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La chronique de Pascal Boniface

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Le 11 septembre n’a pas changé le monde au sens où il n’a pas modifié l’ordre international. Les rapports de force entre les puissances, la politique suivie par chacune d’entre elles sont restées à peu près les mêmes. Les Etats-Unis ont été durement touchés mais pas affaiblis. Leur statut d’hyperpuissance n’a en rien été remis en cause. Les places respectives de la Russie, Chine, Japon, Europe, n’ont pas été affectées. Les challenges qu’ils ont respectivement à relever n’ont pas été transformés radicalement. En ce sens, on ne peut pas comparer le 11 septembre avec la chute du mur de Berlin, qui a réellement modifié la structure des relations internationales avec la fin du clivage Est/Ouest. Du Proche-Orient à la préservation de l’environnement, de la lutte contre le SIDA au déséquilibre économique Nord-Sud, aucun des grands défis auxquels la planète est confrontée n’a vu les termes de sa problématique réellement affectés par le 11 septembre. Le terrorisme était déjà depuis longtemps à l’ordre du jour de l’agenda international. L’unilatéralisme américain existait également avant.

Ce sont les conclusions qu’ont tiré George W. Bush et son administration de cet événement dramatique et qui ont modifié la politique américaine, et, du fait de la puissance américaine, cela a eu un impact considérable sur l’Etat de la planète. La guerre d’Irak est une conséquence du 11 septembre mais elle n’était pas la seule réponse possible au 11 septembre. On peut faire une comparaison avec l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand en 1914. Cet acte terroriste aurait pu ne pas avoir d’impact historique. Il a été à l’origine de la première guerre mondiale de par les décisions funestes prises par les grandes puissances de l’époque.

Ben Laden avait annoncé lui-même ses trois objectifs en 1998 : libérer l’Arabie Saoudite en particulier, et le monde arabe en général, de la présence américaine, mettre fin aux souffrances du peuple irakien du fait de l’embargo qui lui était imposé, et libérer le peuple palestinien de l’occupation israélienne. Le 11 septembre l’a peut-être fait entrer avec fracas dans l’histoire. Mais son échec est patent : le pacte entre Ryad et Washington n’a pas été remis en cause. La présence américaine dans le monde arabe s’est renforcée politiquement et militairement. Le 11 septembre a débouché sur la guerre d’Irak et le sort des Palestiniens s’est aggravé depuis. George W. Bush doit d’ailleurs à ces attentats le fait d’avoir gagné une stature de chef de guerre et donc de chef d’Etat, et d’avoir été réélu en 2004.

Bush a choisi de faire de la guerre contre le terrorisme, une guerre globale, priorité stratégique pour les Etats-Unis, comme l’était auparavant l’affrontement contre le bloc soviétique. Le sentiment justifié d’être victime a conduit les Américains à faire des réponses militaires erronées. Alors qu’Al Qaïda avait perdu son sanctuaire afghan et était affaibli, la guerre d’Irak lui a donné un nouvel élan. Les Etats-Unis ne sont pas plus en sécurité aujourd’hui qu’ils ne l’étaient en 2001, même s’ils ont augmenté de près de 50% leurs dépenses militaires. Jamais le poids du complexe militaro-industriel n’aura été aussi fort aux Etats-Unis.

George W. Bush n’est ni parvenu à vaincre Al Qaïda, ni même à capturer Ben Laden. Il ne cesse de répéter que l’Amérique est plus sûre qu’au 11 septembre, mais pas encore tout à fait en sécurité. C’est à la fois l’aveu d’un échec car l’Amérique n’a résolu aucun des problèmes posé par le 11 septembre, mais c’est en même temps une victoire politique pour George W. Bush. En effet, si le 11 septembre a été utile à Bush, la politique suivie par ce dernier est néfaste aux Etats-Unis. Le président américain a réussi pour le moment à imposer son agenda de lutte contre le terrorisme et de faire de celle-ci l’horizon de l’agenda stratégique, un horizon qui s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’en approche. La guerre contre le terrorisme telle que la conduit Bush pourrait bien être une guerre sans fin, car elle contribue à nourrir un terrorisme qu’elle affirme combattre. Non seulement le conflit majeur israélo-palestinien n’a pas été résolu mais d’autres se sont développés (guerre d’Irak, guerre du Liban).

Jamais l’image des Etats-Unis n’aura par ailleurs été aussi mauvaise dans le monde arabe et musulman. Après le 11 septembre, George W. Bush avait posé la question, pourquoi nous hait-on tant ? Il n’a toujours pas trouvé la réponse, car si Washington a développé les moyens juridiques et militaires de lutte contre le terrorisme, une véritable réflexion stratégique sur cette question n’a toujours pas été lancée. Il est vrai qu’elle devrait conduire à des remises en cause radicale de la politique extérieure américaine.

George W. Bush entretient volontairement une confusion idéologique et mêle sous le vocable de terrorisme tous les adversaires des Etats-Unis, de l’Iran à Al Qaïda. Israël, à court terme, est l’un des bénéficiaires des événements, se présentant comme le champion du monde occidental dans la lutte contre le terrorisme, comme son poste avancé au Proche-Orient. Mais la perpétuation du conflit israélo-palestinien, la dégradation du sort des Palestiniens et le soutien quasi total des Etats-Unis à Israël, sont des sources de la colère du monde musulman. Les problèmes de sécurité restent la préoccupation principale des Américains, la sécurité étant largement réduite à la lutte contre le terrorisme.

Le fossé entre le monde arabe et le monde occidental se creuse largement. Chacun répète à l’envie qu’il faut réfuter l’hypothèse d’un choc des civilisations. Pourtant, ce dernier est passé du stade d’une théorie stratégique relativement fumeuse à une perspective que non seulement on ne peut pas écarter, mais qui semble se rapprocher chaque jour. Et c’est là une victoire pour Ben Laden.

Pascal Boniface / 6 septembre 2006



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS


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