|
Il faut remercier Pascal Boniface et Elisabeth Schemla de s'être attelés à ce dialogue a priori impossible. Tout les oppose, en effet, depuis la polémique née d'une note interne au PS, en 2001, dans laquelle le directeur de l'Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS), par ailleurs militant socialiste, recommandait à son parti de rééquilibrer une position à ses yeux excessivement favorable à Israël dans le conflit du Proche-Orient. Un an et demi plus tard, Proche-Orient.info, le site d'information spécialisé que dirige Elisabeth Schemla, a reproché à Pascal Boniface une interview au journal suisse Le Temps, dans laquelle il assimilait Israël aux pays rangés par George Bush sur "l'axe du Mal".
Pour Pascal Boniface, la journaliste engagée qu'est Elisabeth Schemla a participé à une campagne qui l'a fait soupçonner d'antisémitisme et a détourné de lui des partenaires professionnels et politiques. Elle, de son côté, le considère comme un des promoteurs d'une vision systématiquement biaisée du conflit israélo-arabe, vision qui nourrit une hostilité radicale contre Israël, contre ceux qui prennent sa défense et, finalement, contre les juifs en général.
L'intérêt de leurs échanges n'est pas de vider leur querelle, qui reste entière à quelques mises au point près. Leur discorde nous intéresse parce qu'elle est la nôtre, tant il est vrai que, pour des raisons diverses, le conflit du Proche-Orient fait partie du débat national français. Au fil des onze chapitres du livre, de l'origine du conflit à la récente guerre du Liban, en passant par l'antisionisme, l'antisémitisme, la querelle de l'islam, le cas Dieudonné, la polémique provoquée par Alain Finkielkraut et le rôle des médias - Le Monde, comme il est normal, n'est pas épargné par la critique -, les deux adversaires, porteurs des convictions en présence, les exposent avec clarté et avec force. Nous sommes constamment, grâce à eux et avec eux, au coeur des questions.
Le point de vue de Pascal Boniface est celui d'un homme de gauche, pour qui "la dimension religieuse" du conflit du Proche-Orient "accompagne" celui-ci, mais "ne l'explique pas". Il y voit un conflit "politique et territorial", non pas "religieux ou ethnique". Pour Elisabeth Schemla, "la solidarité tiers-mondiste ou Nord-Sud avec le peuple palestinien" est à la fois "politique et religieuse". De gauche elle aussi, elle "comprend et partage" l'aversion et la crainte que cette emprise du religieux peut provoquer chez des Européens qui se croyaient "débarrassés de l'opium des peuples", selon la formule de Karl Marx pour désigner la religion.
L'opposition entre les deux interlocuteurs tient pour une large part à cette divergence de base, qui entraîne des appréciations opposées quant à l'enchaînement des causes et des effets dans le conflit israélo-arabe et dans ses répercussions à travers le monde. "Si l'on considère que le conflit israélo-palestinien est éternel, alors Ariel Sharon a bien servi les intérêts israéliens", estime Pascal Boniface, reprochant à l'ancien premier ministre d'avoir refusé de négocier avec l'OLP. Au contraire, pour Elisabeth Schemla, Ariel Sharon était le seul à avoir "la légitimité et la profondeur historique" nécessaires pour "amener les Israéliens sur la voie de la paix", en reconnaissant que "le nationalisme palestinien (est) aussi peu soluble que le nationalisme juif".
Leur débat est d'autant plus instructif que leurs positions ne sont aucunement caricaturales. Pascal Boniface rejette la condamnation du sionisme comme "racisme" et y reconnaît l'aspiration du peuple juif à un Etat, aussi légitime que celle de tout autre peuple. Elisabeth Schemla éprouve la même aversion que son adversaire pour l'occupation militaire subie par les Palestiniens des territoires occupés depuis 1967.
Mais si la simple existence de ce dialogue porte témoignage des vertus de la démocratie et de sa vitalité dans notre pays, le débat montre aussi la largeur du fossé qui sépare aujourd'hui les esprits d'hommes et de femmes partageant pourtant les mêmes principes du droit et de la justice. L'angoisse de cet éloignement, évidente chez Elisabeth Schemla, semble étrangère à Pascal Boniface.
" Halte aux feux ", Pascal Boniface, Elisabeth Schemla, Flammarion, 338 pages, 19 euros
“Halte aux feux” de Pascal Boniface et Elisabeth Schemla par Patrick Jarreau / Le Monde / 26 septembre 2006
|