
La formule est gauloise à cent pour cent. Usée sur les trônes et les bancs des palais nationaux, ceux des monarchies, comme ceux des républiques. Mais le lieu commun, estampillé NH, comme Norme Hexagonale, aurait-il fait les Amériques ? Pris racine, souche sur une terre fertile, généreuse et magique ?
L'intuition littéraire vaut souvent plus que mille explications savantes. Fernando Vallejo, écrivain colombien est particulier à plus d'un titre. Le dernier récit qu'il vient de publier inspiré des réalités les plus crues, Mon frère, le maire, (1), vomit le quotidien social de ses concitoyens. La morale, comme dans les fables les mieux tournées, épice une cascade de mots qui " estourbit " le lecteur le mieux préparé. Celle-ci, en particulier, qui a le mérite de donner à voir les sous-sols à gouverner les pensées et les actes virils, de bien des Colombiens sans doute, mais aussi de beaucoup d'autres latino-américains : Les tutelles sont de deux sortes, les justes et les injustes. Les justes sont celles qui te favorisent. Les injustes, les autres. Les juges qui prononcent des tutelles bénéfiques sont honorables ; les autres sont des fils de pute.
" Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ", " chacun voit midi à sa porte ", le sens commun, pendant longtemps a imposé sa loi aux humains. Le droit, le sens de l'Etat, le bien public, ont du mal et peinent à s'imposer depuis les origines. Le monde " occidental " et ses hauts le cœur indignés face aux turpitudes du sud produit quantité de rapports sur la corruption, du sud, la mauvaise gestion, du sud, les Etats voyous, du sud. " Ils ", comme on dit au café du commerce, à Bruxelles, comme à Washington, au " Starbuck coffee ", appellent cela aujourd'hui, " la bonne gouvernance ".
Quant à l'appliquer scrupuleusement, au-delà du rouge, de la honte, c'est une autre affaire. Au sud, bien sûr, mais aussi au nord. Le scandale de Panama n'est pas si loin. Il a laissé un souvenir cuisant chez les boursicoteurs français. Encore plus récemment, un ex-maire de Nice, toujours dans le " pré carré ", à la moralité fluctuante, avait planté discrètement sa tente, et ses quatre sous, à Punta del Este, station flamboyante du cône sud-américain. La gestion patrimoniale de l'Etat, la fuite devant l'impôt, l'exil stipendié des profits dans un paradis alpin, le partage mafieux des biens publics, ont été une sorte de constante structurelle affectant les " élites " dirigeantes d'extrême occident, d'Amérique latine donc, mais tout aussi souvent des " vieux pays ".
Les formes de cette spoliation interne ont en Amérique latine, subi des mutations dans le temps et dans l'espace, défiant la curiosité et l'estomac de l'anthropologue et de l'ethnologue le mieux averti, venus du nord, de l'est, et il y a peu d'ouest, du Japon. La création romanesque locale en a suivi pas à pas les ruptures, les fractures, et les greffes. Mais grosso modo, l'aiguille morale est restée fixée sur le nord colombien, décrit avec une gourmandise mortifère par Fernando Vallejo. Ce qui est bon pour mon portefeuille, est bon pour mon village et mon pays. L'Etat c'est moi. Ce qui en " Vallejo " s'exprime de la façon suivante, " La Colombie est un pays libre (..) Le jour des élections est un jour sans alcool, jour de Loi sèche. Tout un chacun met donc sa ration d'eau de vie dans la poche révolver (..) avec sa conscience. La loi sèche est loi alcoolique ".
L'actualité la plus immédiate a renvoyé l'Amérique latine à ce genre de turpitudes. En novembre 1998, en Colombie, précisément, la presse à sensation avait rebaptisé l'armée de l'air, le " cartel bleu ". Un certain nombre de ses composantes avaient profité des facilités offertes par les voyages du président pour combiner des missions officielles à d'autres services plus personnels. A son corps défendant, du moins s'il faut en croire les mêmes feuilles, le président présidait, et convoyait tout en même temps, des kilos de cocaïne aux quatre coins du monde. Les gabelous de l'aéroport madrilène de Barajas, ont au mois de février, 2005, levé un lièvre volant de la même famille, argentin celui là. Des valises contenant des stupéfiants embarquées à Buenos Aires, manifestement avaient passé sans être détectées la course d'obstacles et de contrôles imposée aux voyageurs et à leurs effets depuis le 11 septembre 2001. Un réseau de narco-traficants opérait en toute impunité à Ezeiza, aéroport placé sous l'autorité de la police de l'air.
L'Etat en Amérique latine serait-il définitivement sauvage ? Le poisson pourrit par la tête dit-on. L'exemple, le mauvais exemple viendrait-il de haut ? Argentine ? L'ex-président Menem traîne depuis des mois une batterie de casseroles et joue à cache cache avec la justice de son pays. Colombie ? Le président Uribe s'acharne à faire comprendre la nécessité de pardonner les crimes commis par des paramilitaires, qui auraient pourtant pendant des années tué certes, et de la pire des manières, mais pour la bonne cause. Costa Rica ? Deux chefs de l'Etat sont actuellement en prison, un troisième est en salle d'attente. Nicaragua ? un ex est ici aussi en résidence surveillée. Mexique ? Un membre du cabinet présidentiel vient d'être arrêté. Il aurait pendant plusieurs années communiqué des informations d'Etat à des trafiquants de stupéfiants. Pérou ? Alberto Fujimori aujourd'hui drapé dans une citoyenneté japonaise, antan tenue secrète pour être élu chef de l'Etat, résiste aux mandats d'arrêts internationaux adressés à Tokyo par la police de Lima.
Il est vrai que bien souvent la tentation vient de loin et de haut. L'appât du gain, attire des vols de prédateurs " occidentaux " en quête de coups financiers. Les trois présidents costariciens emprisonnés auraient cédé aux fruits de tantale tendus par d'honorables sociétés finlandaise et française. Les appels d'offre étaient semble-t-il canalisés par des versements effectués, préalablement, sur les comptes suisses des premiers mandataires.
Cela n'empêche pas les rappels à l'ordre, moraux, périodiquement lancés par les gourous évangélistes et autres muftis laïques du nord à l'intention des peuples méridionaux. Il suffirait d'épandre des défoliants sur les cultures de coca, de casser les mouvements paysans qui s'accrochent aux cultures interdites, de juger aux Etats-Unis les gros bonnets de la drogue et vouer aux gémonies le narcotrafic des Forces armées révolutionnaires de Colombie. Un coup de baguette magique électorale plus tard, et tout rentrerait dans l'ordre, celui cuisiné par les Vatels bourdonnant autour des centres de décision internationaux.
Le ci-devant Joseph Stiglitz a bien renversé la soupe à la grimace qu'il aidait avant son examen de conscience à concocter, la recette est restée la même. De Washington à Bruxelles, l'Etat c'est moi. La raison du plus fort reste partout la meilleure, avant-hier, celle de Louis XIV. Aujourd'hui celle de George 55, le puissant George Bush. Demain peut-être prendra-t-elle une autre couleur, celle d'un magnat chinois des affaires et du centralisme démocratique. Dans ce jeu de massacre, les règles morales et commerciales sont définies de façon à culbuter les rares points forts du sud .
D'Amérique latine pourtant est venu un vent de révolte inattendu. Le Brésil a saisi l'étendard des libertés économiques pour présenter au nord le plat d'une concurrence équilibrée. Il ne lui plaît guère. L'Argentine remet en question les concessions de service public généreusement accordées par le président Menem à des entreprises soucieuses de capter des dividendes maximaux à l'intention de leurs actionnaires. Cerise sur le gâteau, plusieurs présidents ont manié avec vigueur le balais des principes démocratiques. Au Chili, en décembre 2004, la commission sur les prisons politiques et la torture a remis son rapport à Ricardo Lagos. " Nous avons eu le courage de regarder la vérité sans la cacher sous la moquette ", a-t-il pu avec raison déclarer à son peuple. De l'autre côté de la cordillère, Nestor Kirchner a tiré en quelques heures la leçon des valises de coca, embarquées à Ezeiza et abandonnées à Madrid-Barajas. L'Etat-major de l'aviation militaire a été destitué. Le contrôle des aéroports, a été retiré aux forces armées.
Belles leçons qui mériteraient d'être méditées, par les démocraties d'occident, grosses de bonne conscience, encore aveugles et sourdes ici ou là, aux séquelles du nazisme, du fascisme, de la collaboration et du pétainisme, sans oublier celles des guerres coloniales et de la guerre froide. Quant à la bonne parole du papa fouettard démocrate, couplant chicotte et euro-dollars, Eduardo Duhalde, ex-premier argentin, qui n'a pourtant rien d'un révolutionnaire, en a donné il y a peu la lecture suivante : " Nous ne pouvons pas accepter un libre commerce qui ne l'est que pour les produits donnant un avantage comparatif aux Etats-Unis, à l'Europe et au Japon. (..) Nous sud-américains, nous n'avons aucune raison d'avoir froid parce que les Etats-Unis éternuent " (2).
(1) Fernando Vallejo, Mi hermano el alcalde, Madrid, Alfaguara-Santillana, 2004
(2) Eduardo Duhalde, entretien accordé à El Mundo, Madrid, 19 février 2005
Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos /mars-avril 2005
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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