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Olivier Guillard


La junte et les opposants sont en plein round d'observation
Olivier GUILLARD par William MORAY (Nouvel Obs.com, 24 septembre 2007)



Les Birmans entament une nouvelle semaine de manifestations contre le gouvernement. Les protestations étaient initialement dirigées contre la hausse brutale du prix de l'essence, mais elles semblent prendre une tournure plus politique. Pensez-vous qu'elles soient susceptibles de mettre en danger la junte militaire ?

Depuis le 19 août dernier, se tiennent effectivement dans les principales villes birmanes des manifestations de protestation. A l'origine, la population réagissait de façon spontanée à l'annonce de la hausse du coût de l'essence. Le prix du diesel à la pompe a ainsi crû de 500% du jour au lendemain, et ce sans aucune information, aucune campagne de communication du gouvernement. C'était donc un mouvement de contestation légitime, en réaction à une mesure sociale.

Cependant, la junte n'a jamais eu le souci de ménager la susceptibilité de la population, depuis les quelques 45 années qu'elle occupe le pouvoir. Pas plus qu'elle ne tolère la moindre velléité de contestation contre le régime.

Je songe notamment aux événements de 1988, lorsque l'armée a violemment réprimé les protestations. Les manifestants étaient alors composés de gens aux revenus modestes, d'étudiants et de partisans de réformes démocratiques. On estime que près de 10.000 personnes sont mortes au cours de ces massacres, notamment les militants démocrates. Cette année encore, les autorités ont montré qu'elles ne comptaient pas se laisser faire : les leaders connus de l'opposition ont été arrêtés et/ou assignés à résidence.

Simplement, l'arrivée des moines, qui protestent, eux, contre le régime, a quelque peu changé la donne. N'oubliez pas que la Birmanie est plus grande que la France, et compte entre 45 et 50 millions d'habitants. Le clergé a très vite compris l'opportunité qu'il y avait à tirer parti du mécontentement de la population, ils sont donc descendus dans la rue.

L'engagement des moines a largement contribué au succès croissant du mouvement, dans la mesure où, aujourd'hui même, 100.000 personnes manifestent, principalement à Rangoun et Mandalay. Les slogans ont changé, et sont devenus plus ou moins un appel à la démocratie.

Et je gage que cela ne va pas s'arrêter de sitôt. Si les manifestations continuent à croître à la même ampleur, à raison de 50% de participation supplémentaire par jour, on arrivera à la fin de la semaine à 1 million de personnes. Je ne vois que deux motifs qui empêcheraient une telle progression. D'une part, les moines pourraient conseiller aux civils de rester chez eux, et de se contenter de soutenir le mouvement par la pensée, au vu des risques de répression. Seconde hypothèse, la junte pourrait prendre des dispositions.

La participation du clergé bouddhiste aux manifestations revêt donc une importance significative ?

La Birmanie est un pays profondément croyant; l'observation des rites religieux est très prenante dans la vie quotidienne, et 90% de la population est bouddhiste.

Les moines sont environ 400.000 dans le pays, et 10% d'entre eux manifestent actuellement, au côté du peuple qui soutient de plus en plus activement le mouvement.

Donc, cela occasionne d'importants problèmes de conscience chez les militaires. Notamment du fait de la dimension sacrée des moines. La population ne pardonnerait jamais que la junte s'en prenne physiquement aux garants de l'autorité religieuse. On ne s'en prend pas d'une façon aussi brutale à un religieux qu'un étudiant, si vous me permettez la comparaison. De plus, la junte a parfaitement conscience du relais d'influence considérable que joue le clergé.

A moins, bien sûr qu'elle soit prête à prendre le risque d'une révolution, au lendemain d'une répression.

La junte a souvent, par le passé, fait preuve de sa brutalité quand il s'agit de réprimer les opposants. Comment expliquez-vous l'attentisme qui prévaut jusqu'à présent ?

Comme je vous le disais, les militaires ne se sont jamais vraiment souciés de la communication dans l'exercice du pouvoir.

Que ce soit sur la hausse des prix ou, autre exemple, il y a environ deux ans, lorsque la junte a décidé de déplacer la capitale de Rangoun à Pyinmana (commune située 300 km à l'intérieur des terres).

Tout cela pour dire qu'au début des manifestations, le pouvoir a été pris de court. Mais, encore une fois, il hésite à s'en prendre aux moines. D'autant que le régime ne dispose que de peu de soutien à l'étranger. Que ce soit l'UE ou les Etats-Unis, les puissances occidentales ne ménagent pas leurs critiques depuis au moins deux décennies vis-à-vis de la place des militaires dans le gouvernement.

Autre facteur, cela fait 20 ans qu'il n'y avait pas eu en Birmanie une contestation de la population aussi importante. Traditionnellement dans ce pays, la population est désireuse de démocratie, mais la pointe de la contestation existe dans trois strates : les étudiants, les cadres et militants des partis démocrates tels que la LND (Ligue Nationale pour la Démocratie) d'Aung San Suu Kyi, et le clergé. A la différence qu'en 1988, ce dernier n'était pas en première ligne.

Pour l'instant, je dirais que les deux parties se livrent à un round d'observation. Les militaires jaugent la ténacité des opposants, qui eux testent les limites de la junte, sa capacité à s'en prendre aux manifestants, dont les moines. Je pense que le round sera clos à la fin de la semaine, et il y aura alors des actions menées. Le début de négociations pour la mise en œuvre de réformes dans le meilleur des cas. Ou alors la répression du pouvoir ou une tentative de révolution menée par les opposants.


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