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Bolivie : y a-t-il un pilote dans l’avion ?

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Le chef de l'Etat bolivien Carlos Mesa Gisbert a décidé de jeter l'éponge. Usé par 596 jours d'exercice chaotique du pouvoir, contesté de toutes parts, le premier magistrat a renoncé le 6 juin 2005. Mais la démission d'un président est-elle en Bolivie un évènement majeur ?

La Bolivie a vécu plus de 170 coups d'Etat depuis une indépendance relativement récente, en 1824. Le prédécesseur de Carlos Mesa, Gonzalo Sánchez de Losada, a quitté précipitamment le palais présidentiel au mois d'octobre 2003, sous la pression de la rue. Carlos Mesa, vice-président en exercice, a reçu par surprise le 17 octobre de la même année la responsabilité de gouverner.

D'autres héritiers aujourd'hui prétendent à sa succession. Ils s'en disputent les dépouilles alors que la maison Bolivie continue à brûler. Les présidents du Sénat et du Congrès, le président de la Cour constitutionnelle, les partis qui tiennent la rue se déchirent et se mesurent par communiqués et déclarations croisés alors que Carlos Mesa assure l'intérim d'une présidence déliquescente.

La loi sur les hydrocarbures est l'ultime mèche qui a mis le feu aux poudres. L'invention récente d'importants gisements de gaz est en effet à l'origine des troubles actuels. Un certain nombre de sociétés étrangères, brésilienne, espagnole, française, nord-américaine ont signalé un intérêt. La rue s'est immédiatement embrasée. Cela fait maintenant plus de deux ans que les autorités s'efforcent de concilier deux exigences contradictoires : celle des investisseurs extérieurs qui demandent que des garanties de profit minimal leur soient accordées et celle des plus pauvres des Boliviens qui avec leurs partis et syndicats entendent voir reconnu une gestion sociale des revenus gaziers. Le Chili, qui au terme d'un conflit avec la Bolivie lui a enlevé sa façade maritime en 1881 a servi à l'occasion de bouc émissaire. C'est en effet par un port chilien, proche des gisements boliviens, que le gaz devait être exporté vers les Etats-Unis et le Mexique. Mais les dérives nationalistes utilisées par les contestataires comme par le pouvoir ont rapidement tourné court. Les paysans pauvres de l'altiplano, les gagne petits du faubourg populaire d'El Alto au nord de La Paz, la capitale, les instituteurs, ont de plus en plus vigoureusement signalé leur hostilité à tout compromis avec les sociétés étrangères. Ce jeu du tout ou rien a fait plus de 80 victimes en 2003. Il a été à l'origine de la chute de deux Présidents de la République.

La Bolivie n'a plus de pilote. La Bolivie riche, la Bolivie des gisements gaziers et pétroliers, la Bolivie blanche et métisse, autour de la ville de Santa Cruz souhaite couper tout lien avec la Bolivie indienne et pauvre des hauteurs. Elle exige le vote d'une loi d'indépendance régionale. La Bolivie aymara, elle, défend bec et ongles l'unité nationale et exige la nationalisation des gisements gaziers. Les entreprises extérieures ont pour l'instant renvoyé leurs projets à des temps meilleurs. Les élus, les responsables politiques, pris dans l'ardeur des affrontements jouent aux chaises musicales. Les partis traditionnels, MNR, MIR, NFR , se disputent le fauteuil présidentiel. Pachacutic, mouvement indigéniste, tient un discours de plus en plus intolérant à l'égard des " blancs ". Le syndicat historique, la COB, a lancé un appel à l'armée.

Paradoxe, la bête noire du gouvernement des Etats-Unis, Evo Morales, leader du MAS, défenseur des petits producteurs de coca, apparaît de plus en plus comme l'homme de la situation. Condamnant l'appel aux armes de certains de ses voisins en contestation, il est tout aussi sévère avec les formations politiques historiques qui se partagent la peau d'un ours encore bien vif. Un recours à l'élection a été lancé par le président démissionnaire, Carlos Mesa, mais aussi par Evo Morales. C'est en effet en démocratie la sortie logique et ordinaire de toute crise grave, la seule à même de rendre sa légitimité et une capacité minimale de décision au pouvoir central.

Jean-Jacques Kourliandsky / Yahoo ! Actualités / 8 juin 2005



Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS


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