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Le pétrole : Pourquoi y accorder tant d’importance ?

« Le baril de brut a poursuivi hier son ascension […] Ce matin, il se traite à 79,74$ en retrait de 17 cents, mais le Centre National des Ouragans américain a prévenu il y a une poignée de minutes que l'orage tropical Humberto venait de se renforcer en ouragan juste avant son arrivée sur le sol texan. Cela devrait ajouter aux tensions. » Dépêche AFP du 13 septembre 2007.

Comment l’aggravation d’une tempête tropicale aux Etats-Unis peut-elle avoir plus d’impact sur le prix du baril de pétrole que l’annonce faite par l’OPEP, le 11 septembre dernier, d’accroître sa production ? Alors que le prix du pétrole atteint à nouveau des sommets ces jours-ci, la tension sur ce marché est toujours aussi palpable et semble même quelque peu irrationnelle, difficile à comprendre et par conséquent à expliquer.

En effet, le pétrole est une matière première énergétique, donc une marchandise avant tout. L’analyse économique nous enseigne que le meilleur mode de régulation en est le marché qui permet, par la confrontation d’une offre et d’une demande, la fixation d’un prix dit d’équilibre. Ce prix « d’équilibre » peut être très bas lorsque l’offre est excédentaire par rapport à la demande. En revanche, il augmente dès lors que l’offre devient plus rare, et cette augmentation est d’autant plus importante lorsque la demande s’accroît. La tendance à la hausse du prix du pétrole s’explique alors par l’accroissement rapide de la demande mondiale de pétrole du fait d’une croissance mondiale soutenue.

Les ajustements sur ce marché se font donc par le prix et non pas par les quantités (ou pas encore), limitant ainsi les risques de pénuries généralisées (pour le moment en tout cas). L’analyse néoclassique explique alors que les dysfonctionnements éventuels observés découlent du manque de fluidité d’un marché dont l’offre est dominée d’une part par un cartel de producteurs qui décide des prix et des quantités, et d’autre part par la demande par des pays, Etats-Unis et Chine en tête, qui viennent à confondre leur politique étrangère et leur politique énergétique. Contrairement à une idée reçue, cette analyse intègre la dimension stratégique des échanges de pétrole, elle ne permet toutefois pas d’en comprendre tous les enjeux.

Il faut donc admettre que le pétrole n’est pas une marchandise comme les autres. Il revêt une dimension géopolitique, qui renvoie le plus souvent à la question de la dépendance des pays du Nord vis-à-vis de cette énergie. En effet, les réserves sont, en grande partie, situées dans les pays du Sud alors que les besoins et la consommation sont au Nord. Les réserves en pétrole se concentrent dans des zones faiblement consommatrices, souvent politiquement instables, d’accès parfois difficile et incertain (ce qui augmente potentiellement les risques liés au transport de cette marchandise). Les pays consommateurs, quant à eux, disposent de ressources insuffisantes et sont donc dépendants pour tout ou partie de leurs exportations en provenance des pays producteurs. Bien plus, c’est toute leur économie qui dépend des conditions d’approvisionnement en pétrole. L’augmentation du niveau et des conditions de vie dans les pays développés depuis un siècle, mais aussi la multiplication des échanges internationaux, donc la mondialisation contemporaine, furent étroitement corrélés à l’utilisation toujours plus systématique de cette énergie. Le pétrole, bien plus qu’une source d’énergie, est donc devenu au fil du temps un moteur de l’essor industriel et de la société de consommation, et donc un facteur même du bien-être de nos sociétés contemporaines. Cette dépendance est telle que le développement économique d’un pays s’accompagne toujours d’une demande croissante de pétrole, la Chine en est aujourd’hui une bonne illustration, et que la croissance d’une économie dépend en grande partie des conditions de son approvisionnement en la matière.

Il n’en fallait pas plus pour que les Etats industrialisés fassent de leur politique énergétique un enjeu stratégique essentiel, largement dominé par des préoccupations liées au pétrole et à leurs conditions d’approvisionnement. Néanmoins, largement dominée par les grandes multinationales occidentales, la fourniture de pétrole à un coût limité a permis de réduire notablement le coût du transport international et de démocratiser le transport individuel. Les industries aéronautiques et automobiles ne sont-elles pas devenues les fleurons des grands pays capitalistes ? Enjeu de pouvoir, sa participation à la croissance et au progrès, sa production à coût longtemps limité et les bénéfices colossaux qu’il génère ont donné au pétrole une dimension stratégique presque irrationnelle.

On peut considérer que c’est dans les années 1970 que les opinions publiques occidentales ont pris toute la mesure des enjeux liés à la dépendance de leurs économies par rapport au pétrole. L’augmentation brutale des cours avait en effet entraîné une crise majeure et durable dans ces pays combinant à la fois inflation et chômage de masse après presque trois décennies de croissance. Sans surestimer l’impact réel de ces chocs pétroliers, on peut considérer qu’ils contribuèrent à réduire encore plus la compétitivité de l’industrie et par conséquent à accélérer la désindustrialisation de certains secteurs d’activité ou de certaines régions. Même les politiques économiques en furent modifiées puisque la stagflation, cette combinaison d’inflation et de chômage, en invalidant la courbe de Philips, popularisait les thèses des monétaristes et des nouveaux classiques libéraux qui préconisaient une libéralisation des économies.

Dans ce contexte, les deux chocs pétroliers ont ainsi marqué une véritable rupture dans la perception et la conception des politiques énergétiques à travers une double prise de conscience : d’une part, conscience de vivre dans un monde interconnecté et interdépendant, l’augmentation des prix du pétrole ayant entraîné une crise économique majeure dans les pays industrialisés. D’autre part, c’est aussi à ce moment-là que les leaders politiques des grands pays ont réalisé que l’approvisionnement énergétique n’était plus systématiquement assuré aux prix et dans les conditions qu’ils souhaitaient, alors même qu’ils étaient tenus pour responsables par leurs opinions publiques de la situation économique du pays. La question énergétique était devenue très sensible, donnant même parfois l’impression de relever de facteurs plus psychologiques que purement économiques. Face à ces pays consommateurs, les pays producteurs se sont trouvés dans une position stratégique, encore renforcée : à travers le contrôle de leurs ressources, ils pouvaient déterminer les modalités de mobilisation, et donc indirectement les conditions de réponses aux demandes nationales. Ils jouissaient également par ce biais d’un facteur d’influence, et non des moindres, sur la scène internationale, même si les pays consommateurs du Nord ont globalement réussi à exploiter la situation à leur profit face à un Sud très disparate et aux intérêts souvent divergents. Ainsi, en dépit d’abondantes ressources en pétrole, cette « richesse » n’a pas pour autant été un facteur significatif de développement dans le Sud.

Plus récemment, les besoins en pétrole se sont accrus et diversifiés avec le développement des pays émergents, Chine et Inde en tête, augmentant les tensions entre l’offre et la demande et la tendance à la hausse des prix. La dimension stratégique de cette dépendance énergétique s’est encore amplifiée, la perspective d’un épuisement à plus ou moins long terme de la ressource incitant les Etats à englober des instruments toujours plus variés relevant de plus en plus d’une politique étrangère ou de défense que d’une politique énergétique à proprement parlé. Parallèlement, du fait de la mondialisation, les interdépendances entre les économies augmentent et multiplient potentiellement les risques et les canaux de propagation des crises énergétiques dans le monde. Dans ce contexte, la montée des incertitudes et la prise de conscience des risques géopolitiques après le 11 septembre 2001 ont réveillé les vieux réflexes : renationalisation de la production pour les pays exportateurs, réorientation des politiques énergétiques et stratégiques des pays consommateurs, etc.

In fine, la situation apparaît extrêmement tendue. Concernant l’offre, quelles pourraient être les conséquences de conflits internes ou de crise régionale dans une zone de production ? Quelles seront les conséquences du processus de renationalisation de certaines réserves (comme au Venezuela) ? Quelles conséquences de la fin annoncée du pétrole sur les relations internationales ? Qu’adviendrait-il de la mondialisation, basée sur les échanges et le transport, et du développement de certains pays tels que la Chine ou l’Inde, la croissance dépendant de l’énergie, si le pétrole venait à manquer ? Concernant la demande, quels vont être les besoins à l’avenir avec le développement rapide et sur des modes de consommation de type occidentaux des pays émergents, Chine et Inde en tête ? Quelles seront les réponses des Etats dans une perspective environnementale ? Quelles politiques énergétiques adopteront-ils face au réchauffement climatique et quelles conséquences en retour pour le marché énergétique mondial ?

Certes, nombre de questions restent encore en suspens mais les enjeux sont aujourd’hui différents à plusieurs titres. L’augmentation du prix du pétrole peut pénaliser la globalisation et les échanges de biens matériels, le transport coûtant plus cher, mais en retour, elle peut faciliter une certaine réindustrialisation des pays du Nord. Elle peut aussi être un facteur régulateur car elle rentabilise les investissements nouveaux dans ce secteur et l’innovation permettant à la fois une augmentation de l’offre et un développement des énergies alternatives. De plus, la dépendance des pays du Nord s’est réduite et pourrait encore diminuer même si les transports et l’agriculture sont encore très dépendants du pétrole. L’impact d’une augmentation des prix sur l’économie apparaît plus modéré que par le passé dans un monde global où des gains de productivité pour compenser l’effet prix sont plus faciles à réaliser.

Par conséquent, à l’avenir, les enjeux de la dépendance au pétrole seront très différents de ce qu’ils ont été par le passé : les biocarburants, par exemple, soulèvent nombre de préoccupations (pollution, augmentation du prix des produits agricoles et risque alimentaire, prime à la surface agraire,…) qui auront des conséquences sur l’avenir de la planète et a fortiori en termes de relations internationales.

A court terme, l’augmentation observée des prix est difficile à expliquer puisque la perspective d’un ralentissement de la croissance mondiale, à l’instar des Etats-Unis, devrait a priori freiner la demande de pétrole dans le monde. Or, il n’en est rien. La question pétrolière se pose donc dans un nouveau paradigme encore mal défini et mal compris : N’est-ce pas le pétrole qui est aujourd’hui pénalisé par la mondialisation plus que la mondialisation ne l’est par le renchérissement du prix du pétrole ? En effet, on peut observer que le pétrole cher n’a pas véritablement pénalisé la mondialisation : le commerce international, après une période plus calme, connaît à nouveau une expansion notable ; l’inflation a été maîtrisée, la concurrence internationale obligeant les entreprises à compenser la cherté de l’énergie et du transport par des gains de productivité ; la croissance économique mondiale enfin est restée très élevée ces dernières années et si elle est aujourd’hui menacée, c’est par la crise immobilière aux Etats-Unis.

A l’inverse, la globalisation et la dépendance croissante au pétrole de nos économies ont amplifié la dimension stratégique de cette énergie. Et, c’est en retour l’instrumentalisation du pétrole, par des Etats dépendants, qui crée une situation où le cours du baril apparaît très volatile et durablement élevé même lorsque la conjoncture économique ne le justifie plus. Dans ce contexte, les Etats semblent pour le moment dans l’incapacité de proposer des réponses cohérentes et adaptées. Les marchés quant à eux suréagissent face à une situation incertaine qu’ils ne maîtrisent pas. Le manque de visibilité est évident quant aux enjeux énergétiques futurs.

Charlotte Lepri et Sylvie Matelly / IRIS / 18 septembre 2007



Sylvie Matelly
Directrice de recherche à l'IRIS

Charlotte Lepri
Chercheur à l'IRIS


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