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Mondialisation et défense

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Le terme de mondialisation peut désigner l'idéologie ultra-libérale, symbolisée par le slogan " privatiser, déréglementer ", dont les effets ont été très néfastes pour l'économie de bon nombre de pays, surtout dans les années 1990, et qui a signifié chômage et baisse considérable de revenus pour un très grand nombre de personnes à travers le monde.

Ce n'est pas ce sens qui sera retenu dans les développements qui suivent, où le mot " mondialisation " désigne les conséquences des techniques mises au point dans les années 1970, télécommunications par satellites, Internet, développement des transports aériens et maritimes. Elles ont eu pour effet de rendre les communications et les transports internationaux à peu près gratuits. La mondialisation a ainsi donné une rationalité à des opérations qui, auparavant, auraient semblé aberrantes. Il y a une trentaine d'années, si une municipalité de Bretagne avait envisagé d'importer du granite de Chine pour paver les rues de la ville, la santé mentale du maire aurait été mise en doute, et la Cour des Comptes régionale se serait émue. Or la Place de la Gare, à Rennes, a été récemment pavée de granite importé de Chine, l'opération est absurde sur le plan de l'économie réelle, mais elle s'est apparemment révélée rentable en termes financiers.

La quasi-gratuité des communications internationales a donné à un très grand nombre de personnes, et non plus seulement à quelques rares privilégiés, les moyens de développer leurs activités sur un plan international. C'est ainsi que les entreprises mondialisées ont pu fractionner leur production en plusieurs opérations effectuées dans des pays différents, implanter les chaînes d'assemblage dans d'autres régions, et expédier les produits finis vers des lieux de consommation très dispersés. Le même phénomène a justifié la délocalisation d'activités, permettant de bénéficier dans chaque pays des conditions les plus favorables. En outre, tous ceux qui agissent aujourd'hui sur le plan mondial, que ce soit des individus, des entreprises ou des organisations, peuvent échapper au contrôle et à l'intervention des Etats, paralysés à l'intérieur de leurs frontières. Les transformations qui se sont produites à la fin du XXème et au début du XXIème siècle sont, pour cette raison, très différentes de l'internationalisation des échanges de la fin du XIXème et du début du XXème siècle.

Il ne sera pas possible de maintenir éternellement un cloisonnement étanche entre cette évolution de l'économie, dominée par le mouvement de mondialisation, et la défense, qui resterait fondée sur des considérations et des structures nationales ou régionales. En réalité la mondialisation de l'économie modifie l'objet de la défense, ses bénéficiaires, ses objectifs, et fait apparaître de nouveaux types de menaces.

QUE DEFEND-ON ?

Depuis au moins le début de la période historique, la répartition des richesses dans le monde s'est faite selon la puissance de chaque groupe, qu'il s'agisse de tribus, de clans, de cités ou d'Etats-nations. Il y avait bien entendu des différences de niveau de vie à l'intérieur d'un même groupe, mais d'une façon générale, le revenu de chacun est plus élevé dans les pays riches que dans les pays pauvres, dans les pays de l'hémisphère Nord que dans ceux de l'hémisphère Sud, dans les métropoles que dans les colonies. Pour cette raison, la tâche des militaires a été, jusqu'à une date récente, de conquérir de nouveaux territoires ou de nouvelles sources de richesse, et de protéger le patrimoine du groupe, en interdisant aux étrangers de s'en emparer.

Le schéma dans une économie mondialisée est très différent. Les produits pour lesquels il existe un marché mondial se vendent au prix mondial ; les individus qui ont les moyens de le payer sont servis, les autres doivent s'en passer. A l'intérieur d'un même pays, les écarts se creusent entre les plus riches et les plus pauvres, mais à travers le monde, la couche de population la plus riche a, dans tous les pays, un mode de vie similaire. Dans les pays riches, le niveau de vie des plus défavorisés tend à rejoindre celui de la couche sociale la plus démunie des pays pauvres, s'il n'existe pas de politique volontariste d'assistance, de protection, voire de transferts de revenus. En d'autres termes, l'appartenance à un groupe n'est plus un facteur déterminant dans la répartition de la richesse, l'essentiel est la fortune ou le revenu personnel de chaque individu, tous étant traités à égalité dans le marché mondial.

Cela change profondément l'orientation de la défense, et le cas du pétrole permet de l'illustrer. Selon les meilleurs connaisseurs de ce secteur, le marché du pétrole est mondial et il existe un prix mondial de référence. Si un Etat, comme c'est le cas de la Chine par exemple, entend se réserver la production de pays comme la Tanzanie, le Tchad, ou le Soudan, et qu'il doit investir dans l'exploration et l'exploitation des ressources de ces pays des sommes supérieures à ce qui est nécessaire pour exploiter le pétrole d'autres régions, les autres Etats n'ont pas à s'en plaindre. La Chine aura l'exclusivité d'un pétrole qu'elle payera plus cher que le prix mondial et, pendant ce temps, elle n'ira pas s'approvisionner en Arabie saoudite ou au Kazakhstan. Les quantités de pétrole disponibles pour les autres consommateurs ne seront pas affectées, et le prix mondial ne sera pas ou ne sera que très peu changé.

Cette analyse semble confirmée par la réalité : l'intervention américaine en Irak, en 2003, n'a pas été motivée principalement par la volonté de contrôler les ressources pétrolières de l'Irak, mais l'une des retombées que l'Administration Bush pouvait en espérer était que le pétrole irakien soit réservé aux compagnies américaines. Or, au mois de février 2007, le gouvernement irakien a autorisé la prospection et l'exploitation des ressources du pays par des sociétés étrangères, mais sur la base d'une parfaite concurrence, en consultant toutes les entreprises, qui seront placées dans des conditions identiques. Les compagnies pétrolières affirment de leur côté que, dans un Etat dont les ressources sont très importantes, et qui exige des investissements considérables, elles partagent les risques, et forment un consortium dans lequel entrent des sociétés ayant une bonne expérience du pays, dont la fiabilité est bien établie, et qui sont capables de prendre leur part des investissements nécessaires. Ce n'est pas à la Maison Blanche qu'elles demanderont qui doit faire partie de ce consortium.

Les conséquences pour la définition d'une politique de défense sont importantes : l'essentiel n'est plus d'occuper le territoire de l'Irak ou d'un autre producteur de pétrole, ou d'y soutenir un régime sur lequel on puisse compter. L'important est d'assurer la liberté et la sécurité des transports, et par exemple de contrôler la route maritime qui passe par le détroit de Malacca et l'Océan indien ; pour les Européens, les points cruciaux sont alors Gibraltar, le Bosphore, Suez et le détroit d'Ormuz.

Cette analyse est excessivement sommaire. Pour mieux percevoir les répercussions sur la défense d'une complète mondialisation de l'économie, il faudrait étudier en détail le marché du pétrole, examiner aussi, par exemple, la façon dont se pose la sécurité des oléoducs et des gazoducs, et la rigidité imposée par les transports terrestres s'il n'existe qu'un oléoduc ou un gazoduc, donnant un certain pouvoir de chantage à celui qui peut en fermer les vannes. Toutes ces analyses devraient réunir spécialistes de la défense et spécialistes de l'économie, ou des hydrocarbures, elles sont d'autant plus difficiles à mener que les mécanismes économiques concernant les hydrocarbures ne sont pas spécialement transparents. Il faudrait aussi étudier la façon dont le partage de la rente pétrolière ou gazière peut engendrer des conflits internes, susceptibles de déborder les frontières d'un pays et de mettre en cause la sécurité de ses voisins. Il ne s'agit pas ici de traiter ces différents problèmes, mais simplement de montrer que les questions de défense ne peuvent déjà plus être posées dans les mêmes termes que dans les années 1960 ou 1970. La nécessité d'une réflexion nouvelle sur ce sujet ne fera que s'accentuer à mesure que la mondialisation étendra ses effets à de nouveaux pays ou à de nouveaux secteurs d'activités.

Les tensions récentes entre la Russie et la Biélorussie, venant après des incidents analogues avec la Géorgie et l'Ukraine au sujet des livraisons de gaz naturel en provenance de Russie, en sont une illustration. Il est vrai que, dans ces trois cas, Moscou poursuivait un objectif principalement politique, et le chantage auquel le Kremlin a eu recours n'appartient pas aux techniques commerciales les plus courantes. L'incident semble ainsi montrer que de larges pans des échanges, dans le domaine des hydrocarbures, échappent à la mondialisation, et les raisonnements sur le rôle traditionnel des armées peuvent, dans cette mesure n'être pas périmés. Ce n'est pas certain : dans son discours de l'Île longue, le 19 janvier 2006, Jacques Chirac affirmait que la sécurité de nos approvisionnements en hydrocarbures faisait partie des intérêts vitaux de notre pays. Après la crise qui vient de se produire entre Moscou et Minsk, faut-il en conclure que, si le blocage des approvisionnements était dû au Kremlin, la France serait prête à prendre le risque d'un conflit nucléaire avec la Russie ? L'attitude de Moscou vis-à-vis de ses voisins apporte également d'autres enseignements : pour justifier ses exigences, Moscou affirmait vouloir, dans ses relations avec la Géorgie, la Biélorussie ou l'Ukraine, substituer le prix mondial aux prix subventionnés du passé, et l'une des conséquences de la crise sera d'étendre le périmètre de la mondialisation à une région où elle n'a encore que partiellement pénétré. A l'avenir, ce n'est plus le prix du gaz, mais le monopole du transport, qui permettrait au Kremlin d'exercer des pressions politiques sur ses voisins.

QUI DEFEND-ON ?

Dans les schémas du XIXème siècle, les armées protègent la sécurité et les intérêts des ressortissants du pays, et leur réservent les richesses des territoires qu'elles contrôlent ou qu'elles occupent. La réponse est beaucoup moins nette dans une société mondialisée, ou même en voie de mondialisation. Les troupes françaises en Côte d'Ivoire ou au Tchad ne protègent pas seulement les ressortissants français. Lorsqu'un navire de la Marine espagnol arraisonne dans le Golfe arabo-persique un cargo venant de Corée du Nord et transportant des Scud vers ce qui s'est révélé finalement être le Yémen, il n'intervient pas uniquement pour protéger la population espagnole. Il est d'ailleurs difficile de déterminer exactement les bénéficiaires de la sécurité apportée par ces troupes : ce sont tous ceux qui exercent une activité dans ces pays, quelle que soit leur nationalité. Or au Tchad par exemple, dont une des principales ressources est le pétrole, aucune des sociétés pétrolières présentes n'est " française " , et la France n'est pas parmi les principaux partenaires économiques du pays . Dans l'ensemble des Etats d'Afrique sub-saharienne, les ressortissants chinois sont beaucoup plus nombreux que les Français, et les investissements viennent aussi bien de l'Inde que de la Chine, des Etats-Unis, ou du Brésil. Les forces armées stationnées dans cette zone défendent une nébuleuse formée de milliers de personnes travaillant pour des sociétés multinationales et n'ayant aucun lien particulier avec les troupes qui y assurent la sécurité.

Dans cette même région, plusieurs systèmes de sécurité se juxtaposent. Les intérêts de certaines entreprises sont protégés par des officines de gardiennage privées , dont les Etats-Unis n'ont pas le monopole, et qui sont parfois la façade de l'armée d'un Etat. Ces officines interviennent uniquement pour protéger ceux qui les rémunèrent. A l'opposé, les forces armées régulières interviennent dans le cadre d'accords de défense ou de missions de l'ONU, pour maintenir la stabilité au profit de tous ceux qui se trouvent sur le territoire du pays concerné. L'évolution du continent africain va se poursuivre dans les années à venir, et par exemple, les Etats-Unis ont annoncé qu'ils vont créer un commandement particulier pour leurs forces en Afrique, et ce commandement sera opérationnel en 2008. Dans plusieurs Etats africains, avec lesquels la France a des accords de défense datant des années 1960, et dont la logique était la protection des intérêts français, des entreprises américaines, chinoises, brésiliennes, ou autres, viennent s'implanter, et les intérêts français tendent à devenir minoritaires, voire marginaux.

En France, les citoyens ont de plus en plus de mal à comprendre la nécessité d'opérations qui peuvent apparaître comme des manifestations de néo-colonialisme, ou comme la persistance d'actions menées au profit d'intérêts particuliers, que l'opinion n'a pas approuvées quand elle en a eu connaissance. Pour éviter que l'opinion publique rejette en bloc le principe de ces interventions, et soit tentée par un repli sur l'hexagone, pour qu'elle continue de soutenir la participation de troupes françaises à des opérations extérieures, ou leur présence permanente dans des pays étrangers, il sera de plus en plus nécessaire d'expliquer à l'opinion les mutations qui se sont produites au cours des dernières décennies, et de faire comprendre leurs répercussions dans les différents domaines d'activité. Il faudra expliquer clairement aux citoyens, électeurs et contribuables, les critères choisis pour décider de maintenir des troupes dans une région particulière, et définir les objectifs de la présence militaire française. Il sera de plus en plus difficile de se référer aux schémas d'une époque révolue, et de sembler poursuivre, par simple inertie, une politique décidée il y a cinquante ans, en fonction de circonstances qui n'existent plus.

Il est possible d'ailleurs que les évolutions sur le terrain imposent ce réexamen de la présence militaire à l'extérieur, que les responsables politiques l'aient souhaité ou non. Les Etats-Unis semblent par exemple renforcer considérablement leurs capacités à Djibouti, où la coexistence entre forces françaises et américaines ne posera pas de problème tant que les deux pays auront, dans cette zone, une politique identique, ou du moins compatible. Mais si l'Administration américaine voulait s'assurer l'exclusivité de la base, il deviendrait indispensable de mieux définir les raisons pour lesquelles il serait souhaitable d'y maintenir des troupes, ou de les en retirer.

L'impact de la mondialisation sur la politique de défense ne concerne pas uniquement le choix des interventions dans des pays étrangers. Il signifie également qu'il est vain d'essayer de construire une politique européenne de défense, alors que toutes les orientations de l'Union européenne tendent à insérer l'économie dans le marché mondial. Il n'est pas très rationnel de vouloir à la fois une économie mondialisée et une défense européenne : selon que l'on se situe dans un cas ou dans l'autre, ce ne sont pas les mêmes intérêts qu'il s'agit de protéger. Bien entendu, cette constatation n'exclut pas que des pays européens collaborent pour mener des actions ponctuelles, de la même façon que chacun d'eux peut coopérer avec un Etat n'appartenant pas à l'Union européenne. Mais il serait illusoire d'imaginer qu'une politique extérieure ou de défense commune puisse être définie entre des pays dont les économies s'intègrent dans un ensemble mondial.

QUELS OBJECTIFS POUR LA DEFENSE ?

Le système de relations internationales mis en place en 1945 énonce deux catégories d'objectifs. La première, définie par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et le préambule de la Charte des Nations Unies, concerne la défense de la démocratie, des libertés et des droits de l'Homme. La seconde, qui n'est évidemment pas expressément mentionnée, est régie par le reste du texte de la Charte de San Francisco, et elle doit permettre aux grandes puissances de maintenir leurs zones d'influence dans le monde. Pour les Etats-Unis, l'Amérique latine et le Japon ; pour l'URSS, l'Europe centrale et orientale et une partie de l'Asie centrale ; pour la Grande-Bretagne, le Moyen-Orient et le sous-continent indien. La France se joindra à eux pour préserver son influence sur une partie de l'Afrique et l'Indochine.

Tout ce système est aujourd'hui dépassé, il le sera plus encore à l'avenir. Pendant toute la guerre froide, les Etats-Unis et l'URSS se sont uniquement souciés de préserver leur zone d'influence contre les tentatives d'empiètement de l'autre. Parallèlement, les guerres de décolonisation faisaient perdre leurs possessions à la France et à la Grande-Bretagne, sans que les deux superpuissances réussissent à s'installer dans le vide politique qui en résultait. Or les zones d'influence perdent beaucoup de leur intérêt dans une société mondialisée, où il est inutile de vouloir réserver des territoires et des richesses aux ressortissants d'un seul pays.

Quant à la défense de la démocratie et des droits de l'homme, quelques opérations entreprises après l'effondrement du communisme, au nom d'un devoir d'ingérence qui n'a jamais été défini de façon très précise, ont montré la difficulté de la tâche. Envoyer des troupes dans un pays, et renverser le régime au pouvoir ne suffit pas pour le remplacer par un gouvernement plus démocratique et plus soucieux des libertés. Les dictateurs les plus répressifs et les plus brutaux ont souvent été capables de mobiliser la population contre ceux qui venait la libérer, en s'appuyant sur le nationalisme, sur la volonté d'indépendance de peuples longtemps asservis, ou sur le communautarisme. Depuis les revers subis par les troupes américaines en Somalie en octobre 1993, beaucoup de pays ont été sensibles aux très grandes difficultés auxquelles se heurte le " devoir d'ingérence ", et hésitent à intervenir militairement pour protéger des populations en danger.

La mondialisation s'accommode très bien de régimes dictatoriaux et d'un mépris absolu pour les libertés. Elle est au contraire difficilement compatible avec l'existence de zones d'anarchie ou de zones grises . Sur un plan purement théorique, la mondialisation supposerait une monnaie mondiale unique et un gouvernement mondial. Le dollar joue très partiellement et très mal le rôle de monnaie mondiale dans certains secteurs, et le gouvernement mondial, quelquefois évoqué, surtout dans le passé, ne peut être qu'une perspective abstraite qu'il restera impossible de réaliser. Il faudra donc tenter de trouver des mécanismes qui permettent, empiriquement, d'établir un certain nombre de règles, et l'Organisation mondiale du commerce avait l'ambition de jouer ce rôle dans un secteur limité. Il faudra surtout une certaine collaboration entre les Etats les plus puissants pour construire, dans les sociétés effondrées et les zones de non-droit, des institutions et des structures capables de faire respecter au moins quelques règles fondamentales, nécessaires à la sécurité et à la stabilité de la production et des échanges. La tâche est aussi complexe que pour mettre en place des régimes démocratiques, mais son objectif est moins ambitieux, peut-être plus facilement accepté par les principaux acteurs, car il s'agit de défendre des intérêts économiques et financiers, et pas seulement la cause désintéressée des droits de l'Homme ou des libertés. Mais il s'agit d'une mission différente de celles qui étaient assignées aux militaires dans le passé, elle exige que chacun des Etats participants accepte d'imposer, au profit de la collectivité mondiale, le respect de quelques règles rudimentaires dans une région, sans essayer d'y établir une influence exclusive.

DE NOUVELLES MENACES

Les nouvelles techniques qui sont à l'origine de la mondialisation de l'économie sont utilisées aujourd'hui par les réseaux de trafiquants d'êtres humains, de drogues, d'armes, de faux passeports, ou de voitures volées, pour échapper aux polices et aux tribunaux . Elles servent aussi à ceux qui fournissent clandestinement à un Etat des équipements destinés à la fabrication d'armes nucléaires, tels que le réseau mis en place par le Pakistanais Abdel Khader Khan et qui a fourni les techniques d'enrichissement de l'uranium, des centrifugeuses et d'autres équipements à la Corée du Nord, à l'Iran, à la Libye, et peut-être à d'autres Etats. L'organisation mise en place par Khan est tellement conforme aux schémas d'une économie mondialisée que son exemple sera peut-être, dans l'avenir, suivi par d'autres , il est en tout cas difficile de l'exclure.

Les dispositions adoptées par le Conseil de Sécurité de l'ONU pour lutter contre ces nouvelles menaces sont celles que le Conseil avait les moyens de prendre : elles incitent tous les pays à interdire l'exportation d'équipements pouvant servir à la fabrication d'armes non conventionnelles, et à punir pénalement les infractions. Cependant, ce sont les Etats qui doivent prendre les mesures internes nécessaires pour appliquer la résolution du Conseil de Sécurité, et surtout pour mettre en place les structures nécessaires (douanes, police, services de renseignements) pour les faire appliquer. Il n'est pas certain qu'ils aient tous la volonté et les moyens de le faire. Pour renforcer la lutte contre les risques de dissémination de ces armes, les Etats-Unis ont lancé en 2004 une Initiative de Sécurité contre la Prolifération, qui réunit aujourd'hui les Marines d'une vingtaine de pays. Une réflexion plus poussée sur les liens entre la mondialisation et la défense permettrait peut-être de mieux intégrer cette opération dans l'ensemble de la politique de défense, dans la définition des armements nécessaires, de définir les liaisons indispensables avec les services de renseignement des différents pays participants, et la coordination avec les autres Marines. L'intervention des navires pour arraisonner des cargos en haute mer peut aussi poser des problèmes juridiques qui ne doivent pas être laissés à la charge des militaires, et par exemple, un aménagement de la Convention sur le droit de la mer est peut-être souhaitable, ou toute autre formule permettant de ne pas laisser aux seuls marins la charge de résoudre des problèmes qu'il appartient aux décideurs politiques de traiter.

En même temps que les risques de prolifération des armes non conventionnelles, les risques de pollution se sont accrus, et surtout les risques de pollution de la mer liés à l'énorme accroissement du trafic maritime depuis une trentaine d'années. Ce sont, là encore, les Marines qui sont mises à contribution, surtout dans les pays ayant une longue façade maritime, et la mondialisation des techniques de fraude exigerait des mécanismes destinés à suppléer l'absence d'un gouvernement mondial.

QUELLE PLACE POUR LA MONDIALISATION DANS LA POLITIQUE DE DEFENSE ?

Les guerres ne résultent pas toute de rivalités économiques et commerciales, et il est impossible d'ignorer l'importance des luttes de pouvoir, ou de la volonté de prestige, qui s'appuient le plus souvent sur l'exacerbation de confrontations ethniques, nationales ou religieuses. Dans l'avenir prévisible, les armées conserveront donc, selon toute vraisemblance, leurs missions traditionnelles, même si elles représentent une part décroissante de leurs activités. De plus en plus, elles doivent s'organiser selon la logique de la mondialisation économique, pour contribuer, pour le compte d'un ensemble de bénéficiaires très hétérogènes, à la réduction des zones de non-droit. Elles doivent pour cela coopérer avec d'autres institutions (police, justice, services de renseignements, enseignants, etc…) qui contribuent, avec les militaires, à reconstruire des institutions dans les sociétés effondrées. Il leur faut aussi collaborer avec les autres armées qui interviennent dans la même région, et la répartition des tâches entre elles exigera de plus en plus une définition précise des objectifs que nous poursuivons. Enfin, les forces armées se trouvent de plus en plus concurrencées, dans certains domaines, par des officines privées, au service des entreprises qui les financent. Ces officines sont une des expressions de la mondialisation dans le domaine de la sécurité, et elles peuvent poser des problèmes délicats aux armées traditionnelles.

Il faut ajouter que la période actuelle est une période de transition, et il est souvent difficile de distinguer ce que seraient les tâches des armées dans une société entièrement mondialisée, de ce qui est dû à la rémanence de phénomènes du passé qui vont progressivement s'effacer, et de ce qui ne serait pas modifié, même si les conséquences de la quasi-gratuité des communications internationales s'appliquaient pleinement. Les développements qui précèdent ne sont qu'une ébauche extrêmement rudimentaire d'une réflexion qui devrait être considérablement approfondie et affinée avant que des conclusions puissent en être tirées. Elle exigerait une étude beaucoup plus poussée des mécanismes, des conséquences et des limites de la mondialisation.

Cependant, les forces armées françaises sont d'ores et déjà engagées dans des actions qui appartiennent aux schémas de la mondialisation et non à une défense purement nationale. C'est le cas en Afghanistan, en Afrique et, en ce qui concerne la Marine, pour les missions de lutte contre les trafics illicites ou de protection contre la prolifération. Il n'est plus possible de se référer à la logique de protection des intérêts nationaux pour définir les régions du monde dans lesquelles les forces françaises doivent intervenir, ou le type de conflit dans lequel elles doivent être engagées, les armement nécessaires, la répartition des tâches entre les différents pays intervenant dans une même opération, ou les objectifs assignés aux militaires. Pour avoir une politique cohérente adaptée aux problèmes actuels, il sera de plus en plus indispensable de savoir quelles fonctions doivent être confiées aux armées dans une société très largement modelée par la mondialisation de l'économie.

Georges Le Guelte / Questions internationales / mars-avril 2007




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