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France - Turquie : reprendre l'initiative !

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Une nouvelle fois l'Assemblée nationale française s'est fourvoyée dans un débat et un vote dont les conséquences ne semblent guère la préoccuper. Ne tirant aucune leçon des vifs débats qui ont agité la France au cours des derniers mois à propos des lois dites mémorielles, notamment à propos de l'alinéa de l'une d'entre elles qui consacrait le " rôle positif " de la colonisation, 106 députés français ont donc pris la lourde responsabilité, ce 12 octobre 2006, de franchir un pas supplémentaire en criminalisant toute expression qui viserait à nier le caractère génocidaire des tragiques événements qui se sont déroulés au début du XXème siècle en Anatolie orientale. Il n'est pas dans notre propos de reprendre aujourd'hui les nombreux arguments qui ont été, vainement, avancés pour combattre cette grave erreur politique, mais plutôt d'examiner brièvement quelles peuvent être les conséquences d'un tel vote.

La principale d'entre elles est bien sûr la dégradation des relations entre Paris et Ankara. Pour tous ceux et celles qui depuis des années s'emploient à construire des ponts entre nos deux pays ; se mobilisent pour mieux faire connaître la Turquie et les impressionnantes évolutions de la société turque ; se battent pour que la Turquie puisse prendre à terme sa place pleine et entière au sein de l'Union européenne c'est un terrible constat, le sentiment d'un véritable gâchis.

En tant que républicain convaincu je suis particulièrement amer de constater qu'un groupe de pression bien organisé parvienne à peser de telle manière sur les décisions parlementaires. Qu'on ne se méprenne pas, il s'agit là de l'expression d'une forme de communautarisation de la politique extérieure de la France qui va totalement à l'encontre de nos principes mais aussi de nos intérêts nationaux.

La république française ne peut tenir son rôle que lorsqu'elle parvient à faire prévaloir le droit international et le refus de l'unilatéralisme - comme elle a par exemple su l'illustrer dans les enceintes internationales au cours de la période qui a précédé l'agression américano-britannique contre l'Irak en 2003 - ; ou encore quand elle concourt à réconcilier les nations et les Etats qui ont été ou qui sont opposés ; quand enfin elle se donne les moyens de reprendre toute sa place dans le projet européen dont le moins que l'on puisse dire est qu'il est en crise. C'est dans ces moments que la France parvient à se hisser au niveau des responsabilités qui doivent être les siennes.

Pour trois raisons, non exhaustives, 106 députés ont tourné le dos à cette voie : par leur décision ils rendent plus difficile le combat de ceux et celles qui tentent d'oeuvrer à la réconciliation des mémoires entre les Turcs et les Arméniens ; ils contribuent à l'instrumentalisation de cette question arménienne par tous les opposants français à la perspective de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ; et, comme par un effet symétrique, ils renforcent en Turquie les opposants à la perspective de l'entrée dans l'Union. Décidément, en participant à l'encouragement des nationalismes rétrogrades et des souverainismes frileux tout est faux dans cette démarche et dans ce vote !

C'est pourquoi il faut à la fois revenir sur le terrain de la raison politique, que les parlementaires n'auraient jamais dû quitter, et promouvoir les initiatives visant à dépassionner ces débats.

Ainsi la France doit reprendre toute sa place dans l'accompagnement de la candidature turque à l'Union européenne et ne plus s'acharner à constamment tenter de ralentir le processus en cours. Etre exigeant ne signifie aucunement multiplier les obstacles, au contraire. Paris doit par ailleurs réactiver dans les meilleurs délais les activités du Groupe de Minsk visant à régler la question du Haut-Karabakh dans le respect des normes du droit international. La France enfin doit concourir à aider la Turquie à lutter avec efficacité contre la recrudescence des attentats terroristes dont elle est victime et qui risquent de s'amplifier au vu de la dégradation de la situation en Irak, pays frontalier de la Turquie.

Bien sûr ces initiatives ne régleront pas comme par un coup de baguette magique les contentieux qui sont malencontreusement en train de s'accumuler, mais elles indiqueraient une nécessaire réaction pour stopper la dégradation des rapports entre nos deux pays.

Il est plus urgent que jamais de lutter en France contre les dérives électoralistes et communautaires, plus que jamais impératif de faire comprendre que l'intégration de la Turquie dans l'Union européenne constituera un multiplicateur de puissance pour les deux parties et que cela doit rester l'objectif. Nous ne sous-estimons pas les difficultés qui s'ouvrent à nous, notamment dans la période électorale qui s'annonce en France au cours de laquelle certains candidats ne manqueront pas une fois de plus d'instrumentaliser le dossier turc comme une sorte de repoussoir fantasmatique, se montrant par la même bien peu dignes des fonctions auxquelles ils aspirent.

Pour une série de raisons l'Union européenne a besoin de la Turquie, c'est pourquoi, plutôt que de continuer à lui envoyer des signaux hostiles, la France doit reprendre le cours de sa relation séculaire avec celle qui doit plus que jamais rester notre partenaire, notre alliée et surtout notre amie.

Didier BILLION, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques, auteur de L'enjeu turc - Armand Colin - 2006.

Didier Billion / Zaman - Turquie / 20 octobre 2006



Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS


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