le lancement par les Chinois d’une CCTV-F et d’une CCTV-E, qui s’ajoute à l’existence de la CCTV-9 (programmée en langue anglaise) n’a rien d’étonnant. Elle intervient même d’une manière tardive, est-on tenté de penser. Les exemples précités, même si quasi-exclusivement à émanation moyen-orientale, traduisent en effet en grande partie la volonté de gouvernements précis de participer du développement d’une vision des événements politiques qui soit plus conforme à leurs propres interprétations des faits. L’essor avéré de la Chine sur le plan économique international, combiné à la nécessité qui lui incombe de faire la preuve de ses « bonnes intentions » vis-à-vis d’opinions publiques internationales majoritairement craintives devant ce qu’elles qualifient déjà d’ « invasion chinoise », voire d’ « invasion asiatique », nécessitait ainsi de trouver les bons moyens pour rassurer. Point de vision objective, mais bel et bien une version chinoise des événements pressentie, bien entendu. Mais dans le même temps, quel média satellitaire spécialisé dans l’information peut-il réellement prétendre à une objectivité pleine et au-dessus de tout soupçon ?
La CCTV-F et ses homologues nationales à vocation internationale, prévues pour avoir parmi leurs cibles de prédilections les francophones du continent africain, restent ainsi à replacer dans un contexte politique et stratégique déterminé par les projets et l’affirmation à venir de la Chine à l’international. Pourtant, la chaîne restera visible par l’ensemble des Chinois, tout comme CNN, Fox news, al-Jazeera, al-Arabiya, al-Alam, et leurs homologues d’envergure restent accessibles à une audience nationale comme internationale. Cette constatation nous pousse ainsi immanquablement à évoquer le cas de France 24, la chaîne française d’informations voulue par Paris, lancée à la fin 2006, et déclinée en trois langues (français, anglais et arabe) et sur trois canaux distincts de diffusion. Contrairement à ce qui prévaut dans le cas des chaînes précitées, France 24 a une particularité : celle d’être une chaîne répondant à des logiques souhaitées et financées par Paris sans pour autant être visible par la majorité des téléspectateurs résidant en France. Elle n’est en effet pas disponible sur le réseau national hertzien, ce que l’on peut à la rigueur comprendre. Par contre, l’extension du bouquet constitutif de la Télévision nationale terrestre (TNT) ne prévoit en rien l’introduction de cette chaîne française internationale d’informations, ce qui paraît somme toute beaucoup plus difficilement justifiable. Le recours aux paraboles satellitaires, ou même l’abonnement à des chaînes du câble, sont en effet loin d’être une tendance majoritaire en France, contrairement à la situation qui prévaut dans beaucoup des pays situés en-dehors de l’Union européenne. Or, il va de soi que l’intérêt pour la France de rendre accessible à l’écrasante majorité de sa population une chaîne qui reste financée en partie par le contribuable est loin d’être feint. L’intérêt en découlant serait en effet multiple : les Français pourraient en effet bénéficier d’un regard sur l’actualité qui tranche à maints égards avec la trop fréquente propension de chaînes nationales d’information à privilégier la présence d’invités aux idées lisses et convenues ; les moins pourvus sur le plan des secondes langues pourraient pour leur part, au départ du volet anglais de la chaîne, améliorer leur compréhension de la langue de Shakespeare, sur laquelle les Français restent bien loin de briller par comparaison avec les citoyens d’autres pays de l’Union européenne ; et les arabophones du pays trouveraient, quant à eux, tout simplement un moyen de visionner une chaîne de langue arabe qui n’a pas nécessairement une tonalité et un contenu similaires à ceux des mastodontes informationnels du paysage médiatique arabe.
De CCTV à France 24 en passant par al-Jazeera et tant d’autres, le regard sur l’information ne concerne en effet pas les seules opinions publiques internationales et extra-frontalières ; il passe aussi par l’implication et la sensibilisation par chaque gouvernement de ses propres citoyens nationaux. Sans quoi, la voie resterait ouverte à la perte de crédibilité, pour cause de facile instrumentalisation du média à des fins politiques et étatiques. Privilégier des programmes et une approche adressés aux audiences nationale comme internationale reste en effet le moyen le plus abouti pour trouver un juste milieu payant et salvateur sur le long terme. al-Jazeera y est parvenue pour l’heure ; les « produits » CCTV auront probablement beaucoup plus de difficultés à faire de même, très probable parasitage idéologique sur ordre de l’appareil d’Etat chinois oblige ; mais France 24 a encore toute latitude pour parvenir à une posture et un rang qui puissent dépasser, et de loin, ses moyens réels. La diversité linguistique et la pérennité d’une certaine BBC en sont la preuve parlante.
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