Institut de Relations Internationales et Stratégiques - Accueil
english version  

 
FLUX RSS Flux RSS

 
imprimer la page  envoyer cet article à un ami   

Vers un retrait prochain des troupes britanniques d’Irak ?

Photo

Dans un entretien hier avec la rédaction du Daily Mail, le Chef d’État Major de l’Armée de Terre britannique, Sir Richard Dannat, vilipende la politique britannique en Irak. La vigueur de ses déclarations a surpris la plupart des commentateurs qui voyaient en Sir Richard un homme réservé, plutôt manageur qu’entrepreneur, surtout comparé à son prédécesseur, le très haut en couleur Sir Mike Jackson. Et pourtant ils auraient du s’y attendre de la part d’un homme qui, de retour d’une visite d’inspection en Afghanistan, avait déjà publiquement fait part de ses préoccupations sur l’insuffisance de la solde des soldats engagés si loin de la mère patrie. Il a ainsi contraint le chancelier de l’échiquier, Gordon Brown, à augmenter les soldes de £1.150 à £2.240 par mois !

Dans ses entretiens il a clairement laissé entendre que l’important est de dire la vérité, pas de laisser échapper, ici et là, « des fuites » et des rumeurs. Certes, il n’est généralement pas dans les habitudes des officiers supérieurs britanniques de critiquer publiquement les décisions des autorités politiques mais chacun sent bien depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, qu’un malaise grandissant affecte l’armée de terre dont le format n’a jamais été aussi réduit alors que le nombre et l’intensité des opérations dans laquelle elle est impliquée s’accroit de jour en jour. La projection des forces britanniques vers de nombreux et très variés théâtres d’opérations, dans des conflits le plus souvent à forte intensité, conduit à une sur-utilisation de l’armée de terre, moralement et physiquement inacceptable.

De surcroît, l’invocation permanente du devoir prosélyte d’imposer la démocratie à l’occidentale urbi et orbi, mais surtout la morale chrétienne, pour légitimer nombre des interventions, dans le même temps où cette même morale semble se dissoudre au sein même de la société au nom de laquelle ils interviennent, suscite chez les soldats de plus en plus d’interrogations sur la légitimité réelle des opérations.

C’est dans ce contexte que le CEMAT britannique a donc exprimé très vigoureusement le souhait de voir les troupes se retirer d’Irak le plus tôt possible. Dans un entretien qui révèle un homme conscient de la dimension morale de sa position autant que de la responsabilité qu’il porte, le général Dannat estime que les troupes britanniques ont peut être été temporairement les bienvenues dans ce pays, encore qu’elles n’aient y jamais été invitées, mais qu’elles ne le sont plus. Ce n’est pas le cas en Afghanistan où les troupes britanniques sont présentes à la demande du gouvernement du président Hamid Karzai (élu démocratiquement). Selon lui, le consensus qui prévalait en Irak au début du conflit en faveur d’une intervention et qui visait à établir la tolérance n’a eu pour d’autres résultats que de généraliser l’intolérance. A ce bilan on peut ajouter, dit-il, le fait que si les difficultés que les forces britanniques rencontrent dans le monde ne sont certes pas seulement dues à leur présence en Irak, elles les exacerbent. L’histoire montrera que les plans établis pour la conduite des opérations de maintien de la paix après l’offensive relèvent plus de l’optimisme que d’une véritable planification. L’histoire jugera aussi si l’objectif d’instaurer une démocratie libérale en Irak était raisonnable ou bien naïf mais, quoi qu’il en soit, aujourd’hui il convient que l’objectif soit moins ambitieux.

Selon le général Dannat, un vide moral et spirituel s’est creusé progressivement dans la société britannique qui permet aux Musulmans extrémistes de miner le mode de vie britannique. Il est temps que la société en prenne conscience. Il souligne que le manque de soutien aux valeurs chrétiennes ouvre la porte à un Islam prédateur, perverti, celui des extrémistes fanatiques qui veulent imposer leur vision au monde. Les combats menés par l’armée en Irak et en Afghanistan, et où que ce soit par la suite, sont la réponse à l’extérieur à la menace qui pèse sur le mode de vie des Britanniques chez eux. Les valeurs chrétiennes sont en danger mais continuer les combats en Irak ne fait qu’accroître ce danger.

Le général Dannat a profité de l’occasion pour évoquer de façon subtile le manque de moyens financiers qui pénalise aujourd’hui les forces, en critiquant l’envoi dans des hôpitaux civils des combattants blessés. Ils se retrouvent dans un milieu qui n’est pas le leur mais, pire encore, entourés d’un personnel pacifiste militant, ce qui est inacceptable. Cela démontre une totale incompréhension de la nation pour ses militaires. C’est au fond selon lui un coup de couteau dans le contrat entre la nation et ses forces armées. Quant aux équipements, un certains nombre sont inadaptés - des Land Rover là où il faut des véhicules blindés lourds - les programmes d’armement sont en retard parce qu’il n’y a pas les fonds nécessaires : « 29% du budget de la nation est affecté à la sécurité sociale. 5% à la défense. Chacun peut avoir son opinion sur la pertinence de cette répartition ».

Au plan pratique, Sir Richard envisage de réduire la longueur des missions de six &agave; quatre mois et pour ce faire de retirer les troupes stationnées en Allemagne.

Pour des raisons logistiques aussi bien que morales, il souhaite que la Grande-Bretagne concentre ses efforts sur l’Afghanistan, déclarant ainsi tout haut ce que beaucoup pensent tout bas et depuis plusieurs mois. Enfin en ce qui concerne l’Iran et la Corée du Nord, il estime que le dialogue doit prévaloir, surtout avec l’Iran.

Quand bien même ce matin sur les ondes de la BBC il a temporisé un peu ses propos d’hier, ses déclarations suscitent naturellement aujourd’hui selon les opinions, enthousiasme ou émoi dans les milieux médiatiques et politiques.

D’abord parce que la campagne en Iraq placée sous le signe de la morale se retrouve sous les feux de la rampe au nom de cette même morale qui aux yeux de Sir Richard Dannat fait désormais cruellement défaut en Grande-Bretagne. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Ensuite parce qu’elle révèle un profond malaise dans une des institutions les plus respectées et les plus solides du royaume. Enfin parce qu’elle atteint le Premier Ministre, comme son successeur pressenti, le chancelier de l’échiquier Gordon Brown. Dans un discours prononcé le 10 Octobre, ce dernier a clairement déclaré qu’il continuerait à soutenir les engagements de la Grande-Bretagne contre le terrorisme, y compris les engagements militaires, et qu’il lui donnerait les moyens de sa politique. Le doute subsiste quant à ses intentions réelles puisque depuis douze ans il est l’artisan de la réduction en termes réels des budgets de la défense !

Pour sa part, le Dr Liam Fox, ministre de la défense du cabinet fantôme, s’est félicité de cette franchise rafraîchissante, ce qui fait penser que le parti conservateur est probablement frappé d’amnésie puisqu’il fut en son temps un des plus fervents partisans des opérations en Irak et pourfendeur de la politique française qui choisit de ne pas en être! Quant aux Libéraux-Démocrates, ils regardent cette déclaration comme un « chien dans le jeu de quilles » de la politique étrangère du gouvernement.

Au total, même si en Grande-Bretagne les militaires de haut rang expriment plus facilement leurs états d’âme qu’ailleurs, les déclarations du CEMAT britannique sont de première importance. Elles ne sont ni innocentes au plan pratique ni sans conséquence quant à la légitimité et en tout cas à l’intelligence des interventions à tous propos sous couvert du devoir d’ingérence ou de précaution au nom des seules valeurs occidentales. A quand d’ailleurs un accroissement significatif de la contribution financière et militaire des pays musulmans dans les forces de l’ONU.

De plus, elles interviennent quelques jours avant la présentation au parlement par Gordon Brown du budget intérimaire d’automne. D’autre part ce n’est plus un secret pour personne que les Britanniques veulent se désengager d’Irak le plus vite possible pour pouvoir se concentrer sur l’Afghanistan qu’ils jugent (comme en 1878-1880 au titre de la théorie des frontières instables) la source de beaucoup de leurs malheurs et de ceux de leurs alliés.

Au plan philosophique, les Britanniques ont une expérience pratique et l’on peut dire scientifique des sociétés moins développées. Or la diffusion autoritaire du concept salvateur de démocratie à l’occidentale, seule et unique vérité révélée, et du capitalisme libérateur des pulsions consommatrices inhibées apparait à un nombre grandissant de dirigeants et d’analystes comme dangereuse et irresponsable. Cette politique d’une arrogance inouïe et d’un égoïsme sans équivoque fait preuve d’une ignorance crasse et perverse (parce que volontaire) des questions de développement. Elle s’exerce sur des peuples dont la religion, la culture, le rythme de vie, l’organisation économique autour du facteur rare et les relations de pouvoir complexes mais équilibrées qui en résultent, ont permis une perpétuation séculaire. L’imposition par la force brutale de notions qui leur sont totalement étrangères les ont amenés jusqu’à présent, au pire à périr physiquement au mieux à les pervertir mentalement et à les dégénérer socialement, voire à les retourner contre l’Occident. Le retour de l’Iran « développé » à l’occidentale du Shah à l’Iran moyenâgeux des Mollahs en est un exemple frappant !

A tout cela s’ajoute la révélation ce matin dans une publication d’une étude du journal médical « the Lancet » : elle révèle que ce sont 600,000 personnes qui sont mortes en Iraq depuis le début des opérations à cause des combats, des attentats mais surtout de la faim et du manque d’hygiène résultant de l’écroulement de toutes les structures gouvernementales, sociales et mentales du pays. Avec un tel bilan on comprend pourquoi des hommes de la qualité morale du général Dannat s’interrogent sur les raisons de l’engagement des hommes dont il a la responsabilité.

Bruno LG Carré / IRIS / 13 octobre 2006



Bruno LG CARRE
Chercheur associé


Institut de Relations Internationales et Stratégiques
2 bis, rue Mercoeur - 75011 PARIS
Tél. : 33 (0) 1 53 27 60 60 – Fax : 33 (0) 1 53 27 60 70
contact@iris-france.org