
Qui oserait encore douter que Taïwan est une démocratie ? Certainement pas l'institut américain Freedom House qui, dans son dernier rapport, place la République de Chine au premier rang des démocraties dans le monde, au même niveau que les puissances occidentales, avec la note maximale. Dans le même temps, la République Populaire de Chine se voit affublée d'un jugement très sévère, qui dépeint Pékin comme un régime aussi autoritaire que les Etats voyous. De quoi réjouir ceux qui, dans l'entourage du pouvoir à Taïwan, martèlent que l'idée d'un rapprochement avec la Chine continentale serait contraire au principe même de la démocratie, le décalage étant, sur cette question, trop important entre Taipei et Pékin.
Il faut reconnaître qu'au cours des quinze dernières années, la démocratie a fait des progrès considérables à Taïwan, sous l'impulsion des réformes entreprises sous la présidence de Lee Teng-hue dans les années 90, et par le biais d'un système de représentation de la population comparable à celui des démocraties occidentales, avec des élections présidentielles et législatives, et un principe de multipartisme que personne ne songerait à remettre en question. A cela s'ajoutent des débats politiques intenses sur des questions de société autant que les relations avec Pékin, les Etats-Unis, et la représentation de Taïwan à l'ONU. Parallèlement à ces tendances s'est développé un sentiment identitaire, qualifié de nationalisme créole, reposant sur l'idée selon laquelle Taïwan se différencie de la Chine continentale par sa population et sa culture aborigène, mais surtout par un décalage démocratique en sa faveur qui décrédibilise toute tentative de rapprochement.
De tels arguments sont incarnés par Chen Shui-bian, président élu en 2000 et réélu, dans un contexte particulier (après une tentative d'attentat qui reste obscure) en 2004, défenseur de la démocratie taïwanaise, mais qui doit faire face au revers de la médaille, et à une contestation propre aux grandes démocraties. Plus d'un demi-million de personnes dans les rues de Taipei, un million selon les organisateurs, vêtues de rouge et scandant " Chen Shui-bian, va-t-en ", ont ainsi clos une semaine de protestation sans précédent à Taïwan, qualifiée d'historique selon de nombreux commentateurs, certains n'hésitant pas, de façon certes exagérée, à comparer cet événement à la révolution française ! La manifestation du 15 septembre, la plus importante, s'est même soldée par le plus grand rassemblement populaire que Taïwan ait jamais connu, malgré la pluie. Il s'agit également du plus grand rassemblement pacifique du monde sinophone, ce qui fait la fierté des commentateurs heureux de constater que Taïwan incarne les valeurs de la démocratie et de la liberté d'expression, qu'ils se rallient ou non au mouvement d'ailleurs.
Chen Shui-bian, partisan de l'indépendance, est au cœur de revendications qui dépassent largement le cadre politique, et ciblent son entourage, fortement soupçonné de corruption. Son épouse et son gendre sont les principaux visés par une campagne anti-corruption, engagée depuis quelques mois, qui n'est pas parvenue à ses fins par le biais des institutions (notamment l'échec annoncé d'une procédure de destitution au Parlement), et qui trouve dans la rue un soutien inespéré. Les opposants politiques du Guomintang se sont ainsi joints à certains de ses anciens électeurs et alliés, déçus de son gouvernement, et qui estiment que Chen a trahi la confiance qu'ils avaient placée en lui.
L'instigateur de ce mouvement est le vétéran de la politique Shih Ming Teh, défenseur des droits de l'homme et ancien proche de Chen. Après avoir passé 25 ans en prison sous le régime de Chang Kai-chek, et défendu à l'époque par un avocat qui n'était autre que Chen, grand artisan du mouvement démocratique du début des années 90, il avait ensuite pris la tête du Parti démocrate progressiste (DPP), et participé à l'accession de Chen au pouvoir en 2000. Aujourd'hui atteint d'un cancer du foie, et ne briguant aucun mandat, la lutte contre la corruption est son baroud d'honneur, et la destitution de Chen, son ancien ami devenu la cible de toutes ses attaques, son dernier combat. Shih est d'ores et déjà considéré par de nombreux observateurs comme le " Nelson Mandela " taïwanais, ce qui peut sembler excessif, mais illustre le gigantesque élan de sympathie que recueille cette figure quelque peu atypique de la vie politique asiatique.
Le DPP s'est efforcé de venir au secours de son président en organisant, le 16 septembre, une contre-manifestation dans les rues de Taipei, et faisant venir pour l'occasion des bus de toute l'île chargés de sympathisants aux couleurs de leur parti. Ce rassemblement, qui, selon les organisateurs, a compté 250.000 personnes (50.000 selon la police), s'est soldé par un soutien à la déclaration d'indépendance et au particularisme de Taiwan plus qu'à un ralliement en faveur de Chen, qui ne s'est d'ailleurs pas montré aux côtés des manifestants. Par ailleurs, la manifestation anti-Chen, loin de laisser placidement la place à celle en faveur du président, s'est poursuivie autour de la gare centrale de Taipei, à quelques centaines de mètres seulement du palais présidentiel, avec un nombre de participants plus élevé que le mouvement organisé par le DPP. En d'autres termes, le rêve d'une contre-manifestation populaire que caressait Chen ne s'est pas réalisé, et s'est même retourné contre lui.
Les Taïwanais ne veulent plus de Chen Shui-bian dans leur immense majorité, et celui qui se définit lui-même comme le "fils de Taïwan" doit aujourd'hui faire face à un mécontentement sans précédent - sa côte de popularité avoisinant les 10% - et il doit le faire en dirigeant démocrate, c'est-à-dire en tenant compte de l'opinion publique. Ses opposants lui reprochent de ne pas tenir ses engagements en faveur d'une démocratie à l'écoute du peuple, et le blâment pour son autisme, la seule réponse apportée par le gouvernement qu'il dirige ayant été de rappeler qu'il a été élu pour un mandat prenant fin en 2008, et que quelle que soit l'ampleur du mouvement, il restera à son poste. De tels arguments, si légitimes fussent-ils, ne suffiront cependant certainement pas à affaiblir la détermination de Shih et de dizaines de milliers de personnes qui ont décidé de poursuivre le mouvement au moins jusqu'au 10 octobre, jour de la fête nationale.
La défense de Chen étant brisée de l'intérieur, lui reste l'exutoire de la politique étrangère, et le spectre des relations avec Pékin. Le président du DPP, proche de Chen, et potentiel candidat de son parti aux prochaines élections, Yu Shyi-kun, en visite à la très conservatrice Heritage Foundation à Washington, a mis en garde les autorités américaines qu'un retour au pouvoir du Guomintang en 2008 se solderait par un dangereux rapprochement avec la Chine continentale et la remise en cause des liens avec le Japon dans le domaine sécuritaire. Cela aurait même pour conséquence, selon l'intéressé, de mettre en péril la démocratie taïwanaise, qui souffrirait alors d'une expérience comparable à celle de Hong Kong, et les intérêts américains dans la région. Mais un tel discours ne séduit plus Washington, qui estime que Chen a perdu, en l'espace de six ans au pouvoir, tout son crédit, et que d'allié incontournable, il est peu à peu devenu encombrant et même, selon les analyses de certains experts américains (dont le très indépendant Carnegie Endowment for International Peace), dangereux pour les intérêts de Washington dans la région. En d'autres termes, les Etats-Unis ne prendront pas le risque de soutenir un dirigeant décrédibilisé et dont ils n'attendent que la fin du mandat. A cela vient s'ajouter le difficile contexte international, qui oblige Washington à faire montre de prudence vis-à-vis de la Chine, afin de s'attirer le soutien de Pékin dans les grands dossiers sécuritaires que sont la guerre contre le terrorisme, la situation difficile au Moyen-Orient, et le dialogue avec Pyongyang. Les Etats-Unis ne peuvent se permettre, pour les beaux yeux d'un président taïwanais devenu aussi impopulaire qu'encombrant, de se mettre à dos le nécessaire soutien de la Chine.
La énième demande de réintégration de la République de Chine à l'ONU, passée presque inaperçue dans ce climat politique difficile, confirme d'ailleurs les données de la realpolitik dont Chen ne semble visiblement pas coutumier. Devant la situation de blocage dans l'hypothétique processus de réintégration de la République de Chine, dont la concrétisation serait pourtant une véritable victoire politique pour le DPP, Chen a tout simplement proposé d'entamer une procédure d'adhésion, en soumettant à l'Assemblée générale de l'ONU un vote en faveur de l'entrée de Taïwan dans l'Organisation, soit sous un nouveau nom, non officiel, et qui marquerait un tournant majeur dans l'histoire de l'île. Les experts en relations internationales serrent les dents à l'idée de la réaction de Pékin, qui prendrait cela pour une véritable déclaration de guerre, mais s'inquiètent également qu'un tel amateurisme en matière de politique étrangère ne finisse par fâcher l'allié américain. La stratégie jusqu'au-boutiste de Chen sur ce point pourrait avoir des effets dévastateurs qui ne se traduiraient pas tant par une improbable (pour l'heure du moins) invasion chinoise, que par une rupture nette du partenariat avec Washington.
Dans ces conditions, si les manifestants anti-Chen ne doivent pas s'attendre à un geste du président taïwanais, fermement attaché à son poste - et qui serait exposé à plusieurs procès s'il démissionne, les évènements de septembre confirmant deux tendances. La première est que les derniers mois de Chen au pouvoir vont ressembler à un long chemin de croix et que, dans l'optique des élections de 2008, même les plus fidèles membres de son parti risquent de l'abandonner les uns après les autres, afin de sauver ce qui peut l'être. Le DPP ne veut certes pas d'élections anticipées, qui se solderaient par la victoire du Guomintang - après tout, qui sait ce qui peut se produire d'ici 2008 - mais ne fait plus front commun derrière son président. La deuxième tendance est que, contrairement aux apparences que la double élection de Chen avait laissé entrevoir, les Taïwanais ne veulent pas d'une rupture définitive avec la Chine continentale, qui serait pour eux synonyme de confrontation hautement probable. Sur ce point, l'attitude ambivalente de Washington, qui soutient la souveraineté de l'île mais s'inquiète d'une déclaration d'indépendance, invite de nombreux analystes taïwanais à considérer que l'avenir de leur démocratie passe par un dialogue renforcé avec Pékin. Le Guomintang l'a compris, en témoigne la rencontre historique entre Lien Chan, l'un des leaders du parti nationaliste (ancien vice-président de Lee, et battu à la présidentielle par Chen en 2000), avec Hu Jin-tao à Pékin en mai 2005. Les dirigeants chinois, de leur côté, se frottent les mains de voir Chen en si difficile posture et, ironie du sort, les Taïwanais choisir le rouge comme couleur d'un mouvement populaire dépassant les clivages politiques. Et d'ajouter que, du côté de Pékin comme de Washington, on prépare déjà l'après-Chen, avec les yeux rivés sur l'actuel maire de Taipei, Ma Yin-jio, donné grand favori pour la prochaine élection, et qui s'est joint au mouvement anti-Chen le temps de quelques photos et d'une poignée de main amicale avec Shih.
Barthélémy Courmont pour l’IRIS / 20 septembre 2006
 Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS
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