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Corée du Nord : une stratégie du chantage qui paye

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La Corée du Nord aime faire parler d’elle. Comme le pays n’est pas un modèle de démocratie, ni de développement, ni une destination touristique particulièrement prisée (malgré un potentiel intéressant dans ce domaine), et encore moins une grande nation sportive, les autorités n’ont pas trouvé de meilleur moyen que d’élever le niveau de la menace que Pyongyang fait peser sur ses voisins, pour s’inviter à nouveau au Conseil de sécurité de l’ONU. Trois mois après un échec lors de sa dernière campagne de tirs de missiles en juillet dernier - l’affaire étant rapidement éclipsée de l’actualité internationale par la situation au Liban - Pyongyang revint à la charge en annonçant avoir effectué un essai nucléaire le 9 octobre 2006. On n’avait sans doute pas digéré, du côté des officiels nord-coréens, l’affront de la communauté internationale, peu intéressée par le fiasco (tant technique que médiatique) des essais balistiques. Tant dans le ciel que dans les esprits, les engins étaient vite retombés, sans grand fracas. Dès lors, bien naïf est l’observateur attentif qui ne pouvait s’attendre à une nouvelle gesticulation dont le régime a le secret. Quelques jours après l’intronisation de Shinzo Abe au poste de Premier ministre à Tokyo, et l’adoption par le Japon de sanctions contre la Corée du Nord, cette nouvelle escalade semblait presque écrite d’avance.

Cette nouvelle provocation de Pyongyang, immédiatement dénoncée avec fermeté par ses voisins (Corée du Sud et Japon) et les Etats-Unis, puis rapidement par l’ensemble de la communauté internationale (y compris la Chine), s’est suivie d’une véritable vague de frayeur sur fond de probable guerre nucléaire, comme si le fait de posséder l’arme suprême signifiait son utilisation automatique. Cette agitation, qui fait l’affaire de Pyongyang, car elle place à nouveau le régime en tête d’affiche, n’en est pas moins excessive, la possibilité d’une guerre nucléaire étant finalement assez faible. Le régime s’oriente plutôt vers le principe d’une arme de dissuasion, et de l’autre côté, bien intrépide serait celui qui déciderait de lancer une attaque contre la Corée du Nord, qui disposerait désormais de capacités de riposte. Ainsi, c’est paradoxalement au moment où le risque de guerre semble le moins pertinent que les apôtres de l’apocalypse sortent de l’ombre. L’arme nucléaire a des vertus qui dépassent le cadre de ceux qui en disposent, et alimentent les thèses les plus diverses.

Cette nouvelle crise semble faire le jeu des faucons qui, de Tokyo à Washington, plaident pour l’intransigeance, et reprochent à la diplomatie de céder au chantage d’un régime hors du temps. Depuis l’accord du 19 septembre 2005, qui devait clore trois ans de crise et de pourparlers dont Pyongyang sortait finalement grand vainqueur, les faucons se sont déchaînés à Washington contre la Maison-Blanche, reprochant à la diplomatie américaine d’avoir humilié la première puissance mondiale en accédant aux exigences d’une ridicule dictature, experte en blanchiment d’argent sale et émission de faux dollars, et passée maître dans l’art délicat de la surenchère sur fond d’apocalypse nucléaire. Selon de nombreux observateurs américains, le seul grand vainqueur de cet accord, à part bien sûr Pyongyang, était Pékin, la Chine étant parvenue à la fois à se démarquer de son encombrant voisin-allié, et à s’imposer comme un interlocuteur incontournable sur les questions sécuritaires dans la région. Dans le même temps, le poids de Washington maigrissait de façon inquiétante sous l’effet de la politique à deux voies (double-track policy) de Condoleezza Rice, au pragmatisme responsable de la déroute américaine. Sans doute ces personnages, dont il est inutile de rappeler ici que parmi leurs « bonnes » idées figurait l’invasion de l’Irak, auraient préféré en découdre militairement avec un Etat dont les doutes persistent quant à ses capacités réelles. Sans doute auraient-ils préféré attaquer la Corée du Nord, au risque que celle-ci dispose effectivement de moyens de riposte, comme elle ne cesse de le clamer, et en fasse usage. On a suffisamment critiqué la politique étrangère américaine pour ne pas reconnaître, dans le réalisme de Mme Rice, la moins mauvaise des approches sur cette épineuse question !

Mais c’était sans compter sur la pugnacité des va-t-en-guerre de Washington, dont cette nouvelle crise est l’occasion rêvée de revenir à la charge. L’autisme (éclairé, semble-t-il) nord-coréen ferait donc le jeu des faucons américains, à quelques jours des élections mi-mandat dont le résultat semble très incertain (avec une victoire possible des Démocrates dans les deux chambres), et au moment où les critiques ne se comptent plus sur les tenants (et les aboutissants) de la guerre en Irak dont ils furent les promoteurs. Indiscutablement. Mais prenons le problème à l’envers. Ne peut-on pas ainsi considérer que, depuis maintenant un an (et même plus si on tient compte de l’ensemble de l’attitude ambivalente de Washington sur ce dossier depuis le fameux discours de « l’axe du mal » de janvier 2002), l’autisme (assez terne, celui-ci) des faucons de Washington fait le jeu de la Corée du Nord ? Là aussi, difficile de ne pas le reconnaître.

Les semaines suivant l’essai nucléaire ont été marquées par des échanges verbaux sans doute violents, et nombreux seront les observateurs qui parleront volontiers de (re) montée en puissance de la crise nucléaire nord-coréenne. Et puis, le 31 octobre, Washington annonçait que la Corée du Nord acceptait de revenir à la table des négociations, information confirmée dès le lendemain par Pyongyang. Il convient dès lors de s’interroger sur la stratégie du chantage du régime nord-coréen. N’a-t-on pas assisté à un scénario semblable entre 2002 et 2005 et, pour ceux qui ont la mémoire plus longue, entre 1993 et 1994 ? Au bout du compte, chacun est forcé de s’asseoir à nouveau à la table des négociations, avec des exigences encore plus fermes du côté de Pyongyang, où on se délecte sans aucun doute d’un chantage qui porte cette fois sur les insultes « insupportables » de Washington à son égard, et sur les sanctions économiques particulièrement sévères (et sujettes à interrogation quant à leur application par des pays comme la Chine et la Corée du Sud) frappant le régime mafieux. « La Corée du Nord a décidé de rejoindre les pourparlers à six parce qu’elle cherche à être reconnue en tant que puissance nucléaire à travers ces discussions », estime Chon Hyun-Joon, chercheur à l’Institut coréen pour l’unification nationale. « Ayant procédé à leur premier essai, ils peuvent retourner à la table des négociations en position de force », a relevé de son côté Marcus Noland, spécialiste de la Corée du Nord à l’Institute for International Economics. L’arme nucléaire place incontestablement Pyongyang en situation de force dans les négociations qui s’annoncent - et même si cette stratégie est particulièrement dangereuse et place le régime dans une impasse -, elle s’avère encore une fois payante. Le report incessant de la crise nord-coréenne est finalement une sorte de statu quo, avec maintien d’une ligne de tension, mais un refus d’escalade partagé par les différents acteurs. D’un côté le régime nord-coréen reste en place, de l’autre les voisins de l’encombrante dictature évitent une escalade dangereuse, et enfin Washington n’a pas à faire son mea culpa sur sa stratégie vis-à-vis des Etats voyous.

Les menaces énoncées par Washington sont une fois de plus restées lettre morte, et permettent une fois encore à la Corée du Nord de parvenir à ses fins, c’est-à-dire assurer un peu plus longtemps (jusqu’à la prochaine crise ?) la survie du régime, et obtenir de nouvelles aides humanitaires, et peut-être même à terme les fameuses garanties sécuritaires de la part des Etats-Unis, dont le régime semble faire une question d’honneur. En pourrissant toute perspective de dialogue (certes douloureux), et en pratiquant un chantage bien naïf face au maître du genre, ce sont les faucons américains qui font finalement le jeu de Pyongyang, dont le pire des scénarios serait un dialogue, duquel éclateraient au grand jour les incohérences du régime. Madeleine Albright était parvenue, en 2000, à poser les jalons d’un respect mutuel dont les dirigeants nord-coréens auraient été à terme les principales victimes, et leur population les principaux bénéficiaires. On parlait même, à l’époque, d’une possible visite de Bill Clinton à Pyongyang ! Dans la même logique, Condoleezza Rice s’orientait vers la normalisation des relations. Mais c’était sans compter sur un axe du chantage qui, de Pyongyang à Washington, trouve ses adeptes et ses bénéficiaires.

Lueur d’espoir à Washington toutefois, à quelques jours des élections mi-mandat dont on attend un raz-de-marée démocrate (ce qui ne signifie pas forcément, faut-il le souligner, une victoire) : Hillary Clinton, assurée de sa réélection au poste de sénatrice dans l’Etat de New York, a prononcé un véritable discours de campagne présidentielle devant les auditeurs du Council on Foreign Relations. L’ancienne first lady ne s’est pas gênée pour critiquer l’administration Bush sur la guerre en Irak (comme la grande majorité de ses collègues parlementaires de tous bords), et offrir sa vision de la politique étrangère américaine. Ainsi, selon la très probable future candidate à l’investiture démocrate, les Etats-Unis devront à l’avenir accepter le multilatéralisme, et éviter que des impasses du type de l’Irak et de la Corée du Nord ne se reproduisent. Un moyen comme un autre de rappeler qu’outre-Atlantique aussi, on se méfie désormais de l’aventurisme de la politique étrangère, et on n’hésite plus à fustiger l’administration pour sa responsabilité dans la dégradation des relations avec Pyongyang.

Barthélémy Courmont, responsable du Bureau IRIS à Taiwan. Publie en novembre, avec Pascal Boniface, Le monde nucléaire. Armes nucléaires et relations internationales, chez Armand Colin.

Barthélémy Courmont / IRIS / 2 novembre 2006



Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS


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