Institut de Relations Internationales et Stratégiques - Accueil
english version  

 
FLUX RSS Flux RSS

 
imprimer la page  envoyer cet article à un ami   
Bruno L.G. Carré
Défense britannique : une agitation fébrile
par Bruno L.G. CARRÉ (IRIS, 21 septembre 2007)

Toujours plus ou moins en émoi du fait d’une politique extérieure de sécurité et de défense ambitieuse mais au financement déficient, le Landerneau britannique des pourvoyeurs de systèmes et équipements de défense est, depuis plusieurs semaines, plus agité encore qu’à l’accoutumé.

C’est tout d’abord la suppression de la « Defence Export Service Organisation (DESO) », bras séculier du ministère de la défense britannique (MoD) dévolu au soutien à l’exportation des matériels et technologies militaires britanniques.

La banalisation du rôle et du pouvoir de cette organisation et son intégration au sein du ministère du commerce et de l’investissement (UK Trade and Investment, successeur du Department of Trade and Industry) ne sont pas du goût de tous, c’est le moins que l’on puisse dire !

Les organisations professionnelles comme la Defence Manufacturers Association (DMA) ou la Society of British Aerospace Companies (SBAC) ont fait connaître leur désapprobation à l’égard de cette décision non négociée et dont les raisons apparaissent obscures aux uns et aux autres, du moins officiellement.

La DMA comme la SBAC ont discrètement fait valoir que dans le contexte d’un marché national au futur très incertain et au moment où le nombre de sociétés exportatrices n’a jamais été aussi élevé, il était pour le moins surprenant de supprimer cette division du MoD qui a si bien servi les intérêts de la Couronne et, peut-on ajouter, des entreprises. Ce n’est pas BAE Systems qui les contredira, qui vient de finaliser, via le MOD et la DESO, la vente de 72 avions de combat Typhoon à l’Arabie Saoudite (Projet « Salam »).

En vérité cette décision est sans doute le fruit de la sensibilité politique du nouveau Premier Ministre qui le porte plus à renforcer les moyens d’aide au développement que ceux de l’aide à l’armement, et qui entend que ça se sache, surtout à l’aile gauche de son parti. Mais c’est aussi, et peut-être surtout, la volonté du gouvernement de mettre un terme aux embarras politiques qui résultent des interconnections, pour ne pas dire de la connivence, de l’état et de son pouvoir politico-militaire avec le pouvoir industrialo-financier dans les affaires de réseaux commerciaux et les questions de rémunérations voire de corruption des intermédiaires, et qui entachent encore et toujours le commerce international des systèmes d’armes. À cet égard, les affaires BAE Systems/Arabie Saoudite ont sans doute précipité la fin de la DESO.

La réalité des choses et des pratiques en sera-t-elle changée pour autant ? C’est peu vraisemblable, à ceci près que d’un service aux entreprises, disons-le sans ambages, tout à fait performant, on passera sans doute à un amateurisme aussi coûteux qu’inefficace et pas forcement plus transparent. Tant mieux pour la concurrence!

C’est ensuite l’annonce par le Secrétaire d’État aux acquisitions des systèmes d’armes, Lord Paul Drayson, de la mise en chantier d’un deuxième volet de la stratégie industrielle de défense (Defence Industrial Srtategy 2) dont les résultats devront être présentés avant Nöel. Cette DIS2 tiendra notamment compte de la revue de dépenses (Comprehensive Spending Review) qui l’a précédée et au terme de laquelle le ministre de la défense, Des Browne, a annoncé triomphalement que le budget de la défense augmenterait en termes réels de 1,5% par an pendant les trois prochaines années en même temps qu’il autorisait la poursuite du programme des porte-avions . Or, quand on sait que d’une part –et contrairement à ce qui a été dit officiellement pendant les dix dernières années - la courbe de financement des investissements de défense a été un encéphalogramme plat, ce qui a eu pour effet de faire glisser les programmes vers la droite et de diminuer le nombre des équipements acquis ; que d’autre part, comme le rapporte l’audit de la commission des dépenses publiques de la Chambre des Communes (Commons Public Accounts Committee (1) ) sur les 20 principaux programmes d’armement, le glissement des calendriers d’acquisitions s’est traduit en 2006 par une hausse des coûts de 11% ; qu’enfin comme le note très justement le Royal United Services Institute (RUSI) de Londres, le coût des programmes augmente en moyenne de 10% l’an, on réalise que cette hausse du budget (d’ailleurs encore toute putative) n’est qu’un palliatif dérisoire par rapport aux besoins. Il est donc plus que probable que l’inadéquation des moyens financiers aux besoins opérationnels conduira à l’arrêt pur et simple de certains programmes ou à tout le moins à des réductions drastiques du nombre d’unités commandées (avions de combat Typhoon, véhicules blindés du programme capacitaire de forces moyennes FRES, porte-avions, avions de combat futurs JSF etc.?). Mais sans doute plus important, comme nous le suggérons dans un ouvrage récent (Pouvoir et sécurité, L’Harmattan, 2007) et comme le souligne le Financial Times du 10 septembre, une nouvelle revue stratégique (la dernière date de 1998 avec une actualisation en 2001) s’impose qui devra redéfinir le rôle des forces britanniques dans le cadre d’une politique étrangère soit revisitée soit identique et donc qui devra aussi confirmer que le pays est prêt à en payer le coût. En période quasi-préélectorale il n’est pas sûr que les partis politiques aient intérêt à se lancer dans un débat existentiel sur la place et le rôle futur du Royaume-Uni dans le monde.

C’est aussi la tenue la semaine dernière à Londres de l’exposition Defence Systems & Equipments International (DSEI 2007). Cette biennale des systèmes d’armes terrestres et navales, parfaitement organisée et d’accès aisé dans les Docklands, réunit environ 1300 exposants de 40 pays dont, cette année pour la première fois, la Chine continentale. En fait les Chinois n’ont pas été autorisés à rester parce qu’ils ont exposé des armes dont la destination s’apparentaient plutôt aux opérations de répression que de défense. En dépit d’un nombre important de chalands, l’ambiance était morose, les délégations semblaient plus intéressées à voir et écouter plutôt qu’à concrétiser des engagements contractuels. Dans un certain nombre de cas même, les meetings s’apparentaient plus aux retrouvailles des « old boys » et autres « comrades in arms » qu’à des séances de travail !

Du côté des entreprises on relèvera que BAE Systems a annoncé un investissement de £40 millions dans son usine de New Castle conditionné à l’octroi du contrat de « systems integrator » des véhicules blindés dits utilitaires du programme FRES.

Cette vieille technique du chantage à l’investissement ou au désinvestissement a naguère souvent porté ses fruits, surtout en période pré-électorale. Il n’est cependant pas du tout sûr qu’en l’occasion le résultat escompté soit atteint. De fait, d’une part, la position monopolistique de BAE Systems crée des tensions au sein même de l’administration et du monde politique et d’autre part il n’est pas sûr que le FRES utilitaire - dont le nombre reste d’ailleurs une parfaite inconnue - requiert un systémier. De fait, sur les trois candidats en lice (GD/Mowag avec le Piranha , NEXTER avec le VBCI et le consortium ARTEC avec le BOXER) pour la fourniture de ces véhicules, GD, intégrateur du système de communication Bowman dans les 13000 véhicules de l’armée de terre britannique, dispose dans son usine d’Aschurch de toutes les facilités requises pour exécuter cette tâche. On notera aussi plusieurs annonces d’investissements des filiales britanniques de groupes nord américains dans des laboratoires et centres de démonstration virtuelle de technologies avancées, C4I, guerre en réseaux, contrôle des frontières etc.

Ces installations sont une réponse aux exigences de la stratégie industrielle de défense dans le domaine du partenariat technologique. Ils sont aussi en quelque sorte une tête de pont de la technologie américaine en Europe, prémisses dit-on à une campagne d’information et de démonstrations qui, cette fois, viserait les clients/partenaires européens du continent.

C’est enfin au plan opérationnel le retrait le 5 septembre des troupes stationnées au QG de Basra et la remise des bâtiments du palais aux forces de sécurité Irakiennes. Quant à la rencontre du General David Petraeus et du ministre britannique de la défense le 18 septembre à Londres elle s’est employée à afficher une cohésion au plan politico-stratégique mais il est peu probable qu’elle ait dissipé les malentendus tactiques, notamment à propos de la façon de concevoir les rapports entre les forces armées et la population et l’indigénisation plus rapide des forces de maintien de la paix. Les Britanniques ont en la matière une expérience historique quasi unique et une philosophie du sourire plutôt que de l’aboiement qui les rapprochent sans doute plus des Français que des Américains.

1 The Public Accounts Committee Ministry of Defence Major Projects Report 2006, the 46th Report of session 2006-2007, published on 11 September 2007


Institut de Relations Internationales et Stratégiques
2 bis, rue Mercoeur - 75011 PARIS
Tél. : 33 (0) 1 53 27 60 60 – Fax : 33 (0) 1 53 27 60 70
contact@iris-france.org