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Grandes manoeuvres pour la défense
Jean-Pierre MAULNY par Pierre Tillinac (Sud Ouest, 24 septembre 2007)
Les armées françaises peuvent-elles perdre 6 000 emplois, comme cela est prévu ?
Oui. Mais à condition que ces suppressions de postes s’accompagnent d’une réorganisation. Cela passera probablement par une interarmisation et une redéfinition de la carte des implantations sur le territoire national. La réduction du format ne devrait pas poser de gros problèmes si elle est réalisée dans la durée. Si elle devait se faire sur l’année 2008 — ou selon une logique uniquement quantitative —, cela pourrait se révéler un peu plus difficile puisque l’on pourrait créer des manques dans certains services ou unités.
Les armées sont-elles prêtes ?
L’armée de l’air s’y prépare. L’armée de terre réfléchit à un regroupement des casernements. La réaction des élus risque d’être un peu plus mitigée. Ce qui est sûr, c’est que, s’il doit y avoir des fermetures, celles-ci n’interviendront qu’après les municipales de 2008.
Les contraintes budgétaires ne sont-elles pas trop présentes dans le débat actuel sur la réorganisation de la défense nationale ?
On ne peut pas définir une politique de défense nationale sans tenir compte des réalités économiques. On peut penser que cela n’a pas toujours été le cas par le passé, puisqu’une bosse budgétaire apparaît à partir de 2009. C’est-à-dire que, si l’on voulait continuer tous les programmes en cours au rythme prévu et avec les cibles d’acquisition programmées, il faudrait ajouter 6 milliards d’euros par an. C’est naturellement impossible. Bien sûr, le budget ne doit pas être l’alpha et l’oméga d’une politique de défense, mais c’est tout de même une contrainte incontournable. Et un pays qui dépense trop pour sa défense, c’est aussi un pays qui s’affaiblit économiquement. Donc qui pèse moins sur la scène internationale.
Nicolas Sarkozy a affirmé qu’il voulait maintenir l’effort de défense à 2 % du PIB. Qu’est-ce que cela implique ?
Visiblement, ce 2 % intégrera la gendarmerie. Ce ne sera pas 2 % en « normes Otan ». Il va falloir que la loi de programmation militaire revoie assez radicalement le modèle d’armée qui était prévu pour 2015. Il y aura certainement des décisions difficiles à prendre.
Loi de programmation. Revue de programmes. Livre blanc. Fallait-il lancer tous ces chantiers presque au même moment ?
Il y a effectivement une difficulté d’articulation entre ces dossiers. Mais tous les experts savaient qu’il faudrait définir un nouveau livre blanc après les élections, et que la situation économique imposait de manière urgente une revue de programmes. Elle sera terminée en octobre et viendra nourrir les travaux de la commission du livre blanc sur la défense. La loi de programmation viendra après le livre blanc. Il est certain que la revue de programmes apportera une contrainte pour le livre blanc, car on va s’apercevoir que l’on ne peut pas tout faire.
Le livre blanc doit définir les grandes lignes de notre politique de défense pour les prochaines années. Mais on a l’impression que la commission est prise de vitesse. Par exemple sur la réintégration de la France dans l’Otan...
On peut, en effet, se poser la question. La commission du livre blanc doit faire des propositions pour essayer de redéfinir notre politique de défense. Mais, dans ce domaine comme dans d’autres, le président de la République est extrêmement actif. Après avoir déjà fixé plusieurs contraintes (les 2 % du PIB, le maintien de la dissuasion et l’ambition européenne), il laisse suggérer que la France pourrait rejoindre la structure militaire intégrée de l’Otan. Il faut ajouter à cela les propos du président puis du ministre des Affaires étrangères sur l’Iran. On pourrait effectivement avoir l’impression que l’on anticipe sur les conclusions du livre blanc et qu’on le vide un peu de son sens.
Dans quels domaines le livre blanc pourrait-il toutefois marquer des ruptures ?
On voit bien que certaines questions font l’objet de vrais débats. Notamment en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme et contre la prolifération. Deux écoles s’affrontent, mais on ne sait pas très bien ce qui va en sortir. Pour simplifier, on a, d’un côté, une école qui insiste sur un traitement militaire de ces questions, se rapprochant ainsi de la politique des États-Unis, et, de l’autre, des personnes privilégiant une approche plus diplomatique et multilatéraliste, davantage dans la ligne qui prévalait jusqu’alors. Un autre point important, c’est que le livre blanc ne porte plus uniquement sur la défense mais aussi sur la sécurité nationale.
On fait tomber la frontière ?
Depuis le 11 Septembre, on ne peut plus traiter séparément sécurité intérieure et sécurité extérieure. En plus, nous sommes confrontés à de nouvelles menaces liées à l’environnement ou à la santé, qui nous obligent à évoluer. Reste à savoir quel concept de sécurité nationale on va adopter. On peut très bien imaginer que cela débouche sur une implication plus forte des forces armées dans la sécurité sur le territoire, le tout étant de fixer une limite. Cela peut faire débat, car les armées refusent d’être impliquées, par exemple, dans des phénomènes de type crise des banlieues.
Le retour de la France dans l’Otan semble d’actualité. Qu’aurait-elle à y gagner ?
Ceux qui y sont favorables avancent deux arguments. Ils estiment que cela serait un geste en direction de nos partenaires européens qui considèrent que la sécurité de l’Europe repose sur l’Otan et que l’on ne peut pas construire une politique de défense en dehors de cette organisation. Ils pensent également qu’une réintégration totale nous permettrait de mieux peser sur les décisions de l’Otan, alors que nous n’exploitons pas aujourd’hui notre participation très active sur le terrain au profit de l’Alliance atlantique. Ceux qui y sont opposés considèrent que ce serait un signal inopportun au moment où la politique américaine est en échec et où l’Otan elle-même pourrait se trouver en échec en Afghanistan. Ce pourrait être perçu comme un abandon de la politique européenne de défense. Le coût financier de cette réintégration serait également très élevé. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?
Nicolas Sarkozy a également souhaité une remise à plat de notre politique africaine. Vers quoi pourrait-on s’orienter ?
La question est posée à plusieurs niveaux. Mais, dans le domaine des opérations militaires, les choses ont déjà commencé à évoluer. Progressivement, nous transférons la responsabilité de ces opérations à l’Union européenne parce que nous ne voulons plus apparaître en Afrique sous le seul drapeau français pour éviter les accusations de néocolonialisme.
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