
Certaines pages de l'histoire sont douloureuses à tourner. Il y aura bientôt 28 ans, la chute du régime de Pol Pot révélait l'ampleur du génocide cambodgien. En l'espace de quatre ans, de 1975 à 1979, un tiers de la population du Cambodge, soit près de deux millions de personnes, périrent au nom d'une collectivisation aberrante subtilement qualifiée par les historiens d'utopie meurtrière.
Et voilà qu'on reparle encore (un peu) du Cambodge et de son histoire dramatique. Tant de fois retardé, le procès des Khmers rouges tente, une fois encore, de voir le jour. En janvier dernier, " vous avez accompli des progrès substantiels sur un certain nombre de questions " et d'autres avancées ont été réalisées " ces dernières semaines et ces derniers jours " lors d'échanges informels, ont déclaré aux différents magistrats chargés de recouper les éléments du dossier Sean Visoth et Michelle Lee, co-administrateurs du tribunal, à l'ouverture de la réunion d'un comité restreint de juges début mars. Si les choses se passent comme prévu, le procès démarrera officiellement en mai, avec les premières instructions publiques début 2008. Les sceptiques restent cependant nombreux. Pour de nombreuses ONG, c'est la réunion de la dernière chance, car les dirigeants Khmers rouges commencent à se faire vieux, et la mort de Ta Mok, " le boucher ", en juillet dernier, a rappelé que plus le procès serait retardé, moins de personnes il concernerait.
De nombreuses familles cambodgiennes sont encore déchirées par les années sombres du régime. En plus des plaies de la guerre et des pertes terribles qui amputèrent quasiment chacune d'entre elles, il a fallu reconstruire une société qui compte parmi ses rangs les anciens Khmers rouges. Les cas sont innombrables de foyers vivant encore au quotidien le souvenir de ce traumatisme, et dans lesquels certains membres de la famille sont d'anciens combattants de l'Angkar (nom du parti au pouvoir), tandis que d'autres comptaient parmi leurs victimes. Reconvertis, oubliés, ou tout simplement acceptés par défaut, ces ennemis de l'intérieur se sont efforcés de se refaire une place dans une société qu'ils avaient tenté d'éliminer.
Certains se sont cachés dans la jungle et ont poursuivi la lutte, voyant le mouvement s'affaiblir progressivement, jusqu'à perdre sa raison d'être. D'autres ont été pardonnés par nécessité plus que par choix, dans un pays qui devait, pour mieux se reconstruire, mobiliser toutes les forces et réduire les lignes de tension. D'autres, à l'instar de Deuch, le bourreau considéré comme l'un des plus grands criminels du XXème siècle et admirablement décrit par François Bizot dans Le portail, ont refait leur vie sous une autre identité, avant d'être rattrapés par leur passé. L'ancien patron de Tuol Sleng, prison et centre de torture de Phnom Penh plus connue sous le nom de S-21, s'était converti au christianisme et consacra des années à l'action humanitaire avant d'être retrouvé par des journalistes et finalement mis en détention. Drôle de parcours, assez symptomatique de la reconversion des Khmers rouges.
Les 11.000 bourreaux du peuple cambodgiens, ce chiffre étant une estimation (la plus souvent répandue), étaient généralement de jeunes combattants, encadrés par des aînés imprégnés d'idéologie et familiers des techniques de la guérilla. La majorité d'entre eux était originaire de petits villages dans des régions reculées, très pauvres, et gangrenées par l'idéologie khmère rouge des années avant la prise de Phnom Penh, le 17 avril 1975. S'il a lieu, le procès ne concernera pas ces exécutants, mais uniquement leurs chefs. Il n'éclaboussera pas non plus les puissances étrangères pour leur complicité indirecte dans le drame cambodgien. Sans les bombardements intensifs des Américains au début des années 1970 et le soutien au régime sanguinaire de Lon Nol, la rébellion autour de Pol Pot n'aurait jamais pris Phnom Penh. Sans la complicité de la Thaïlande et la reconnaissance de la Chine et de la France, le régime n'aurait jamais pu tenir. Les accusés méritent une sentence à la hauteur de leur barbarie, mais cela doit-il effacer la responsabilité de tous ceux qui ne seront pas sur le banc des accusés ?
Le 20 mai marque la date symbolique du début de la collectivisation totale du pays, en 1976, et d'un gigantesque génocide dont les plaies sont encore visibles. Baptisé " jour de la haine " par les autorités pro-vietnamiennes au début des années 1980, il est devenu le " jour de la mémoire ", une mémoire qui reste fragilisée par les démons qui hantent encore aujourd'hui la société cambodgienne. Le début du procès des dirigeants Khmers rouges s'inscrit dans ce désir légitime de passer à autre chose. Mais au Cambodge, chacun est également conscient qu'un tel événement, s'il participe au devoir de mémoire, pourrait avoir pour effet de rouvrir de vieilles plaies. L'Angkar s'est efforcé de faire disparaître la mémoire de tout un peuple et son échec est déjà une grande victoire, mais une maigre récompense pour le sacrifice inutile de tout un peuple. Le droit à l'oubli semble être le souhait de nombreux Cambodgiens, mais ce droit pèse peu lourd face à la nécessité de définitivement tourner la page de l'un des génocides les plus sanglants du XXème siècle. Et puis les perspectives d'avenir sont pleines d'espoir. Le Cambodge est membre de l'ASEAN, le tourisme s'y développe à grande vitesse, et les réserves de pétrole, sur des sites off shore, pourraient rapporter au pays dès 2009 des sommes importantes. Encore faut-il, bien sûr, que les dividendes de l'or noir soient profitables à l'ensemble de la société. C'est une autre histoire. Mais en tout état de cause, le petit royaume voit l'avenir avec un peu plus de sérénité.
Barthélémy Courmont est Chercheur à l'IRIS, et responsable du Bureau IRIS à Taiwan.
Barthélémy Courmont pour l’Iris / 7 mars 2007
 Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS
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