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Amérique latine - Aux armes citoyens !

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La Marseillaise vigoureux chant patriotique et révolutionnaire français de l’armée du Rhin a fait des adeptes sur les versants andins. La marseillaise péruvienne du parti apriste, comme la marseillaise socialiste chilienne n’ont rien à envier à leur aînée hexagonale. Elles sont tout aussi martiales et mobilisatrices. En témoigne les quelques vers ci-dessous extraits de la version chilienne :

“Nous marquerons l’histoire par le sang

De notre empreinte forte et triomphale

Le parti donnera à ceux qui luttent

Un digne exemple d’action contre le mal “

La modernité politique a souvent pris en Amérique latine une couleur uniforme. Des guerres d’indépendance aux dictatures du siècle dernier, colonels, généraux ou simples sergents, l’ont imposée tantôt à droite, tantôt à gauche. Chacun a ses préférences. Le choix est souvent difficile, et nécessite une longue manipulation dans la boite à soldats de bois : Bolivar, San Martin, Caceres, Batista, Torrijos, Velasco, Geisel, Pinochet, Galtieri, Videla, Chavez ne sont que les plus connus d’une très longue liste.

L’imaginaire musical militaire latino-américain est en revanche assez pauvre, figé sur les guerres d’indépendance. Il est vrai que les galons des présidents militaires ont été gagnés la plupart du temps sur des fronts intérieurs. Il y a bien sûr des exceptions. La guerre du Chaco, vaine tout autant que cruelle, ayant opposé la Bolivie au Paraguay, a légué un vrai répertoire. Un lieutenant paraguayen de réserve, Emiliano R. Fernández, visiblement inspiré par le sifflement des balles et le grondement du canon, a écrit, à l’heure du maté, un nombre appréciable d’hymnes célébrant les batailles gagnées : Soldado Guarani ; Che la Reina ; Cabo 1° Félix Pereira ; 29 de septiembre ; Reservista Purahéi … Herminio Giménez, collègue en double croches d’Emiliano R. Fernandez, victime d’une hernie n’a pu participer activement à la défense de la patrie paraguayenne. Mais ses talents patriotiques étaient autres et ont été reconnus. Le pas tout à fait maréchal, et encore général donc, José Félix Estigarribia, sans doute sous le charme de Fortín Toledo, et de Mosquetón boli, œuvres majeures de Herminio Giménez, l’a « bombardé » dés sa sortie de l’hôpital, chef de l’orchestre militaire Comanchaco.

Autre temps, autres mœurs, au XXIème, il n’y a plus de guerre. L’Amérique latine jouit d’une paix jalousée par d’autres contrées du monde. Pourtant les parades militaires restent un exercice inscrit dans le calendrier civique. Elles sont comme de bien entendu accompagnées de mélodies rythmées par des voix viriles. Statues, monuments, imagerie populaire, cultivent par ailleurs la mémoire des grands anciens, les généraux Bolivar, et San Martín, le plus souvent. Leurs vertus guerrières ont été il est vrai polies par les ans et la démocratie retrouvée. Mais l’esprit des armes, la servitude et les grandeurs militaires, le recours au verbe « affirmatif », la passion du matériel le plus sophistiqué, sont étrangement à l’ordre du jour. Etonnant revers du rétablissement de pouvoirs élus, en principe tout à fait convaincus du bien fondé des vertus civiles.

Le lieutenant-colonel Hugo Chávez a sifflé un nouveau chant du départ en 1998. La démocratie vénézuélienne a pris une couleur Kaki. Le nouveau président panaméen, Martín Torrijos, a fait campagne en affichant l’image de son père en tenue d’officier. Michelle Bachelet a été élue en revendiquant le rôle joué par son papa, le général Bachelet, contre un autre général, Pinochet. C’est à ce titre d’ailleurs, de fille de militaire démocrate qu’elle a été félicitée après son élection par le président-colonel Chávez. Un autre colonel a occupé dans la période récente la magistrature suprême en Equateur. Son mandat a été écourté. Il est vrai que ses électeurs ont été perturbés par ses va et vient, de gauche à droite. Lula, chef d’Etat brésilien, est syndicaliste. Mais il a tenu à montrer publiquement et à plusieurs reprises qu’il entretenait de bons rapports avec son armée. Evo Morales en Bolivie a fait mieux, ou plutôt davantage, en donnant à ses soldats un rôle politique. L’annonce de la nationalisation des ressources énergétiques a été en effet accompagnée de l’occupation militaire des installations de la société brésilienne Petrobras. Cette liste de nouveaux démocrates l’esprit en uniforme est loin d’être close. Un officier péruvien Ollanta Humala, après un épisode extra-constitutionnel, comme le vénézuélien Hugo Chavez, a décidé comme son modèle de suivre la voie des urnes. Un autre officier, guatémaltèque celui là, Otto Pérez, s’est mis en réserve de la République pour participer aux présidentielles de 2007. Il y a bien sûr des exceptions qui viennent ici et là brouiller cette idylle surprenante entre démocrates civils et militaires. Un certain nombre de soldats ont été pris du Brésil à la Colombie la main dans le sac à dollars. Pour faire dans l’« affirmatif », ils vendent à des délinquants ou aux guérillas les armes qui leur ont été confiées par la Nation. Pire, en Colombie, certains d’entre eux ont perdu le sens des valeurs patriotiques, l’esprit de corps, et n’hésitent pas à faire sauter des collègues à des fins partisanes inavouables.

Un militaire sans armes ne serait pas un soldat digne de ce nom. Ce renouveau patriotico-militaire s’accompagne depuis quelques années d’une course aux armements qui fait, les bonnes, affaires des marchands de canon, en Russie, en Europe et aux Etats-Unis. A la quasi exception du seul Brésil, en effet, les industriels du secteur, sont originaires d’autres continents. Au Chili les forces armées en vertu d’une loi indexant leur budget sur les exportations de cuivre ont reçu de janvier à septembre 2006, 971 millions de dollars. L’estimation faite pour l’année 2006, serait de 1 milliard deux cent millions de dollars. Les militaires ont donc rempli leur panier aux supermarchés du Bourget ou de Farnborough, entre autres. Ils ont achetés 28 avions F-16 aux Etats-Unis, plusieurs dizaines de chars Leopard d’occasion à l’armée belge, deux sous-marins Scorpène à l’Espagne et à la France, cinq frégates de deuxième main à la Hollande. Trois frégates ont été commandées à des chantiers navals anglais. D’autres contrats concernant des hélicoptères sont à l’étude, ainsi que l’achat de plusieurs avions de patrouille navale. L’Argentine requinquée par la hausse des prix agricoles et pétroliers, est sur le point elle aussi de remplir le cabas de ses forces armées. Elle pourrait acquérir des hélicoptères russes MI-17, des radars russes et des moteurs de missiles européens auprès de la société MBDA ainsi qu’en France deux bâteaux de transports de troupes d’occasion en cours de désamiantage. Le Venezuela n’est pas en reste. Il a programmé l’achat de 3 milliards de dollars d’armements russes, avions de chasse Sukoï, hélicoptères, et 100 000 mitraillettes AK-103 et 104, et pour 150 millions de dollars un système de radar chinois. La manne pétrolière offrant des perspectives d’autres contrats pourraient suivre, concernant des sous-marins, des bombes guidées, des patrouilleurs, et des hélicoptères.

Le Brésil dans la période récente a acheté du matériel français de deuxième main, le porte-avions Foch, 12 avions de chasse Mirage-2000. Il s’est doté d’un réseau radar nord-américain performant, le SIVAM, pour surveiller l’espace amazonien. L’industrie nationale a fourni plusieurs dizaines avions de chasse pour accompagner ce système. Le Brésil qui aspire à jouer un rôle moteur en Amérique du sud, a signalé sa préoccupation pour cette course inédite à l’armement accompagnant la revalorisation des recettes tirées de l’exportation de produits primaires.

Il reste en effet à espérer que les armes achetées restent d’usage virtuel. Il reste à croiser les doigts pour qu’un point d’orgue final soit posé sur cette course absurde à l’équipement militaire. Les vraies menaces de l’Amérique latine sont connues. Elles n’ont rien à voir avec la guerre. Elles s’appellent, mal développement et inégalités sociales. Le dernier mot pourrait rester cela dit aux armées pourvu qu’elles fussent d’opérette, de parade, et pourquoi pas à la musique, qui, bien que guerrière, reste une incitation à la danse.

Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / décembre 2006



Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS


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