
Le libérateur, Simon Bolivar, portait sur la fin de sa vie un regard désabusé sur l'Amérique latine et sa terre d'origine, le Venezuela. " J'ai labouré dans la mer ", a-t-il déclaré sur le chemin d'un exil brutalement interrompu quelque temps plus tard par la mort sur les rives de l'Atlantique.
Les Vénézuéliens d'aujourd'hui ont gardé cette trempe de paysan dur au labeur derrière l'araire. Il suffit de les écouter, de les lire, il suffit de les voir à l'œuvre, les premiers jours de décembre 2005, par exemple, à la veille, le jour et les lendemains des élections législatives.
L'opposition a montré qu'elle savait persévérer dans l'erreur avec brio et efficacité. En cette année commémorative de Cervantès elle a une fois encore versé dans un quichotisme de circonstance, littérairement bienvenu, apprécié par les convaincus, mais dont l'efficacité prête à discussion. Déjà le 12 avril 2002 elle avait essayé de renverser en bonne et due forme le président élu, Hugo Rafael Chavez. Ca n'avait pas marché. En dépit d'hésitations espagnoles et nord-américaines, d'un faux pas diplomatique de l'ambassadeur chilien, elle avait bien du admettre que le temps de l'anticommunisme libérateur et belligérant, sanctifiant les violations, bien que temporaires du droit, était révolu. Quelques mois plus tard, les opposants à celui qu'ils considèrent comme un usurpateur, ont remis le pain sur la planche avec une ardeur entêtée. Il s'agissait, cette fois là, de casser les reins présidentiels, en brisant la machine à devises du Venezuela, le secteur pétrolier. Mais là, les clients du Venezuela, ont froncé les sourcils, en Amérique latine, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis. Chavez n'est pas la tasse de thé de la City ou du Palais Brongniart, mais enfin il ne faut pas pousser le bouchon trop loin. C'est vrai que Chavez n'a pas la tête de ses prédécesseurs, blancs et tirés à quatre épingles. D'accord il vient d'en bas et du fin fond des Llanos, de la province. Mais enfin de là à couper la route de l'or noir. L'opposition a finalement reconnu qu'il valait effectivement mieux suivre le chemin des urnes. Le Produit intérieur brut vénézuélien au passage a chuté de 17 points. Mais il n'y a pas de petit sacrifice quand on veut se débarrasser d'un intrus politique. L'imagination des conspirateurs est fertile. Reprenant le jeu, ils ont abattu une rebelote qui se voulait définitive. La nouvelle loi fondamentale, celle qu'a voulue Chavez avait opportunément prévu la possibilité d'une révocation du chef de l'Etat à mi-mandat. Patatras le 14 août 2004 les électeurs ont renvoyé les opposants dans leurs buts. Pour garder le moral ils ont contesté pendant quelques semaines la transparence des résultats. L'OEA, l'Organisation des Etats américains, et le Centre Carter ont mobilisé leurs experts, et ausculté les urnes. Rien, ils n'ont rien trouvé. Seul le président George Bush, en recevant l'une des responsables de Súmate, a gravement signalé sa préoccupation pour la démocratie vénézuélienne. Que faire ? Les législatives du 4 décembre 2005 approchaient, et les sondages étaient de plus en plus mauvais. A huit jours de la consultation, les meilleurs augures promettaient une trentaine de députés sur 167 à l'opposition. L'OEA a veillé sur place au bon déroulement de l'organisation du scrutin. Le 27 novembre 2005 au terme d'une médiation acceptée par les parties les machines à voter, contestées par l'opposition étaient retirées. Et bien que croyez-vous qu'il arriva ? Le 28, et par un effet de domino les jours suivants, l'opposition se retira. A vaincre sans gloire la majorité devait ainsi être déqualifiée, ont pensé les stratèges de l'Action démocratique, Copei, Primero Justicia. Mais une fois encore l'opposition a labouré la mer. En sautant la barrière elle s'est comportée comme ces taureaux mansos qui fuient le combat. En refusant une fois encore de jouer son rôle d'opposition démocratique, d'offrir une alternative aux vénézuéliens fatigués de la rhétorique ambiante, les partis d'opposition ont choisi de labourer, indéfiniment, la mer, et le Venezuela avec eux.
Il y a pourtant matière à dire et à faire dans un pays, dirigé à hue et à dia. L'argent du pétrole en dépit de nombreux pontages maintient l'illusion d'un changement prétendument révolutionnaire. Certes les discours sont enflammés à souhait. Ils sont même provocateurs à dessein, pour l'opposition, comme pour certains chefs d'Etat étrangers. La question, pourtant qui mérité d'être posée et qui l'a été par l'ancien ministre de l'intérieur de la République bolivarienne du Venezuela, Luis Miquilena, est celle des changements réels annoncés aux plus pauvres mais dont les effets concrets restent indémontrables, alors que les discours présidentiels de plus en plus radicaux paniquent les nantis et les classes moyennes. Les perspectives ouvertes par le " socialisme du XXI ème siècle ", dernier " chmilblic " idéologique local augurent mal de la réconciliation nationale. Le méli-mélo pondu par le penseur officiel (1), fait référence à ce grand chantier de la façon suivante, martiale et christique. " Au terme d'une audacieuse opération de commando, Hugo Chavez a établi le 27 février 2005, sa " tête de pont " d'avant garde mondiale sur le champ de bataille idéologique avec la bourgeoisie, en proclamant la nécessité d'inventer le socialisme du XXIème siècle ", unissant les apports du premier socialiste, le Christ, à ceux du père de la démocratie participative, Karl Marx. Et poursuit l'auteur, emporté par la terminologie belliciste en cours, le " Commandant a consolidé ses positions avec deux divisions blindées indestructibles quand il a signalé que le socialisme au Venezuela serait de caractère démocratique et participatif ". Rien de tel pour exciter si besoin en est les Julio Borges, Henry Ramos Allup, Gerardo Blyde, Cesar Pérez Vivas, ténors d'une opposition en attente de provocations, heureusement pour eux toujours au rendez- vous.
Le 5 décembre, au vu des pots cassés, 75% d'abstentionnistes, Gerardo Blyde, responsable de Primero Justicia, a fait le commentaire suivant. " le silence unit tous les Vénézuéliens, opposition comme gouvernement ". Déjà en juillet dernier Fedecamaras, la centrale patronale qui avait été au cœur de la tentative de putsch d'avril 2002, avait fait son mea culpa. Ce qu'il faut à ce pays avait déclaré son nouveau président, c'est moins de " discours " pour " civiliser les différences ". Le Venezuela attend autre chose que de la confrontation, " l'espérance d'une alternative ".
La parole du Libérateur prendra alors un autre sens, celle peut-être de ce pécheur de l'ile de Cubagua, qui il y a plus de soixante dix ans en proposait la lecture suivante. " Qui a dit qu'il est inutile de labourer la mer ? (..) Bénie soit la mer ! La mer, comme la terre, donne l'or et le pain (2) ".
(1) Heinz Dieterich, " Hugo Chavez y el socialismo del siglo XXI ", Venezuela, Carlos Julio Morillo Torrealba ed., sept. 2005 (huitième édition)
(2) Enrique Bernardo Nuñez, "Cubagua", Caracas, Monte Alba ed., 1996
Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / janvier 2006
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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