
La vie politique française est-elle en voie d’américanisation ? Le facteur américain joue un rôle important dans la campagne présidentielle : les candidats se positionnent par rapport à Washington, offrant aux électeurs une véritable grille de lecture, à la manière d’un référendum. Comme pour lancer la campagne, Nicolas Sarkozy fut le premier à « inviter» les Français à se prononcer pour ou contre Washington, lors d’un déplacement aux États-Unis en septembre 2006, au cours duquel il dénonça « l’arrogance » de la France lors de la crise irakienne. À son retour en France, critiqué par ses adversaires sur ses positions trop atlantistes, qualifiées de « proaméricaines », Nicolas Sarkozy justifia ainsi son positionnement : « Je suis partisan d’une France amie des États-Unis (…) On peut parfaitement avoir des désaccords mais on doit se souvenir, dans l’expression de ces désaccords, que nous sommes amis depuis longtemps et pour longtemps…il n’y a pas d’avenir dans l’opposition entre eux et nous.»
Ségolène Royal a, de son côté, choisi de se démarquer très nettement de Washington, en particulier sur la politique étrangère et les questions sociales et environnementales. Mais c’est surtout l’approche sécuritaire de George W. Bush qui est en première ligne de ses attaques : « Il n’y a plus que Bush pour penser que le monde est plus sûr depuis l’occupation de l’Irak. Et le conflit au Liban vient de donner la preuve d’une certaine impuissance de la force. Dans ce monde-là, ni la peur ni le simplisme comme la théorie de l’axe du Mal ne sont bons conseillers. » Le PS critique également le candidat de l’UMP en disant : « Pour ne pas être une surprise, l’investiture du candidat unique de l’UMP, Nicolas Sarkozy, a donné le ton : celui d’un sacre à l’américaine sur fond de discours moral à l’américaine », selon Gilles Savary, porte-parole de Ségolène Royal, le 14 janvier 2007, jour de la nomination de Nicolas Sarkozy comme candidat de l’UMP. Que dire du rapport du PS intitulé " L’inquiétante rupture tranquille de Monsieur Sarkozy ", qui présente le candidat de l’UMP comme un « proaméricain »? Le PS a choisi son camp : contre Washington !
Autre aspect de l’américanisation de la politique française, la bipolarisation, ancrée dans les mentalités outre-Atlantique, est en évolution en France, en grande partie en réponse au résultat du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Afin d’éviter un résultat similaire, de nombreux électeurs appellent à un « vote utile », et modifient la nature du premier tour du scrutin qui se manifeste généralement par des dissonances, y compris au sein d’une même famille politique. L’effet 21 avril 2002 semble ainsi avoir incité les grands partis à regrouper leurs forces, afin de ne pas laisser à un « troisième homme » la moindre chance de venir perturber la traditionnelle opposition droite-gauche. Le député vert Noël Mamère, candidat des Verts en 2002, s’inquiète pour sa part de l’américanisation de la vie politique française (et plus spécifiquement du PS), consécutivement à la course aux primaires, dont l’objectif était de désigner un candidat unique, et donc de confirmer la bipolarisation entre les grands partis. À ces éléments vient s’ajouter la « mise en scène à l’américaine » qui séduit de plus en plus les candidats français. Les grands meetings avec une entrée spectaculaire du candidat et le « témoignage » de sa famille politique regroupée sont de plus en plus souvent pratiqués. Le Front national fut l’un des premiers partis politiques français à s’inspirer très directement des méthodes du « show à l’américaine », mais cette tendance s’est, depuis quelque temps, imposée dans le paysage politique français, à droite comme à gauche, avec des dépenses de campagne en augmentation constante. Les discours sont préparés par des experts en communication autant que par des conseillers politiques, et la forme a pris le dessus sur le fond.
La France a-t-elle l’ambition d’être un modèle sur la scène internationale ? Un peu à la manière des États-Unis, la France souhaiterait ainsi ne pas uniquement être connue pour le pragmatisme de ses positionnements sur la scène internationale, mais bel et bien pour les valeurs qu’elle entend véhiculer. Modèle économique, social, démocratique ou vertueux sont ainsi les pistes les plus souvent évoquées par des personnalités politiques qui, à droite comme à gauche, voient forcément dans la France un État destiné à jouer un rôle international de premier plan, une sorte de rôle messianique dont Paris, tout autant que Washington, serait investi. Mais pour y parvenir, il faudrait pouvoir proposer un modèle à part entière, et non se positionner par rapport à Washington. N’a-t'on pas reproché, à juste titre d’ailleurs, aux candidats George W. Bush et John Kerry, ainsi qu’à leur entourage, de ne pas aborder les questions de fond lors de la campagne 2004, et de trouver dans la France un alibi permettant d’esquiver les vrais débats ? La tendance de la France à faire la même chose, si elle conforte la thèse que les deux pays sont en de nombreux points très similaires, n’en est pas moins critiquable. Il est inquiétant de se tourner vers un modèle politique que l’on n’hésite pas par ailleurs à décrier, et de le prendre pour exemple là où il y aurait pourtant tant à redire !
Barthélémy Courmont / Aujourd’hui la Turquie / avril 2007
 Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS
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