
Imaginez ! Douze millions de personnes regardent tranquillement l'émission phare de la téléréalité. Soudain, les jeunes stars adulées par le public disparaissent de la petite lucarne. A leur place, surgit, plein écran, un homme, membre d'un groupe terroriste. En cinq secondes, l'individu peu affable récite un texte, la voix froide et menaçante. Du genre : "Nous avons caché plusieurs bombes dans des trains de banlieue. Elles exploseront demain." Fin du piratage. La suite est évidente : une panique générale dans tout le pays !
Pure fiction ? Délire de scénariste en mal d'imagination ? Ou bien réalité ? Hélas, ce scénario est tout à fait plausible. Un groupe terroriste peut parfaitement prendre le contrôle (ne serait-ce que cinq secondes) d'une télévision. La preuve : de tels faits se sont déjà produits en Chine où la secte Falungong a piraté une partie d'un réseau câblé à des fins de propagande. On peut également évoquer le parasitage des chaînes nationales durant les conflits d'Irak et de Serbie.
Brouillage, piratage, intrusion : avec le développement du numérique, nos systèmes de transmission sont devenus particulièrement fragiles aux attaques extérieures. La télévision, la radio mais aussi l'énergie (régulation du réseau EDF), la défense (surveillance, radar, contrôle des missiles...), la finance (mouvements bancaires, financiers et boursiers) sont devenues des proies évidentes pour les groupes malveillants.
Ce type d'intrusion se fait par effraction ou avec l'aide d'une complicité interne. Ainsi des organisations ennemies en temps de conflits ou malveillantes en temps de paix peuvent interrompre ou parasiter les grands networks. Elles peuvent également y injecter des programmes de propagandes ou de désinformation à destination d'un public plus ou moins large selon le point d'entrée forcé. Bref, c'est la complexité technique et la diversité technologique liées notamment au "tout numérique" qui, en multipliant les possibilités de pénétrer les réseaux en de nombreux points d'accès, nous rendent de plus en plus vulnérables. Et ce d'autant plus que la plupart des éléments de contrôle sont pilotés à distance par... Internet.
Internet dont l'interactivité avec la télévision est de plus en plus importante dans notre quotidien. Les spécialistes appellent cela la "convergence". Après les hackers de l'informatique, faut-il craindre à présent les hackers des signaux de radio ou de télévision ?
Cette vulnérabilité, nos responsables politiques, économiques et scientifiques en ont pris conscience, un peu stupéfaits, lors d'un colloque organisé par Paneurope France en étroite collaboration avec les pouvoirs publics les 28 et 29 avril 2004 sur le thème "L'indépendance de l'Europe et la souveraineté technologique".
C'est Djilali Henni, président du groupe français Telecom Broadcast Communication, qui a ouvert les yeux à l'assemblée présente quelque peu désta bilisée. Il a montré quelles étaient les principales "cibles" du système : le studio d'une chaîne nationale qui émet vers le pays entier, une liaison montante satellite (plusieurs millions de personnes concernées), un centre émetteur ou une tête de réseau câblé (une région ou une ville), un centre réémetteur ou une partie de réseau câblé (une zone rurale, un quartier de ville).
La France peut-elle se passer d'une technologie adaptée et sensible pour assurer sa sécurité et sa souveraineté ? Pour l'heure, seuls des capitaux anglo-saxons semblent s'y intéresser. En cette ère de l'information, le défi - selon les experts - est simple : celui qui maîtrise le signal maîtrise le monde.
Ali Laïdi / Le Figaro / 31 janvier 2005
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