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Du No 11 au No 10 Downing Street…

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Gordon Brown, l’actuel Chancelier de l’échiquier du cabinet de Tony Blair, et son successeur pressenti, se livre depuis quelques mois à une intense opération de charme auprès des différents acteurs de la vie politique, financière, économique et sociale du pays.

Au travers de ses discours aux assises du parti travailliste le mois dernier, au dîner annuel de la City, à une conférence à Chatham House, d’entretiens avec le “High Level City Group”, (qui comprend notamment les dirigeants de la HSBC, Barclays, Royal Bank of Scotland, Morgan Stanley International, Citigroup Europe, Goldman Sachs International, Merrill Lynch Europe et les responsables de la bourse et des Lloyd’s de Londres) et avec les journaux et magazines financiers, il s’efforce de donner de lui-même l’image d’un homme qui domine les grands problèmes auxquels le Royaume-Uni doit faire face aussi bien qu’apte à mener le parti vers sa quatrième victoire consécutive aux élections de 2008/9.

Au plan économique et au niveau international, il confirme son intention de tout faire pour que le libre-échange triomphe des tentations protectionnistes qui surgissent ici et là. A cet égard il exprime le souhait que les accords de libéralisation du commerce international puissent être signés aussitôt que possible, c'est-à-dire, espère-t-il, aussitôt après les élections sénatoriales aux États-Unis. Il estime que le libre-échangisme est le seul environnement favorable à l’enrichissement mondial en général et à celui du Royaume-Uni en particulier. On ne s’en étonnera pas et ce n’est pas la « City » qui s’en plaindra au moment où elle célèbre le vingtième anniversaire du « Big Bang »! A cet égard, force est de constater que dans le domaine de la finance, la déréglementation des marchés et l’ouverture des activités, autrefois réservées aux firmes spécialisées et nationales, à des nouveaux entrants non spécialisés et le plus souvent étrangers, ont donné à la Cité un nouvel élan et permis un formidable accroissement de la richesse des intervenants, britanniques et étrangers, jeunes et moins jeunes, aristocrates et ploutocrates. C’est ainsi que Londres est la première place cambiste au monde, que sa part de marché des produits dérivés est passée de 27% en 1995 à 43% en 2004 et que 1/5éme des « hedge funds » mondiaux contre 1/10éme il ya 10 ans et 80% des européens sont traités à Londres. Ces résultats sont donc, aux yeux des analystes et journalistes financiers, des acteurs sur les marchés et des politiques de tous bords la preuve sans conteste que le meilleur moyen de protéger son industrie c’est de l’ouvrir à la concurrence i.

Au niveau domestique, le Chancelier veut donner une image plus volontariste si ce n’est interventionniste qui le distingue, peut-être, de David Cameron, son adversaire conservateur. Pour relever le défi de la globalisation le Royaume-Uni doit investir dans l’éducation, les infrastructures et la science. Plus précisément Gordon Brown identifie deux domaines prioritaires, les transports et la formation professionnelle.

Pour les premiers il s’agit de conforter le développement des activités financières, commerciales, hédonistiques et culturelles des zones urbaines, fruit d’une politique de réhabilitation des centres urbains et des anciennes zones portuaires lancée au début des années quatre-vingts par Margaret Thatcher et poursuivie depuis avec ténacité. Le fait est que malgré d’indéniables progrès les transports ferroviaires nationaux mais surtout urbains, et l’infrastructure routière, méritent quelque attention au risque de compromettre la croissance du pays dans son ensemble. A cet égard, le rapport commandé par Gordon Brown à Lord Eddington, ancien PDG de British Airways est attendu avec impatience. Les moyens de financement et le calendrier des investissements dans les infrastructures seront inclus dans la revue globale des dépenses qui sera rendue publique à l’été 2007.

L’autre rapport très attendu est celui de Lord Leitch, personnalité reconnue de la Cité, sur la formation professionnelle. L’importance donnée à la formation professionnelle est justifiée par la constatation que 80% de la population active d’aujourd’hui sera encore en activité en 2015. La question du manque de compétences ne sera pas simplement réglée par de nouvelles embauches. La constante et rapide évolution impose l’amélioration des compétences des uns et des autres. C’est une condition sine qua non du maintien de la compétitivité du Royaume-Uni. Le Chancelier de l’échiquier estime que, contrairement aux propositions des conservateurs, ce n’est pas en diminuant les impôts sur les sociétés que l’on pourra financer les investissements requis. Il ne s’agit pas de concurrencer les avantages de la fiscalité de pays comme l’Irlande mais d’investir dans les secteurs, les activités, les domaines qui accusent des faiblesses. Il fait valoir que si 250 banques et 80% des 500 premières sociétés américaines sont installés à Londres, c’est que le taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés, aujourd’hui de 30%, leur permet encore d’obtenir des résultats qui satisfont aux exigences de leurs actionnaires !

En tout état de cause dans l’état actuel des finances publiques on ne voit pas bien comment Gordon Brown, qui s’est toujours présenté comme le Saint Just de l’équilibre budgétaire, pourrait s’engager à diminuer les impôts même à tabler sur un taux de croissance exceptionnel, en tout cas très supérieur à celui annoncé lors de la présentation du budget en Avril dernier. Fin 2005 l’endettement de l’état se chiffrait à £492 milliards (37,3% du PIB) et pourrait atteindre £650 milliards en 2007-2008 (38,1% du PIB). Quant à la croissance, le budget de 2006/2007 prévoit un taux de croissance de 2,00/2,5% contre 1,9% en 2005. Gordon Brown a récemment laissé entendre qu’une bonne surprise attend ceux qui envisagent plutôt un ralentissement de l’activité. La plupart des commentateurs estime maintenant que le taux de croissance atteindra 2,6%. On en saura plus lors de la présentation du « Pre-Budget Report » en Novembre. Le Chancelier saisira aussi cette occasion pour révéler la stratégie qu’il préconise pour que le Royaume-Uni relève avec succès les défis de la globalisation.

Ensuite, au plan de la sécurité, domaine où il est vu comme un grand argentier très parcimonieux face à un Tony Blair plutôt dispendieux parce que plus soucieux sans doute de la géopolitique du Royaume-Uni que de l’équilibre des grands agrégats, Gordon Brown s’efforce de démontrer qu’il soutient ardemment la politique menée jusqu’à présent. La lutte contre le terrorisme à l’intérieur comme à l’extérieur est la priorité et les moyens mis en place le démontrent. £2 milliards/an sont affectés à la lutte contre le terrorisme, tant au niveau des interventions extérieures qu’au niveau domestique.

Depuis les attentats du 11 novembre, deux cents comptes bancaires ont été gelés, les organismes caritatifs sont passés au crible, les transactions des bureaux de change sont contrôlées pour repérer les mouvements de fonds suspects et une police scientifique financière est mise sur pied. Les moyens de contrôle des citoyens vont être renforcés et la garde à vue sera prolongée jusqu’à 28 jours pour les personnes suspectées d’activités ou de collusion avec le terrorisme. Les contrôles biométriques vont être introduits aux frontières et nonobstant le coût de l’opération, tout porte à croire que la carte d’identité fera bientôt irruption dans la vie privée des sujets de sa très gracieuse majesté. Toutes ces mesures totalement contraires à la philosophie politique britannique de la liberté individuelle et du « je connais mes droits » inquiètent. Conscient d’un possible retour de bâton, un nouveau cadre législatif qui garantit les libertés sera être présenté au parlement.

Au niveau international, l’Europe, les États-Unis et leurs alliés communs doivent parler d’une même voix et il ne doit y avoir ni sanctuaire pour les terroristes d’Al Qu’Aïda ni répit dans les actions engagées pour stopper les dérives d’états comme l’Iran et la Corée du Nord. Mais le terrorisme doit aussi être combattu par des armes pacifiques, culturelles, politiques et économiques. A cet égard l’économie doit jouer un rôle primordial et par exemple l’application d’un plan Marshall à l’Afrique éviterait sans doute que ce continent ne devienne un foyer du terrorisme international.

Si Gordon Brown n’a pas encore quitté les décors du No 11 Downing Street pour ceux du No 10 il a déjà changé de scène. Des commentaires sur des dossiers techniques il est passé à la définition de sa vision du monde et de ses ambitions pour le Royaume-Uni de demain. Jugé plutôt bon gestionnaire des deniers publics mais austère voire franchement froid par rapport au premier ministre et au leader de l’opposition conservatrice, David Cameron, il tente de convaincre qu’il allie les compétences sur le fond des questions d’état et la superficialité du charisme politique. Cependant plusieurs zones d’ombre subsistent. Ainsi au plan politique et économique comment va-t-il s’accommoder de la mouvance de gauche du parti travailliste ? Celle-ci va sans doute tenter de freiner les initiatives qui visent à désengager encore un peu plus l’état des domaines ressortant de la puissance publique. On peut penser qu’elle réclamera l’augmentation des budgets jugés prioritaires tels que la santé, l’éducation et l’environnement. On peut aussi penser qu’elle exercera des pressions pour que les diverses allocations sociales soient revues à la hausse. Même dans un contexte favorable de croissance >= à 2% en moyenne, tout ceci ne fera qu’aggraver le déficit budgétaire, celui de la balance commerciale et l’endettement de l’état. En outre, en l’état de la conjoncture, l’économie britannique n’a vraiment pas besoin de relance par la consommation. Par ailleurs, le manque de compétitivité des entreprises britanniques qui, soit dit en passant, est probablement dû plus au manque de productivité qu’à la question fiscale, aggrave dangereusement la détérioration de la balance des paiements.

En ce qui concerne son éthique personnelle, le verra-t-on enclin à rétablir les valeurs morales dissoutes dans le social capitalisme de Mr Blair ? Fils de ministre du culte, on peut en effet le penser. A cet égard, les propos récents du Chef d’état major de l’armée de terre britannique sur la nécessité de rétablir ces valeurs d’abord chez soi avant d’aller les imposer aux autres ont une bonne chance de trouver un écho favorable chez le Chancelier de l’échiquier.

Pour ce qui est de la politique étrangère, de sécurité et de défense, Gordon Brown reprendra-t-il à son compte les lignes récemment exposées par Tony Blair? Dans le seul domaine de la défense on croit savoir qu’il préférerait investir l’argent public dans le domaine civil ou en faveur du développement de pays tiers moins favorisés plutôt que dans les interventions à l’extérieur. En ce qui concerne la question européenne, Gordon Brown va-t-il succomber à l’antipathie croissante des milieux d’affaires pour Bruxelles ou au contraire renforcer les liens avec le cercle européen ? A dire vrai on en doute si ce n’est parce qu’il souhaite garder les mains absolument libres en matière économique. La liste est longue des interrogations sur la façon dont Gordon Brown réconciliera demain ses sentiments plutôt socialisant, avec des données, cette fois pas seulement économiques et financières, mais bien globales. La « realpolitik » à l’anglaise l’emportera-t-elle aussi chez cet écossais et au fond comme toujours chez les dirigeants britanniques ? Quoiqu’il en soit, l’absence de remarques plus ou moins acerbes dans ses dernières interventions sur le « si et quand » il succédera à Tony Blair et le silence de ses partisans comme de ses adversaires et concurrents potentiels au sein du parti travailliste laissent maintenant à penser qu’un marché a bien été conclu entre les deux hommes et que le Chancelier de l’échiquier se rapproche enfin du poste tant et depuis si longtemps convoité.

i The Economist, “How to protect an industry”, 19th October 2006

Bruno Carré / IRIS / 28 octobre 2006



Bruno LG CARRE
Chercheur associé


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