
Il y a 60 ans, le président Harry Truman, tout juste parvenu à la tête de l'exécutif américain à la suite de la mort de Franklin Roosevelt le 12 avril 1945, prenait la décision d'utiliser, pour la première fois de l'histoire, une bombe atomique sur la ville japonaise d'Hiroshima. Cet événement du 6 août 1945 fut suivi de la destruction, trois jours plus tard, de Nagasaki par une autre bombe atomique. L'"holocauste nucléaire", comme il fut rapidement appelé, marqua les esprits par le caractère extrêmement destructeur de la nouvelle arme (une seule bombe suffît, à Hiroshima comme à Nagasaki, à réduire toute la ville en cendres), mais surtout par la découverte d'un mal se propageant longtemps après l'explosion, y compris dans les générations suivantes: les radiations. Pour cette raison, il est difficile d'évaluer le nombre de victimes à Hiroshima, et les chiffres indiquent des variations étonnantes.
Ainsi, aux estimations officielles américaines de 75 000 victimes, s'opposent souvent les 100 000 ou 150 000 morts que recensent les historiens, tandis que certains groupes anti-nucléaires vont jusqu'à 250 000. Ces fluctuations traduisent l'étendue des débats qui, plus de deux générations après l'événement, continuent d'alimenter la réflexion scientifique ou militante sur cette question.
Les historiens s'accordent cependant aujourd'hui pour considérer que l'utilisation de la bombe atomique ne fut pas, comme cela fut pourtant souvent annoncé, nécessaire à la capitulation du Japon. Les forces militaires étaient considérablement réduites et dispersées, les capacités industrielles ne permettaient plus de produire des armes en quantité suffisante, et les diplomates japonais étaient engagés dans des pourparlers précédant une reddition. La destruction d'Hiroshima a indiscutablement précipité la fin de la guerre, mais n'est certainement pas l'événement par lequel la capitulation a été possible. Alors pourquoi Truman a-t-il décidé d'utiliser la bombe ?
La faible incidence des calculs géopolitiques
Le contexte géopolitique, marqué par les prémices de la Guerre froide clairement révélés quelques jours plus tôt à l'occasion de la conférence de Postdam, a indiscutablement influencé le président américain, conscient que la démonstration de force contre le Japon pouvait dissuader Moscou dans ses ambitions sur l'Europe centrale.
Avec la bombe atomique, les États-Unis prenaient l'avantage sur l'Union soviétique dans une nouvelle ère qui s'ouvrait alors dans les relations internationales, aux contours encore incertains. Avec la bombe, les États-Unis inauguraient une révolution dans les affaires militaires, qui donnait au pays un avantage -- certes de courte durée, les Soviétiques mirent au point leur bombe dès 1949 -- sur son adversaire désigné.
C'est cependant le poids de la politique intérieure américaine et celui des influences dont a fait l'objet Harry Truman qui semblent avoir été particulièrement décisifs, à tel point que la décision d'utiliser la bombe atomique s'inscrit en grande partie dans une logique de politique intérieure.
Dans les semaines qui précédèrent la destruction d'Hiroshima et Nagasaki, dirigeants politiques et militaires se réunirent à plusieurs reprises à Washington, afin d'analyser quelle stratégie permettrait au mieux de terminer la guerre. Aux propositions d'intensification du blocus maritime des officiers de la Navy, s'opposait le plan d'invasion terrestre, connu sous le nom d'Operation Olympic de l'Army, qui prévoyait un débarquement sur les côtes de Kyushu, au sud de l'archipel, et une progression terrestre jusqu'à Tokyo, à l'instar de la stratégie adoptée avec succès en Europe. Les militaires étaient en majorité favorables à cette option.
Des estimations, basées sur les pertes de la prise d'Okinawa quelques semaines plus tôt, avancèrent cependant la possibilité de 500 000 pertes du côté américain, et plusieurs millions dans la population japonaise, Washington craignant une insurrection nationale contre les troupes d'invasion et la généralisation du phénomène des kamikazes.
À l'inverse, la nouvelle arme permettait d'en finir plus vite, et sans aucune perte du côté américain. Les officiers de l'Air Force, sensibilisés par la possibilité de gagner la guerre depuis les airs, furent rapidement conquis et, malgré quelques réticences de la part des autres officiers, imposèrent leur choix.
Un président sous influence
Manquant d'expérience, Truman était attendu au tournant de ses échecs, notamment par le Congrès qui souhaitait retrouver ses prérogatives après la fin des hostilités. Pourtant, en devenant le garant du feu nucléaire, il imposa ce qui fut défini plus tard comme la présidence impériale, c'est-à-dire la suprématie du chef de l'exécutif américain sur les questions de défense pendant la Guerre froide. Il fut d'ailleurs désigné "homme de l'année" par le magazine Time en décembre 1945, pour sa capacité à s'être si rapidement imposé à la Maison-Blanche et à avoir mis un terme à la guerre du Pacifique, la victoire en Europe revenant à son prédécesseur.
Projet présidentiel tenu secret, la bombe atomique permettait par ailleurs, et cyniquement, en étant utilisée, de justifier les sommes colossales qui avaient été investies dans le programme. Sans quoi le capital politique du président aurait pu être considérablement érodé par les critiques des contribuables qui n'y auraient peut-être vu qu'un projet dispendieux et sans fondement.
Le président américain, qui fut fortement influencé dans sa prise de décision par deux hommes, Henry Stimson, secrétaire à la Guerre, et James Byrnes, ancien conseiller de Roosevelt et secrétaire d'État à partir de juin 1945, a enfin été confronté aux dilemmes de sa fonction et aux pressions diverses. Les multiples lobbys ont ainsi eu une place importante dans le processus décisionnel. Ce fut notamment le cas des différents groupes industriels mobilisés dans le cadre du projet Manhattan, qui avaient tout intérêt à ce que le projet aboutisse, et soit reconnu à l'échelle internationale, pour en développer des applications militaires et civiles.
Ainsi, en août 1945, Harry Truman ne pouvait pas, en raison de la situation politique interne du pays, ne pas utiliser la bombe atomique contre le Japon, à moins d'en assumer les conséquences politiques et de paraître fortement décrédibilisé. Triste constat d'une décision aux conséquences terribles, qui ne fut pas tant le résultat d'un contexte géopolitique marqué par une fin de guerre inévitable que celui de calculs de politique interne.
Barthélémy Courmont / Le Devoir - Canada / 6-7 août 2005
 Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS
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