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Le Front National - enracinement électoral et normalisation politique

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Souvent considéré comme un phénomène transitoire de nature protestataire, le Front national est durablement installé dans le paysage politique depuis un quart de siècle. Alors que l'extrême-droite vivait dans le ghetto politique depuis 1945, totalement discréditée par la collaboration, Jean-Marie Le Pen et le FN l'ont ramenée sur le devant de la scène, l'ont sortie de la marginalité et de l'impuissance, l'ont fait rompre avec l'éternelle tentation groupusculaire qui la caractérise et ont fait passer un certain nombre de ses idées au cœur du débat idéologique. Pourtant, le candidat du FN a fait l'un des scores les plus bas depuis sa percée de 1988. Ses 11% le placent en effet en quatrième position, derrière François Bayrou.

LA LONGÉVITÉ POLITIQUE DU FN

La dimension de la durée est essentielle pour comprendre le phénomène frontiste, souvent qualifié à tort d'avatar du poujadisme : alors que le mouvement de Pierre Poujade ne vécut que pendant cinq ans, le Front national (FN), créé en 1972, obtient depuis 1984 ans un score électoral supérieur à 10 %, ce qui en fait la troisième formation politique du pays. Il s'est développé et imposé au point que son candidat peut obtenir en 2007 un score au moins égal à celui de 2002 (16,86% au premier tour), et que ce parti peut rester présent dans la vie politique, à un niveau élevé, après la retraite ou le décès de Jean-Marie Le Pen. Le FN se veut la seule alternative à ce qu'il appelle les " partis du système ". Pourtant, il existe un paradoxe : sa fondation est antérieure à celle de l'UDF et du RPR et de peu postérieure au congrès d'Épinay qui marque la véritable création du PS. D'autre part, Le Pen (né en 1928) est le candidat le plus âgé en 2007 et l'un des très rares hommes politiques ayant siégé comme député sous la IVe République à détenir encore un mandat. Comment le FN arrive-t-il à positiver des facteurs qui devraient jouer contre lui ? Tout d'abord, il a réussi à fédérer les diverses tendances de l' extrême droite, traditionnellement éclatées, faisant coexister en son sein des traditions idéologiques antagonistes et réussissant à survivre aux défections individuelles de certains cadres comme aux scissions qui l' ont affecté, à commencer par la principale d'entre elles, qui vit en décembre 1998 Bruno Mégret partir pour fonder le Mouvement national républicain (MNR). Ayant assuré sa pérennité alors que les précédents mouvements d'extrême droite n'avaient guère duré, et ayant acquis une position hégémonique au sein de cette mouvance, le FN a profité du fait qu'il n'a jamais participé au pouvoir au plan national, n'a pas pu poursuivre sa participation aux exécutifs régionaux après 1998 et n' a jamais géré, à l' exception de Toulon pendant une durée limitée, de grande ville française. Cette situation, si elle pose au parti le problème de la faible rétribution symbolique des cadres et militants, l' a crédibilisée dans sa posture de force protestataire remplissant désormais une partie de la " fonction tribunicienne" naguère dévolue au Parti communiste. Le scrutin majoritaire en vigueur (sauf en 1986-1988) pour les élections législatives, qui le prive de représentation, l'a aussi, quoiqu'il proteste contre son injustice, servi : dans la mesure où le FN apparaît comme étranger aux combinaisons parlementaires, il peut critiquer de manière crédible la " bande des quatre ", continuer dans la veine antiparlementariste de l'extrême droite plébiscitaire, tout en rompant, et c'est une évolution de taille, avec l'opposition frontale à la démocratie qui caractérisait les Ligues d'avant 1940.

Cependant, l'inscription du FN dans la durée comme son succès électoral n'ont été possibles que parce que deux conditions étaient remplies : d'une part, l'existence d'un chef charismatique, dont le coefficient personnel dépasse l'ère d'influence du parti, et qui a d'ailleurs acquis la stature d'un véritable modèle pour une bonne partie de l' extrême droite européenne ; d'autre part, l'installation dans la longue période de conditions politiques, économiques et sociales qui témoignent d'une crise structurelle de confiance entre les citoyens et les élites, et qui se manifeste par la montée continue de ce que Dominique Reynié appelle le " vote de dissidence (1) ". Le succès du FN apparaît donc comme le résultat de la rencontre entre une demande politique caractérisée par le rejet des partis traditionnels et une offre qui voit l'extrême droite capter un électorat socialement et géographiquement diversifié, d'origines politiques variées, émettant une protestation mais adhérant en même temps aux valeurs du parti, et qui se fidélise dans la durée.

UN ÉLECTORAT DIVERSIFIÉ ET FIDÈLE

La présence de Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 a marqué l' apogée d'une montée en puissance du FN, qui n'est peut être pas achevée, même si le contexte de l'avant élection est différent en 2007 puisque nous ne sortons pas d'une période de cohabitation, que le clivage droite/gauche est davantage perceptible, que l'émiettement des candidatures est moindre, que l'intérêt des citoyens pour la campagne apparaît plus élevé, et enfin, que le candidat Sarkozy semble exercer une attraction certaine sur les sympathisants frontistes. Pour bien comprendre l'enracinement du vote FN, il faut intégrer que par sa longévité même, le FN se banalise et ses idées avec, en bonne partie d'ailleurs par l'exposition médiatique dont il dispose et qui, malgré l'habituel procès d'ostracisme qu'introduit Le Pen contre les médias, est plus que proportionnelle à l' audience du parti. La consolidation électorale est déjà ancienne, puisqu'elle remonte à la période 1988-1998, soit celle où Bruno Mégret, alors délégué général, fait du FN un parti politique structuré et professionnel. A l'élection présidentielle de 1988, Le Pen dé- passe les 4 millions de voix et s'approche pour la première fois des 15 %, qu'il atteint en 1995. Les municipales de 1995 le voient remporter les mairies de Toulon, Marignane et Orange, puis de Vitrolles en 1997, tandis qu'aux législatives de la même année, puis aux régionales de 1998, pour la première fois le score moyen du FN est égal à celui de Le Pen aux présidentielles. Cette dynamique a été cassée par la scission mégrétiste, avant de rebondir à la présidentielle de 2002. Si rien ne permet d'affirmer que l'élection de 2007 débouchera sur le même résultat, on peut avancer un certain nombre de certitudes concernant la structure du vote FN. La première est que ses électeurs lui sont de plus en plus fidèles, c'est-à-dire qu'ils renouvellent leur vote pour ce parti à tous les niveaux d'élection. La seconde est que le vote FN attire, comme l'a démontré Nonna Mayer(2), deux grandes familles d'électeurs : des " droitistes ", naguère votant pour les partis de la droite républicaine, puis déçus par elle mais se reconnaissant encore une certaine identification avec la droite; et les " ninistes ", qui ne se considèrent " ni de droite, ni de gauche " et n'ont qu'une très faible identification avec les repères idéologiques traditionnels. Ces deux catégories se différencient par le niveau social et d' éducation, les premiers étant plus aisés, plus diplômés que les seconds, aux attaches très souvent ouvrières. Majoritaires au sein de l'électorat frontiste en 1995 et 1997, les " ninistes " étaient cependant en 2002 minoritaires (45 %) par rapport aux " droitistes " (55 %), mais ceci se passait dans le contexte spécifique du sortir d'une période de gouvernement de gauche et de cohabitation, pouvant expliquer un double vote sanction à l' égard des candidats Jospin et Chirac. Quoi qu'il en soit, ces deux familles d'électeurs ont en commun l' ethnocentrisme, une vision autoritaire et sécuritaire de la société, valorisant le groupe auquel elles appartiennent, " l'entre-soi ", qui les distingue des autres citoyens. A titre d'exemple, en 2002, les électeurs de Le Pen étaient 97 % à penser qu'il y a " trop d'immigrés " contre 59 % dans l'ensemble de l'électorat, ils étaient 85 % contre 51 % en moyenne à estimer qu'on " ne se sent plus chez soi en France comme avant ", et 84 % déclaraient qu'il faut " rétablir la peine de mort " contre 46 % en moyenne chez les autres électeurs.

Il n'existe pas d'électeur type du FN mais un électorat socialement diversifié. Les tendances de 2002 semblent se confirmer en 2007 puisque, selon un récent sondage, Le Pen obtiendrait son meilleur score chez les électeurs âgés de 50 à 64 ans (16,5 %), puis chez les plus de 65 ans (13,4 %), ce qui confirme un vieillissement de son électorat par comparaison avec 1995. En terme de catégories sociales, il trouve un écho avant tout chez les artisans, commerçants et patrons de PME (22,8 %), les ouvriers (16,3 %) et les employés (13,5 %), ainsi que chez les retraités (13,3 %). Mais il a démontré en 2002 qu'il pouvait aussi créer la surprise dans des catégories sociales jusque-là rétives à son discours, recueillant 22 % des voix chez les agriculteurs, de sorte que le vote Le Pen n'était plus inférieur à 10 % au premier tour que dans deux départements métropolitains de province : la Corrèze et les Deux-Sèvres(3). Il existe une corrélation inverse entre l'âge et l'intention de vote FN et entre le niveau socioprofessionnel et le vote FN : on constate que celui-ci est davantage répandu chez les citoyens dotés d'un faible niveau d'instruction (15,1 % des non-diplômés et 16,7% des non-titulaires du bac) ainsi que chez les ménages à faible revenu (26 % des intentions de vote dans les foyers gagnant moins de 2 500 euros mensuels [4]). Par contre, deux verrous semblent, en 2007, sur le point de sauter : celui du gender gap (5) et du vote catholique. Ainsi, toujours selon la même enquête, les femmes (10,9 %) sont presque aussi nombreuses que les hommes (13,1 %) à déclarer vouloir voter Le Pen, alors que, selon un sondage Ifop pour La Croix, 16% des catholiques pratiquants le choisissent (6). On a longtemps cru que le FN était un parti du type single issue, c'est-à-dire à thème de campagne unique, en l'occurrence l'immigration. Or cette question, si elle demeure centrale pour les électeurs du FN, n'est pas la seule à compter dans le choix : le rejet de la classe politique joue aussi à plein, de même que les questions socio-économiques, en particulier le refus de la mondialisation et de la construction européenne libérale, les délocalisations et le chômage, ce qui est cohérent avec la théorie des " intérêts économiques menacés " que Herbert Kitschelt considère expliquer l' émergence des droites extrêmes en Europe (7).

LES GRANDES IDÉES DU PROGRAMME FRONTisTE

Quels sont les thèmes qui " parlent " aux électeurs frontistes, quels sont les enjeux qui les mobilisent ? Sur ces questions, il importe de rectifier une idée répandue. Le programme présidentiel de Le Pen pour 2007 n'apporte aucun " recentrage " à l'idéologie frontiste, qui campe sur ses fondamentaux : la notion de " préférence nationale " entre nationaux et étrangers, notamment dans le domaine des droits économiques et sociaux ; le lien automatique établi entre immigration et chômage ; l'objectif d'inversion des flux migratoires, qui implique une " politique de retour " des immigrés ; la volonté de réduire les missions de l'État aux fonctions régaliennes, dans le cadre d'une politique économique et sociale ultra-libérale, tempérée par une dose de protectionnisme afin de protéger certains secteurs de la concurrence ; la défiance envers la démocratie représentative, qui devra être tempérée par une forme de démocratie directe reposant sur l'utilisation large du référendum d'initiative populaire. Toutefois, dans un souci de dédiabolisation de son image et afin d'acquérir une crédibilité comme force politique d'alternance capable de gouverner, le FN a apporté certaines modifications à son programme antérieur. Ainsi, la sortie de l'Union européenne est remplacée par la proposition d'une " renégociation radicale des traités " qui, si elle est refusée par nos partenaires, sera suivie d'un référendum sur le thème : " La France doit-elle reprendre son indépendance vis-à-vis de l'Europe de Bruxelles ? " L'abandon de l'euro n'est plus demandé. Sur la question de l'identité nationale, le programme de 2007 propose la mise en oeuvre d'une " politique d'assimilation " applicable à certains étrangers, tout en réaffirmant l'interdiction de la binationalité. En politique étrangère enfin, le programme frontiste se distingue en prônant la sortie de l' OTAN et la " mise en valeur de la sphère boréale de Brest à Vladivostok ", idée qui renvoie certes à l'Europe que souhaitait de Gaulle, mais surtout au concept d'Europe blanche et de bloc géopolitique Europe-Grande Russie élaboré par l'idéologue fétiche de l'ultra-droite, Jean Thiriart (8). En résumé, ce ne sont pas les idées du FN qui ont changé, mais leur acceptabilité qui a augmenté. La question de l'immigration est désormais au cœur du débat politique, la sécurité est devenue un enjeu y compris à gauche. Le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l'homme pour 2006, démontrant que 30 % des Français s'affirment racistes, prouve que ce sentiment trouve une adhésion bien au-delà de l' électorat lepéniste.

On peut donc conclure que le Front national aborde l'élection présidentielle de 2007 dans la situation paradoxale d'avoir perdu l'exclusivité de certains thèmes de campagne, du fait de l'apparition d'une droite de conviction (Sarkozy, Villiers), donc a priori d'avoir une moindre attractivité, tout en pouvant espérer conserver son capital électoral en raison de la montée du sentiment anti-politique et de l'intérêt qu'il conserve pour les citoyens soucieux d'émettre un vote de transgression ou de sanction. n

Jean-Yves Camus est Chercheur associé à l'IRIS, auteur de Extrémismes en France -Faut-il en avoir peur ?, éditions Milan, 2006.

(1) Sur ce point, lire l'interview de D. Reynié dans Libération du 3 mars 2007 : " Si la dissidence électorale augmente, elle ébranlera le système. "

(2) N. Mayer : Ces Français qui votent Le Pen, Flammarion, 2002.

(3) Le vote Le Pen était également inférieurà 10% à Paris.

(4) Enquête BVA, février-mars 2007, citée par Romain Rosso, " Des électeurs fidèles au Front ", l'Express du 20 mars 2007.

(5) Différence dans les intentions de vote selon le genre, les femmes votant traditionnellement moins pour le FN que les hommes. De même, le vote FN était habituellement inversement proportionnel au degré de pratique catholique.

(6) La Croix, 5 mars 2007 : " Pour qui votent les catholiques ? "

(7) Herbert Kitschelt, The Radical Right in Western Europe, University of Michigan Press, 1995.

(8) Jean Thiriart (sous le pseudonyme de " TISCH " ), " L'Europe et l'URSS, un Rapallo européen: pourquoi pas ? ", in Nation Belgique/Jeune Europe, n° 85, 2 mars 1962.

Jean-Yves Camus / L’Essentiel des relations internationales / mai-juin 2007



Jean-Yves Camus
Chercheur associé


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