
Pour la première fois depuis 1985 (il s’agissait d’un essai aux Etats-Unis, dans le cadre de l’IDS de Ronald Reagan), un pays a procédé le 11 janvier à un tir de missile anti-satellite. Selon l’information au départ publiée par l’hebdomadaire Aviation Week, puis confirmée par les services de renseignement américains, la Chine a détruit un vieux satellite météorologique à l’aide d’un missile balistique à 800 km du sol. La Chine est ainsi devenue le troisième Etat, après les Etats-Unis et la Russie (ou plus exactement l’URSS), a effectuer un tir de ce type. Au milieu des années 80, Washington et Moscou avaient d’un commun accord décidé d’arrêter les essais de missiles anti-satellite, devant le nombre de plus en plus important de satellites, et les risques que pouvaient poser des explosions dans l’espace.
Cet essai chinois n’est en tout cas qu’une demi-surprise. En août 2006, une étude signée par un groupe d’experts anonymes de l’université de la Défense nationale et publiée dans le Quotidien du peuple estimait que l’armée chinoise devait considérer l’espace comme un des champs possibles pour protéger les intérêts du pays. C’est désormais officiellement le cas. Par ailleurs, dans le cadre des augmentations du budget de défense chinois, les parts allouées à l’espace, qui restent très opaques, semblent également avoir connu une importance au cours des dernières années.
Cet essai, au départ démenti par Pékin, avant que le gouvernement ne confirme finalement l’information le 23 janvier, relance les craintes d’une militarisation de l’espace et indique que les satellites espions (américains et japonais, le Japon ayant lancé ses premiers satellites espions en 2003) sont « potentiellement vulnérables à une destruction par la Chine », selon Lance Gatling, ex-officier américain basé à Tokyo. Les Chinois « montrent clairement qu’ils ont l’intention de poursuivre leur programme (militaire spatial), comme ils l’entendent, et qu’ils sont même prêts à en assumer les conséquences ». Dans l’ensemble, les experts américains se montrent très inquiets de cette démonstration de force de la Chine, qu’ils estiment tournée vers Washington et ses alliés dans la région, comme d’ailleurs toute action de Pékin dans le domaine militaire.
Du côté chinois, on joue la carte de l’apaisement. Le gouvernement chinois a informé les Etats-Unis de cet essai de missile, a ainsi déclaré Liu Jianchao, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. « Ce qui doit être souligné, c’est que la Chine s’est toujours prononcée pour un usage pacifique de l’espace et qu’elle s’oppose à la militarisation et à une course aux armements dans l’espace », a dit Liu lors d’une conférence de presse au cours de laquelle il a reconnu que le tir avait bien eu lieu. Interrogé quant au danger posé par une dispersion dans l’espace de débris de satellites, Liu a dit ne pas être en mesure d’apporter une réponse : « Il s’agit d’une question hautement technique », a-t-il argumenté. Selon les sources américaines, l’opération n’aurait été réussie qu’au troisième essai, et les risques de « pollution » dans l’espace seraient extrêmement importants, des débris pouvant dans les prochaines années endommager divers engins spatiaux.
A Taipei, Séoul et Tokyo, l’inquiétude règne également. Cheng Wen-tsang, porte-parole du gouvernement de Taipei, a condamné le 22 janvier le tir du missile anti-satellite chinois, en qualifiant cette action de « mauvaise pour la sécurité régionale ». Hasard du calendrier ou non, un porte-parole militaire de Taiwan venait de confirmer l’estimation à 900 missiles les armements balistiques chinois capables de frapper l’île. Le Mainland Affairs Council du gouvernement taiwanais avait avancé l’été dernier l’évaluation de 820 missiles M9 et M11 capables d’atteindre l’île rebelle. Les capacités chinoises anti-satellites concernent en premier lieu la défense de Taiwan en cas d’usage de la force par Pékin.
Inquiétude également à Tokyo : « Cela nous préoccupe d’abord du point de vue de l’utilisation pacifique de l’espace et, deuxièmement, en matière de sécurité », a réagi le secrétaire du gouvernement japonais, Yasuhisa Shiozaki. Rappelons que le Japon a assoupli en 2006 ses limites en matière de militarisation de l’espace, et l’essai chinois « pourrait renforcer l’argument selon lequel le Japon devrait développer sa technologie spatiale de défense », selon Yasunori Matogawa, de l’Institut spatial et astronautique du Japon. Certains évoquent une irrémédiable militarisation de l’espace en Asie.
Il pourrait cependant s’agir plus d’une arme politique que le début d’une nouvelle course aux armements, agitée par des observateurs visiblement nostalgiques de la Guerre froide. Pékin n’a en effet rien à gagner d’une montée en puissance comparable à celle de l’URSS jusqu’à la fin des années 80, mais a en revanche des arguments politiques à faire valoir à Washington, son « partenaire » stratégique, selon les termes utilisés officiellement par l’administration Bush. Selon Michael Krepon, expert au Henry L. Stimson Center, l’essai chinois pourrait précéder une offensive diplomatique de Pékin pour négocier avec les Etats-Unis une interdiction des armes dans l’espace. Washington a en effet adopté en 2006 une nouvelle stratégie spatiale qui prône le droit à interdire si nécessaire l’espace à tout pays « hostile aux intérêts américains » et qui rejette tout traité interdisant les armes dans l’espace. La Chine a de son côté toujours considéré comme une menace les satellites espions américains, et cherche à imposer un traité qui garantirait le non emploi d’armes dans l’espace, Washington disposant sur ce terrain d’une avance considérable sur les autres puissances. Pékin ne consacrerait ainsi que 500 millions de dollars par an à ses programmes spatiaux, selon des chiffres officiels, contre près de 17 milliards de dollars pour la NASA en 2007. Il serait donc dans l’intérêt de la Chine de s’assurer un traité qui réviserait les ambitions américaines à la baisse, et permettrait ainsi à Pékin de se mettre sur un pied d’égalité avec la première puissance mondiale dans un domaine où elle accuse un retard important.
Barthélémy Courmont / IRIS / 2 février 2007
 Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS
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