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Haïti, cap sur l’amérique latine

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René Préval, élu président de Haïti le 7 février dernier, a effectué une tournée sud-américaine insolite. Il est sans doute le premier chef de l'Etat haïtien ayant pris une telle initiative diplomatique, celle de partir à la rencontre de l'Argentine, du Brésil et du Chili. Il avait bien sûr, ses raisons, de bonnes raisons. Mais qui aurait pu imaginer il y a seulement quelques semaines ce nouveau Cap haïtien plein sud ?

Haïti, ses élites de Pétion ville et de l'hôtel Montana, regardent en effet désespérément vers la France depuis l'indépendance. Toussaint-Louverture avait cru au discours émancipateur de la République. Bonaparte en le renvoyant à la Case départ, celle des esclaves, en a fait un libérateur admiré par Simon Bolivar, lui-même. Pris de court par les évènements " T-L " faute de drapeau improvisa sur le champ de bataille. Saisissant la bannière tricolore, il a déchiré symboliquement le blanc couleur de la monarchie et de la tradition, le blanc couleur du maître.

A l'occasion du bicentenaire de l'indépendance, la France a dépoussiéré cet héritage peu glorieux. On est allé chercher le général Dumas et son génial littérateur de fils. Les cendres de Victor Hugo, étonnant contestataire des années 20, 1820, qui avec son premier roman publié, Bug-Jargal, a épinglé la bonne société esclavagiste et bien pensante de l'époque. Le grand ménage s'est pourtant arrêté là. Les manuels scolaires des enfants de France et de Navarre ignorent toujours que les soldats du " petit caporal " ont essuyé leur première grande fessée militaire en Haïti, vaincus par les éléments naturels certes, mais aussi par l'ardeur combattante d'anciens esclaves. Vaincus encore par la cause de la Liberté et de l'Egalité, qui n'était manifestement pas dans le camp de la soi-disant Grande Nation. Les malheureux Polonais qui avaient rejoint l'armée française, pour ne pas servir les monarchies autrichienne, prussienne et russe, embarqués dans cette aventure caribéenne douteuse, y ont perdu leur latin républicain. Ils sont passés avec armes et bagages du côté Noir, celui de la Vertu offensée. Humiliée à Saint-Domingue, mais généreuse tout autant qu'amnésique l'ancienne mère patrie, foyer des arts, des lettres et de la morale républicaine, a finalement contraint les Haïtiens à payer leur affranchissement collectif. L'ardoise a été lourde. L'Etat haïtien a fini de l'honorer dans les années 30, 1930..

Et pourtant, tout au long de ces années les Haïtiens éclairés, ont tourné leurs yeux et leurs esprits vers Paris, vers cette France marâtre, qui restait un modèle tellement ambiguë, que tout Haïtien un peu fortuné s'y installait comme dans ces fameuses auberges espagnoles du XIXème siècle, en y apportant le meilleur de lui-même. Paradoxalement ces Haïtiens ont ainsi enrichi la littérature et la culture françaises. Paradoxalement ils ont ainsi posé les pierres fondatrices d'une écriture caribéenne en français. Pardoxalement il a fallu attendre les indépendances africaines et d'autres pour que les René Depestre et Jules Roumain, soient lus et reconnus comme auteurs haïtiens de langue française.

La France pour autant a-t-elle banalisé sa relation avec Haïti ? Rien n'est moins sûr. La France a-t-elle au contraire tourné le dos à son ancienne colonie noire des Amériques ? Les chiffres sont têtus et cruels. Bien sûr il y a les droits de l'homme. La France se veut exemplaire. La France se rappelle donc d'Haïti, chaque fois que ses gouvernants passent la ligne blanche des droits sacrés et humains. La sanction est immédiate. Aide et coopération sont suspendues, pour la bonne cause s'entend, et avec sans doute le consentement des grands argentiers. Silence on coupe, les droits de l'homme passent. Et de temps en temps les chevaliers du ciel, tout de kaki vêtus, s'envolent avec armes et bagages vers Port au Prince. Quelques semaines pas plus, l'expérience napoléonienne n'a pas été oubliée. Ensuite, ensuite, et bien on tourne la tête, vers le parvis des droits de l'homme, quand les Haïtiens bien nés viennent frapper à la porte, pour quémander dans un français châtié un coup de main économique et salvateur.

Le petit peuple de Saint-Domingue a lui depuis pas mal de temps coupé au plus court. Il a mis les voiles vers l'Eden américain. La Floride est devenue terre d'accueil, la dixième province haïtienne. Le bouche à oreille a ouvert à la géographie des générations de paysans illettrés. Risquant leur peau, une peau qui à vrai dire n'avait jamais été cotée à la bourse de Port au Prince, ils se sont improvisés matelots. Echoués vers Miami par vagues successives ils ont été de plus en plus mal accueillis par leur voisin américain. Il est vrai que l'infanterie de marine des Etats-Unis qui avait occupé Haïti de 1916 à 1930, pour obtenir le remboursement d'une dette, avait été fraîchement reçue. Mais enfin elle était restée 14 ans, avait fait suer le burnous, ou son équivalent local, pour acquitter les frais de séjour.. Alors l'un dans l'autre certains s'étaient dits que un prêté valait un rendu . . Et bien non, présidents démocrates et républicains ont ces dernières années inventé toutes sortes de plans, plus ou moins généreux, plus ou moins policiers, pour mettre un terme au scandale du siècle, l'immigration des pauvres chez les riches. L'ambassade des Etats-Unis à Port au Prince multiplie sur son site internet les mises en garde à l'intention des candidats à l'aventure maritime vers la Floride, du moins pour ceux qui sauraient lire, et lire en anglais s'entend .. Au large les garde-côtes veillent au grain, bibles dans le tiroir de bord et regard " vulcanique " sur les dos mouillés qui moutonnent à fleur d'océan. Sur place aux portes de Bel Air et de Cité Soleil, quartiers résidentiels des postulants à l'exil, une kyriade de pasteurs, bardés de diplômes divins, vante les vertus de l'au-delà pour apaiser les estomacs en berne. Bien sûr il y a bien la charité des compatriotes qui ont réussi, les Tonton Cristobal des Florides. Ils sont bien là. Le musicien rappeur Jean Wyclef, et son cousin bassiste, Jerry " Wonder " Duplessis, et d'autres ont connu le succés là bas. Ils ont décidé de revenir, de temps en temps pour faire quelque chose. Nou pran pousyé nou fé I tounen en diamant. [nous transformons la poussière en diamant]. Vaste programme, généreux, et ambitieux. Les chefs de gang, dans les bidonvilles, l'ont confirmé à Jean Wyclef, " Dis leur de penser à nous, dis leur (aux riches) de se souvenir qu'il y a un coin à Port au Prince qui s'appelle Cité Soleil ". Jean Wyclef, rappeur à succés aux Etats-Unis pourra-t-il à lui tout seul répondre à ce cri de désespoir ?

René Préval, le nouveau président, a les pieds sur terre. Gade oun kaka ! A-t-il pensé, faute de pouvoir s'exprimer en public. Qui est en Haïti depuis plus d'un an, les mains dans le cambouis ? Qui essaie de nous sortir de la gadoue ? La France ? C'est vrai la France a toujours le mot juste. Mais comme disent les Américains elle essaie de voyager en première avec un billet de seconde. Jusqu'ici on a pas vu beaucoup de Français en Haïti. Quelques centaines de soldats pendant trois petits mois ont fait illusion. Mais depuis les Français, les officiels s'entend, ceux des bureaux Empire, veillés par des huissiers à chaîne, présentent les factures, dont ils savent le bien fondé, à d'autres. Le mouvement associatif, les Régions et départements de France ont été invités à passer à la casserole humanitaire. Quant aux Américains, leur obsession est d'assécher, non pas le détroit de Floride, mais les envies d'exil, qui mouillent les yeux devant la boutique de Western Union à Port au Prince.

Alors il s'est dit, foi de Préval, je m'appelle aussi Garcia, Garcia Préval. Et si j'allais voir les cousins ignorés d'Amérique latine ? Après tout comme l'a rappelé un écrivant chic et choc haïtien, Louis-Philippe Dalembert (1) c'est chez nous que Colomb a débarqué, c'est chez nous qu'il aurait dit regardant la terre ferme avec sa longue vue ¡ Es una maravilla ! La merveille c'est que Argentins, Brésiliens, Chiliens, Equatoriens, Guatémaltèques, Péruviens composent l'essentiel de la MINUSTAH, la Force de paix des nations Unies. En dépit de toutes les critiques susurrées par ceux qui n'en sont pas, ils s'en sont pas mal sortis jusqu'ici. Le calme est grosso modo rétabli. Les élections ont été relativement correctes, compte-tenu du contexte. Il faut aujourd'hui transformer l'essai sécuritaire et mettre le pays sur les rails du développement. Est-ce possible ? En tous les cas René Préval a bien l'intention d'essayer. Et pour cela il a frappé aux portes qui lui ont paru les moins difficiles à forcer. Elles sont presque toutes en Amérique du sud. Regardant vers la Croix du sud, il a pris son bâton de pèlerin et une interprète. Arrivé sur place il a dit à Michelle Bachelet, à Lula, à Nestor, Kirchner, " un pas important a été franchi avec les élections, la violence a diminué, aidez-moi à remplacer les chars militaires par tout ce qui peut améliorer le quotidien du peuple ". Le nouveau ministre des affaires étrangères du Chili a le 12 mars reconnu " qu'on ne pouvait pas tourner le dos à Haïti ". Lula, qui a vu Cité Soleil, et la " Cité de Dieu " en a convenu.

(1) Louis-Philippe Dalembert, " Le songe d'une photo d'enfance ", Le Serpent à Plumes, Privat, Ed. du Rocher, Motifs, 2005

Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / avril 2006



Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS


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