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Japon : Les défis de Shinzo Abe

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Jusqu'en 2003, date à laquelle il fut choisi par Junichiro Koizumi comme secrétaire du PLD, Shinzo Abe était surtout connu dans le monde politique japonais comme le fils de son père, Shintaro, un poids lourd du parti, chef du clan le plus à droite, et ancien ministre des Affaires étrangères. Son grand-père et son grand-oncle furent pour leur part tous deux Premier ministre. Mais, mise à part cette lignée familiale exceptionnelle, et une campagne interne au PLD rondement menée, Abe reste peu connu du grand public. Celui qui se définit comme un " conservateur ouvert " - ce qui n'est pas sans rappeler l'évocation d'un " conservatisme à visage humain " par George W. Bush lors de son élection en 2000 - va désormais devoir séduire un public moins convaincu que son parti, à la fois au Japon et sur la scène internationale.

En dépit de son ouvrage intitulé Vers un noble Japon, dans lequel il prône un pays “ fort et fier ", et de son programme politique, ses options restent dans l'ensemble encore peu précises, et ses premières apparitions publiques, si elles rassurèrent ceux qui le diabolisaient déjà comme un faucon de l'aile droite du PLD, laissèrent d'importantes zones d'ombres, qui sont autant de défis que le nouveau chef du gouvernement devra relever dans les prochaines années. Il lui faudra également se faire connaître, et se faire accepter dans un pays où Koizumi, bien que parfois considéré comme excentrique et imprévisible, bénéficiait d'une cote de popularité très importante.

Bien que populaire, le nouveau Premier ministre devra dans un premier temps convaincre les Japonais qu'il est l'homme de la situation, et que l'accueil froid que lui ont réservé les médias au lendemain de son investiture à la tête du PLD n'était pas justifié. " Abe a besoin d'une équipe solide qui donnera la priorité aux choses sérieuses, car il hérite d'un certain nombre de dossiers importants laissés en déshérence par le gouvernement Koizumi ", estimait ainsi le Yomiuri Shimbun. Plus sévère, le quotidien de gauche Asahi Shimbun s'interrogeait : " A-t-il les capacités de maîtriser en douceur ce monde complexe né de la fin de la Guerre froide ? ". " Nous en doutons ", répond le journal, qui n'aime guère Shinzo Abe, en notant ses " débuts remplis d'incertitudes ". Un jugement sévère qui illustre les incertitudes soulevées par l'investiture du nouveau Premier ministre, qualifié de trop jeune (à 52 ans, il est le premier chef de gouvernement japonais à être né après la guerre), et de trop peu expérimenté pour prendre la tête du gouvernement de la deuxième puissance économique mondiale, en pleine reprise économique, mais souffrant d'un déficit public sans précédent.

L'une des grandes questions est de savoir dans quelle mesure le nouveau chef du gouvernement choisira de suivre la voie tracée par son prédécesseur, notamment en matière de politique extérieure. " Nous ne vivons plus en des temps où nous serions prisonniers d'une idée préconçue selon laquelle il faut obligatoirement suivre des décisions prises à une époque antérieure ", a récemment déclaré le nouveau Premier ministre. En d'autres termes, le principe d'un changement constitutionnel sur la question des forces armées est clairement à l'ordre des priorités du nouveau gouvernement. Abe a d'ailleurs confié des postes à responsabilité du PLD à des proches, l'ancien ministre des Affaires sociales, Yuya Niwa, 62 ans, et le ministre de l'Agriculture Shoichi Nakagawa, 53 ans, tous deux favorables à une réforme de la Constitution. Pour sa part, le chef de la diplomatie, Taro Aso, également connu pour ses positions nationalistes, a été maintenu dans sa fonction. Avec une telle équipe, il est fort probable que la question de la réforme de la Constitution apparaisse à l'ordre du jour des priorités du nouveau gouvernement, ce qui serait un événement historique aux conséquences incertaines.

La tendance politique au Japon au cours des dernières années, renforcée par les déclarations d'Abe lors de son élection au Parlement, le 26 septembre, sur la nécessité de retrouver une fierté nationale, invite de nombreux observateurs à s'inquiéter de la résurgence des fantômes du nationalisme japonais. Les visites officielles au sanctuaire de Yasukuni, où est célébrée la mémoire des combattants de la Seconde Guerre mondiale (y compris des criminels de guerre) a été au cœur de la politique extérieure du Japon sous Koizumi. Ce fut également un sujet largement abordé lors de la campagne interne au PLD, des révélations sur les positions d'Hiro Hito confirmant que l'ancien Empereur voyait lui-même d'un mauvais œil la présence de criminels en ce lieu de mémoire. Abe eut la sagesse de se positionner à la fois comme un défenseur des traditions, en réaffirmant sa volonté de ne pas rompre avec les visites à Yasukuni, et un souci d'améliorer l'image de son gouvernement, en annonçant qu'il le ferait désormais à titre privé, et non officiel. Mais les doutes persistent sur la montée en puissance d'un nationalisme rampant au Japon, dont les visites au sanctuaire de Yasukuni ne sont que l'une des facettes les plus médiatiques, et qui comprend notamment l'affaire des manuels scolaires, la fierté retrouvée du drapeau, et le soutien aux forces armées lors de leur départ pour l'Irak. Dans ce contexte, les voisins du Japon seront-ils rassurés par l'arrivée au pouvoir d'un " faucon " ? Rien n'est moins certain.

Malgré ces doutes, il semble que sur plusieurs dossiers importants, l'attitude d'Abe pourrait être plus pragmatique que celle de son prédécesseur. Au premier rang des défis extérieurs qui pourraient marquer une certaine rupture avec les années Koizumi figure la relation avec la Chine. Abe était le favori des chefs d'entreprise du PLD, sensibilisés par la dégradation à leurs yeux inquiétante des relations de Tokyo avec Pékin. Contrairement à son prédécesseur, le nouveau Premier ministre semble en effet plus ouvert au dialogue avec la Chine, et souhaite tourner la page des tensions très nettes. Le message a été bien reçu à Pékin. " L'élimination des obstacles politiques fondamentaux aux relations entre la Chine et le Japon est impérative. C'est désormais une priorité première ", a déclaré le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères lors d'un point de presse. " Koizumi a été Premier ministre pendant cinq ans. Les changements intervenus sous son règne dans les relations sino-japonaises sont visibles par tous ", a ajouté Qin Gang, comme pour déplorer la détérioration assez nette des relations sous Koizumi, et dans le même temps se réjouir de l'arrivée au pouvoir d'Abe.

La nomination au poste de numéro deux du PLD de Hideano Nakagawa, classé à droite de l'échiquier politique, mais connu pour entretenir de bonnes relations avec de hauts responsables chinois, fut le premier signe concret d'un pas en direction d'un rapprochement avec Pékin. En s'entretenant avec le vice-ministre chinois des Affaires étrangères, Dai Bingguo, Nakagawa a d'ores et déjà placé ses pions en vue de réinstaller un dialogue avec Pékin, sous la forme de sommets bilatéraux. " L'atmosphère commence à être plus positive. Je pense que les relations nippo-chinoises vont se réchauffer. Il est important que les deux pays fassent un effort pour organiser un sommet d'ici la fin de l'année ", a ainsi déclaré Hideano Nakagawa.

L'autre gros dossier de politique étrangère est la relation avec la Corée du Nord et, de façon plus large, avec l'ensemble de la péninsule coréenne. L'intronisation de Shinzo Abe à la tête du PLD a coïncidé avec l'adoption par le Japon de sanctions économiques contre la Corée du Nord. Au cours de sa campagne au sein de son parti, Abe s'était à plusieurs reprises exprimé en faveur de telles mesures. Les nouvelles sanctions " ne visent que les organisations et les gens qui sont liés au développement des armes de destruction massive et des missiles (nord-coréens), pas les autres ", souligna-t-il lors du vote des sanctions. Il est également favorable au principe de frappes préventives à l'égard du régime de Pyongyang, d'où sa réputation de faucon. Son arrivée au pouvoir devrait ainsi confirmer le durcissement de Tokyo vis-à-vis de Pyongyang. Les dirigeants ont pris le message très au sérieux. Dans un discours à l'Assemblée générale de l'ONU le lendemain de l'élection d'Abe, le vice-ministre nord-coréen des affaires étrangères, Choe Su-hon, a affirmé que " la possession d'une force de dissuasion, uniquement à des fins d'auto-défense, est entièrement conforme aux intérêts des pays de la région en matière de paix et de sécurité ", critiquant au passage l'influence de Washington sur la politique de non-prolifération et son ingérence dans les questions sécuritaires asiatiques.

Pyongyang semble ainsi jouer sur deux tableaux. D'un côté, le régime exige un accord avec les Etats-Unis, et force ainsi les Américains à s'asseoir à la table des négociations avec les acteurs régionaux, avec comme réclamation l'arrêt des sanctions américaines. De l'autre, la Corée du Nord cherche à imposer un dialogue régional, en affirmant ne pas menacer ses voisins, mais simplement assurer sa défense. Dans ce contexte, les sanctions japonaises pourraient, plus que celles des Etats-Unis, avoir un impact sur les choix stratégiques de Pyongyang. Reste à savoir quelle sera leur nature.

De son côté, la Corée du Sud a toutes les raisons de s'inquiéter d'un Japon plus ferme à l'égard de son turbulent voisin, même si elle en comprend les raisons. A Séoul, on s'efforce tant bien que mal de favoriser un rapprochement inter-coréen dans lequel le Japon et la Chine seraient invités à prendre part. Dans ces conditions, la position catégorique de Tokyo pourrait être perçue à Séoul comme un frein à une pacification souhaitable de la péninsule. Par ailleurs, la population coréenne se montre dans sa majorité inquiète du réveil du nationalisme japonais, et rejoint sur ce point la position de la Chine (et même de Taiwan). Là encore, il faudra pour le nouveau gouvernement japonais trouver les mots justes pour rassurer un allié indispensable dans l'hypothétique construction d'une zone régionale de libre-échange et de paix.

Le dernier défi concerne l'avenir des relations avec les partenaires extérieurs, au premier rang desquels Washington. Le partenariat avec les Etats-Unis s'est amélioré de façon substantielle sous le gouvernement précédent, notamment en ce qui concerne les relations sur les questions internationales et stratégiques. Le Japon s'est joint à la coalition en Irak, et a, pour la première fois de son histoire post-1945, envoyé des troupes hors de son territoire. Le 20 juin 2006, le Premier ministre Koizumi annonçait le retrait des troupes terrestres, l'objectif de la mission militaire en Irak (signifier un soutien sans faille à l'allié américain) ayant été atteint. Se pose alors la question, dans un contexte marqué par une volonté d'affirmation sur la scène internationale, et d'un meilleur contact avec la Chine, de l'avenir des relations Washington-Tokyo. Au-delà des déclarations d'intention, et d'un partenariat stratégique qui semble s'être consolidé au cours des dernières années, subsistent des zones d'ombre qui pourraient ternir cette relation, comme le retrait progressif des troupes américaines stationnées à Okinawa, ou les craintes américaines de voir le Japon se rapprocher trop de la Chine. Pour s'affirmer dans la région autant que sur la scène internationale, le nouveau gouvernement devra avoir en mémoire le slogan de l'ère Meiji, " quitter l'Asie et rejoindre l'Europe ", et choisir soit d'en imiter le principe, soit au contraire de privilégier le rapprochement avec ses voisins, même si cela suppose un repenti sur les crimes de guerre qui, si douloureux soit-il pour des dirigeants nationalistes, n'en est pas moins la solution la plus pragmatique.

Barthélémy Courmont est Chercheur à l'IRIS, Responsable du Bureau IRIS à Taiwan.

Barthélémy Courmont pour l’IRIS / 4 octobre 2006



Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS


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