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Bruno L.G. Carré
Gordon Brown, l’homme pressé
par Bruno L.G. CARRÉ (IRIS, 25 septembre 2007)

Le moins que l’on puisse dire, c’est que si le Président de la République française est apparu très actif depuis son élection, le premier ministre britannique n’a pas chômé non plus depuis sa nomination à la tête du gouvernement britannique, il y a trois mois.

Entre les conséquences des attentats du mois de juin pratiquement au moment de la passation des pouvoirs, les très graves inondations de cet été, les attaques maintenant répétées de la fièvre aphteuse, la redéfinition des politiques de santé et de l’éducation, la remise en ordre des relations Anglo-américaines et le repositionnement des forces britanniques en Iraq, la crise financière de la rentrée, Gordon Brown n’a guère eu le temps de flâner! Et d’ailleurs on ne s’y attendait pas. Fils de pasteur presbytérien écossais, élevé dans un esprit biblique, Gordon Brown est un travailleur acharné. C’est aussi et surtout un homme pressé, pressé de se différencier de son prédécesseur, de marquer de son empreinte la vie politique britannique à l’intérieur comme à l’extérieur.

À cet égard, des élections anticipées ne sont-elles pas le meilleur moyen d’assurer la légitimité de l’homme et de ses aspirations pour le pays ? On croit en pressentir l’imminence, surtout après le discours de politique générale prononcé hier au congrès du parti travailliste de Bournemouth. Très bien accueilli - mieux en tout cas qu’un autre discours récent, aux syndicats celui-là, au cours duquel il avait annoncé que les hausses de salaires ne devaient pas dépasser le glissement annuel des prix - la teneur en est au moins au plan domestique, précise, détaillée, sans équivoque.

Du point de vue des institutions, c’est un Premier Ministre aux accents churchilliens et qui utilise la corde vibrante des qualités patriotiques qu’il considère comme toutes britanniques - attitude flegmatique autant qu’unie et déterminée de la population face aux attentats de Londres sur Haymarket et dans l’aéroport de Glasgow et à l’épidémie de fièvre aphteuse – pour rappeler que la grandeur de la Grande-Bretagne et sa capacité à résister aux agressions quelles qu’elles soient reposent sur l’unité de ses composantes, anglaise, écossaise et galloise. Messieurs et Mesdames les sujets d’Écosse et du pays de Galles, attention (!), dévolution ne doit pas vouloir dire dissolution. Est-ce la reconnaissance que le précédent cabinet a sauté « un pont trop loin » dans ses projets de régionalisation? Sans doute, car il est vrai que la montée en puissance du parti nationaliste écossais peut aujourd’hui conduire à une sécession évidemment très grave de conséquences pour la Grande-Bretagne, et d’autres pays d’ailleurs. Mais fait sémantique notable, c’est l’utilisation des termes de Grande-Bretagne en lieu et place de Royaume-Uni dans ce discours unitaire.

Doit on y voir un simple jeu de vocabulaire ou bien plutôt, comme c’est vraisemblable, que l’accord de paix en Irlande du Nord se traduira forcément à terme par une séparation d’avec la Grande-Bretagne?

En ce qui concerne la philosophie économique de Gordon Brown elle est, à ses dires mêmes, très influencée par les textes sacrés, et tout particulièrement par la parabole des talents, et les sermons de son père rappelant dimanche après dimanche que si chacun est en droit de recevoir, chacun est en devoir de donner.

Ainsi donc il se veut l’ardent promoteur d’une Grande-Bretagne qui travaille dur pour le bien de chacun et de tous ; où chaque jeune peut faire des études autant qu’il en est capable ; où les services publics sont vraiment au service des patients, des écoliers et de tous ceux qui en ont besoin ; où chacun comme tous se sentent responsables ; où les criminels sont punis et où on s’attaque aux racines du mal, où le fait d’apprendre à parler l’anglais et de connaitre la culture et le mode de vie britannique est une reconnaissance de la citoyenneté britannique ; où chacun sent que cette planète lui est prêtée pour un temps et qu’il doit pouvoir la transmettre en état aux générations futures. Et de déclarer, « je veux une Grande-Bretagne où tous nous avons des obligations les uns vis-à-vis des autres et où en les honorant chacun obtiendra le maximum pour lui-même {…} ce ne sont pas les talents de quelques uns qu’il faut développer mais ceux de tous d’où qu’ils viennent {…} une Grande-Bretagne de la véritable méritocratie »

Le premier ministre a annoncé de très nombreuses mesures concrètes dans tous les domaines : protection sociale, salaire minimum brut (1), habitat social, environnement, sécurité, santé publique, institutions, libertés individuelles, aide au développement etc.

À l’international, aucune surprise : « Que ce soit au plan environnemental, économique ou sécuritaire, la Grande-Bretagne maintiendra son partenariat avec les États-Unis, son allié le plus proche (2), son appartenance à l’Europe et au Commonwealth et honorera ses engagements dans le cadre de l’ONU.

Il a également souligné que les troupes britanniques resteraient positionnées en Iraq et en Afghanistan avec pour mission le rétablissement de la sécurité, la réconciliation politique et la reconstruction de l’économie. La lutte contre Al Quaida et tous les terroristes est une priorité absolue. Les combat pour la liberté et contre les persécutions comme en Birmanie ou au Zimbabwe ou les génocides intertribaux comme au Darfour sont une obligation morale. Mais tout cela sous-entend l’engagement sans réserve du combat le plus important, celui contre la pauvreté dans le monde. C’est une urgence.

Au total, Gordon Brown nous apparaît de plus en plus comme un démocrate à l’américaine. Le système capitaliste et libre-échangiste est le seul à garantir la meilleure allocation des ressources, le seul à permettre l’enrichissement dans une société libre et démocratique. Ceci n’empêche pas pour autant de tout faire pour en atténuer les excès, les incohérences, les inconséquences et les effets pervers par des interventions ciblées et pragmatiques de l’état. En cela Gordon Brown estime sûrement que sa politique est la digne héritière si ce n’est des pères du travaillisme au moins du grand libéral que fut Gladstone.

L’ouverture de son cabinet à des hommes et des femmes de l’opposition comme l’invitation de Lady Thatcher à prendre le thé au No10 mi-septembre laisse à présager voire à augurer de nombreux changements dans la vie politique d’Outre-Manche. Le premier ministre britannique veut être au moins autant le premier ministre de tous les Britanniques que le président de la république de tous les Français. Les conservateurs britanniques étant pour le moment tout aussi empêtrés dans la définition d’une politique alternative que le sont les partis d’opposition français, l’un et l’autre devraient pouvoir appliquer leur programme et assouvir leurs ambitions. Un bémol cependant pour le Britannique: pas plus qu’un match de rugby, une élection n’est jamais gagnée d’avance et c’est sans doute pour cela que Gordon Brown maintient un savant suspens sur la date à laquelle il se risquera à chercher une nouvelle et durable légitimité.

1 (£5,52 l’heure ˜€7.92 @ £1 = €1,44)

2 Le Royaume-Uni et les États-Unis viennent tout juste de ratifier le traité signé fin juin 2007 facilitant les échanges de systèmes et technologies militaires. Ce traité est exclusivement bilatéral et n’autorise aucune réexportation à qui que ce soit


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