
Le monde se cherche et s'égare. C'est une question de boussole. La nôtre a perdu le nord depuis les attentats du 11 septembre 2001 (9/11). Ni New York ni Madrid, frappés hier, ni Londres aujourd'hui ne comprennent les raisons de ces attaques ignobles. Bloquée sur ces tragiques événements, l'aiguille de notre rose des vents se trompe d'aimant. Si nous voulons comprendre notre époque, il faut revenir à une journée beaucoup plus symbolique : le 9 novembre 1989 (11/9), chute du mur de Berlin qui marque la fin d'une époque et le début d'une nouvelle ère. Il faut opposer deux dates dorénavant mythiques : «9/11» versus «11/9».
Car, l'horreur, le caractère inédit et l'émotion suscitée par cette série d'attentats nous empêchent de décrypter avec justesse ce monde. Or, le terrorisme si terrible et spectaculaire soit-il n'est pas le nouveau moteur de l'Histoire. Il n'a pas remplacé l'affrontement idéologique Est/Ouest qui nous a structurés de 1945 à 1989. D'autres forces modifient en profondeur notre monde. Pour les saisir, il faut repartir du 9 novembre 1989. C'est là que tout commence. Plutôt, que tout recommence.
Fukuyama avait tort : l'effondrement du bloc de l'Est n'a pas marqué la fin de l'Histoire mais au contraire son nouvel essor. Si fin il y a eu, c'est uniquement à propos des luttes idéologiques. En 1989 et de manière plus éclatante en 1991, à la disparition de l'Union soviétique, le monde a cessé de se battre pour des questions idéologiques. Il a reconnu la victoire de l'Ouest et accepté le cadre politico-économique de l'économie de marché qu'il proposait. Aujourd'hui, même la Chine, théoriquement communiste, adopte avec succès les canons du libéralisme. Reste la Corée du Nord et Cuba. Mais pour combien de temps encore ?
Le cadre fait donc l'unanimité. Les conflits ont-ils disparu pour autant ? Non. Bien au contraire, ils restent la principale dynamique de l'Histoire, mais ils ont changé de nature. Plus question de lutte idéologique mais de guerre «sociétale». L'affrontement a lieu sur le terrain des valeurs. Reste à savoir lesquelles domineront le monde et qui les portera ?
Le grand jeu s'est mondialisé et socialisé. Il ne s'agit plus de conquérir des territoires, d'asservir des populations, mais de maîtriser des peuples par l'esprit en leur imposant des normes culturelles via les modes de consommation. Et quel meilleur vecteur que l'économie pour atteindre ce but ? Contrôler les valeurs, c'est posséder le pouvoir de modeler les sociétés. Or les peuples résistent. De New York à Djakarta, d'Helsinki à Pretoria, les cultures, les modes de vie, les systèmes d'organisation et de développement sont différents et veulent le rester.
Pointe alors le débat sur le choc des civilisations qui ajoute à la confusion. Au mieux une théorie incomplète, au pire, un leurre ! Le monde serait divisé, déchiré entre huit groupes culturels selon Samuel Huntington, principal instigateur de cette vision apocalyptique : Occidentaux, confucéens, islamiques... C'est aux frontières de ces civilisations que les conflits seront les plus terribles, prédit ce Cassandre.
Pourtant, ce qui surprend d'emblée dans l'approche de Samuel Huntington, c'est l'absence d'analyse sur l'existence d'un affrontement au sein même des civilisations «homogènes». Pas un mot sur les désaccords parfois fondamentaux qui existent dans le camp occidental entre la vision américaine et européenne du monde. Faut-il insister, décrire les modes de vie en Europe et aux Etats-Unis pour constater qu'ils divergent et que ni les Américains ni les Européens ne souhaitent adopter le modèle de société de l'autre ? Selon Charles A. Kupchan, ancien conseiller de Bill Clinton, «Huntington a raison lorsqu'il prévoit de nombreux affrontements, mais ils auront lieu entre des blocs de puissance et non entre des civilisations.»
Autre fausse piste émanant de la théorie du choc des civilisations : prétendre que le clash repose essentiellement sur les croyances religieuses. Dans le terrorisme, la religion n'est qu'un prétexte, un levier de contestation, certes puissant mais insuffisant pour évoquer une guerre de religion. D'ailleurs, il n'existe aucun texte fondamental d'al-Qaida, de Ben Laden ou de son lieutenant Zahouari qui illustre une quelconque dispute théologique entre le Coran, la Bible et la Torah. Ben Laden n'est pas Coligny, George W. Bush n'a rien d'un Charles IX et les attentats du 11 septembre 2001 ne sont pas la Saint-Barthélemy. Al-Qaida ne naît pas d'une contestation religieuse mais d'un événement poli-tique : le retrait d'Afghanistan de l'Armée rouge en 1989. Ben Laden bascule dans le terrorisme en 1991 après avoir essuyé le refus du roi Fahd d'Arabie saoudite de s'occuper lui-même d'expulser Saddam Hussein du Koweït. L'ancien freedom fighter, résistant à l'oppression soviétique, n'accepte pas la présence des troupes américaines sur la terre sainte d'Arabie. C'est alors qu'il rompt avec le royaume saoudien, s'exile au Soudan et commence sa longue descente aux enfers.
1989 et 1991, deux années historiques liées aux événements les plus importants de ces vingt dernières années : disparition du Mur et défaite soviétique en Afghanistan en 1989 ; guerre du Golfe et fin de l'URSS en 1991. Faut-il y voir une simple coquetterie de l'Histoire ou admettre que ces événements s'inscrivent dans une certaine logique historique ?
Une chose est sûre, nous sommes bien loin de la religion. Il suffit de lire la prose de Ben Laden pour comprendre que ses revendications reposent avant tout sur une question de souveraineté. Sous le vernis religieux, la véritable dispute est politique. Les apprentis terroristes sont souvent devenus djihadistes sans passer par la case religion. Leur culture dans ce domaine est souvent fort limitée. On les manipule, non pas en prétendant que la parole d'Allah est supérieure à celle de Dieu et de Iahvé mais en les gavant d'images de musulmans maltraités en Bosnie, en Tchétchénie, en Palestine ou en Irak.
Exceptés les plus excités des fous d'Allah, l'objectif de la très grande majorité des cadres d'al-Qaida n'est pas de hisser le drapeau vert de l'islam sur le Palais Bourbon ou le Capitole, mais de mettre fin à l'influence occidentale sur l'aire arabo-musulmane pour lui substituer une société théocratique qu'on devine obscure, fermée et antidémocratique. Ben Laden s'est toujours présenté devant les Arabes comme le meilleur garant de la souveraineté de cette région et le plus fidèle protecteur des valeurs qu'elle incarne. Des valeurs qui, selon les militants islamistes, sont gravement menacées par la concurrence des Occidentaux qui dominent actuellement le monde.
Un monde complexe secoué par deux forces contraires : celle qui pousse à l'intégration des peuples et des nations et celle qui, à l'inverse, entraîne une fragmentation des cultures. Le politologue James Rosenau parle à ce propos de «framégration». Son collègue Benjamin Barber évoque la lutte du djihad contre McWorld qui oppose ceux qui rêvent d'un monde sans frontières, voire uniforme, c'est-à-dire fortement teinté d'américanisation, à ceux qui se battent pour préserver leur identité.
Dans ce monde globalisé, le domaine de la lutte s'étend aux valeurs identitaires. Plus rien n'échappe à la compétition. Tout comme la concurrence incarne l'essence même du libéralisme, l'hypercompétition est l'essence même de la mondialisation. Cet hyperaffrontement concerne les blocs régionaux qui se constituent peu à peu et correspondent peu ou prou à la géographie des continents : Europe, Amérique du Nord, Asie.
Dans le grand Moyen-Orient, si cher à George W. Bush, les peuples sentent qu'ils ne maîtrisent plus leur destin. C'est pourquoi ils réclament de reprendre leur place dans l'Histoire. Ils manifestent ainsi leur droit à choisir leur modèle social et leurs valeurs. Ben Laden l'a bien compris qui manipule l'islam pour mettre le feu aux poudres.
En face, nous sommes devenus autistes au point de ne pas saisir les nouveaux enjeux internationaux nés au lendemain de la fin du rideau de fer. Jouer le jeu des extrémistes en plaçant le terrorisme uniquement sur le plan religieux nous entraîne dans une impasse. Outre le renforcement des mesures sécuritaires de lutte antiterroriste, on n'échappera pas, si l'on veut vraiment éradiquer ce fléau, à une analyse géopolitique du phénomène.
Pour l'Occident, l'enjeu est le suivant : est-il prêt à limiter son influence sur les autres peuples afin de construire un monde qui respecte la pluralité des systèmes de valeur ?
* Chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Auteur du Jihad en Europe et des Secrets de la guerre économique (Seuil).
Ali Laïdi / Le Figaro / 15 juillet 2005
|