Institut de Relations Internationales et Stratégiques - Accueil
english version  

 
FLUX RSS Flux RSS

 
imprimer la page  envoyer cet article à un ami   

Amérique latine, mètre et maître étalons

Photo

Charles Marie de la Condamine, éminent représentant du siècle français, le siècle des " lumières ", a mesuré près de Quito, alors en Nouvelle Grenade espagnole, la longueur d'un arc de méridien sur un point situé à équidistance des pôles. Un bâtiment et un musée honorent aujourd'hui encore la mémoire de l'illustre savant et celle de son pays, la France.

Qui songerait à remettre en question cette avancée de la science ? Pourtant, établie en français, cette confirmation in situ de connaissances théoriques, a eu des retombées culturelles et politiques non négligeables. L'esprit encyclopédique véhiculé par ce lettré originaire du " pré carré " a introduit le ver de la modernité dans l'édifice compassé d'un empire ancré sur les valeurs héritées de l'ancien monde. La France y a, quelques années plus tard, tiré, en Amérique latine, la légitimation d'une influence qui n'avait pourtant rien de gratuit.

Elle a tenté, un siècle après La Condamine, mariant saint-simonisme, philosophie du progrès et impérialisme bien compris, de mêler au Mexique, cultures du mètre et du maître étalons. Le monstre politico-scientifique hexagonal une fois brûlé sur le Zocalo des libertés aztèques retrouvées, les Bazaine et autres piou-piou réexpédiés à Napoléon III-Badinguet, l'invention de l'Amérique latine a seule survécue à cette aventure scientifique et coloniale.

La combinaison de vertus " nobles " avec d'autres, plus terre à terre, n'a pas été le seul apanage des différents avatars du pouvoir français. Tous les Empires ont curieusement cherché à donner une caution scientifique et morale à leurs appétits matériels, à leur soif de conquêtes. La controverse de Valladolid, dès le XVIème siècle a exprimé jusqu'à la caricature le souci espagnol de marier dans les Amériques vertus et passions, la douceur supposée de l'évangélisation avec la cruelle nécessité de mettre en valeur un espace négligé par ses habitants primitifs et originels. La " Destinée manifeste " a depuis les années 1850 pris le relais des croisades et de la sainte inquisition espagnoles. Les Etats-Unis en vertu de cette auto proclamation ont transformé le plomb de leurs intérêts en or civilisateur. Un miracle de la providence leur ayant accordé un surcroît de puissance ils ont pu depuis lors répandre la bonne parole dans les Amériques tout en arrondissant leurs bas de laine.

Il est vrai que les nouveaux Etats indépendants, après avoir rompu avec la monarchie espagnole, ont vécu une longue période d'anarchie, de conflits civils, et de dictatures. Fruit amer de ce vécu tragique, l'Amérique latine a légué un concept universellement reconnu à la science politique, le " caudillisme ". Les prédicateurs intéressés venus du nord et de l'est, des Etats-Unis et d'Europe occidentale, y ont trouvé l'occasion d'une mise à jour du mariage ,sabre et goupillon, qui avait si bien réussi à l'Espagne et au Portugal. Pris par leur élan modernisateur et civilisateur ils ont porté le message et le " fardeau de l'homme blanc " en Afrique et en Asie.

Un président nord-américain et républicain, Théodore Roosevelt, après avoir rendu l'Amérique aux Américains, chassé donc l'anglais et l'espagnol de leurs ultimes enclaves, a tiré en 1904 la leçon de l'évènement. Les Etats-Unis sont les amis de leurs voisins, leur a-t-il signifié, pourvu que ceux-ci gouvernent correctement leurs pays respectifs. Tout manquement à l'ordre, un ordre défini littéralement d'en haut, du nord de l'hémisphère occidental, conduirait, à leur grand regret, les Etats-Unis à intervenir pour le rétablir. L'argument servait les ambitions d'une puissance montante, soucieuse de libérer ses capacités productives et financières. Mais il s'appuyait aussi sur une réalité incontestable. L'Amérique " moyenne ", celle de la Caraïbe et de l'ancienne capitainerie du Guatemala, était en effet " dirigée " par des satrapes peu soucieux du bien commun. Le résultat de cette politique unilatéralement éthique, a rempli l'un de ses objectifs. L'entreprise Amérique, -du nord-, a étendu son emprise économique sur un continent. La morale politique et la bonne gouvernance, comme on dit aujourd'hui, n'y ont pas trouvé leur compte. De nouveaux traîne sabres, sur le modèle des Somoza au Nicaragua, ont succédé aux chefs de bande d'avant.

Beaucoup d'eau, parfois pure et limpide, mais trop souvent aigre douce, est passé sous le pont des Amériques. Le mètre étalon, scientifiquement neutre, a-t-il définitivement pris la place du maître étalon ? Ou en est-on encore à l'époque trouble du " Galon ", et des bases, imposés aux panaméens par Washington avec l'oeuvre du siècle, -le XXème-, le canal ?

D'Espagne sont arrivés au mois de décembre 2004 les échos d'âpres combats parlementaires reflétant la perpétuation actualisée du sabre et du goupillon, l'ingérence universelle et le kalachnikov. Le président espagnol sortant José María Aznar rêvait de nouveaux châteaux en Amériques. Il avait adopté avec enthousiasme les convictions unilatérales de son " homologue " George Bush. Soucieux de prouver sa bonne foi, et la portée de l'intérêt espagnol, il avait distribué avec une générosité maternelle, accompagnant le rythme des investissements effectués par les entreprises de son pays, semonces et encouragements. L'Argentine avait été priée de régler sa dette. Cuba avait été privée de relations avec Bruxelles. Au Venezuela l'ambassadeur espagnol avait apporté l'onction de l'Espagne, qui présidait alors l'Union européenne, aux autorités de fait ayant pris le pouvoir le 12 avril 2002.

La critique est certes légitime. Elle est même fondée. Cuba est-elle une démocratie ? La réponse est évidemment non. Le pluripartisme, la liberté d'expression, de manifestation, de circulation, ne sont pas reconnus. La peine de mort non seulement n'a pas été abolie, mais est appliquée. Le Venezuela bolivarien ressemble-t-il au régime cubain, ou à la démocratie des traités de droit constitutionnel. Ni à l'un, ni aux autres. Mais les discours du président Chavez sonnent mal dans les oreilles démocrates les mieux disposées. Et ses projets, hier de réforme syndicale, aujourd'hui d'organisation de la presse ont légitimement inquiété.

Ces deux gouvernements objets de critiques acerbes et répétées dans les médias " occidentaux ", plus particulièrement en Espagne et aux Etats-Unis, sont-ils dans le monde d'aujourd'hui les moins respectueux des canons démocratiques ? L'Arabie séoudite, la Chine, la Russie, les Etats-Unis figurent on le sait dans la liste des pays qui ont maintenu dans leur droit, comme Cuba, et appliquent, bien plus que Cuba, la peine de mort. Qui songerai sérieusement à mettre ces pays au banc de la société internationale ? Quant à l'Arabie et la Chine, courtisés pour leurs richesses et leurs potentialités économiques, par les membres du G-7, elles sont rarement mises en cause pour leurs violations pourtant réelles du droit et des droits humains les plus élémentaires.

L'ingérence revendiquée au nom de la morale universelle, ne s'appliquerait donc qu'en fonction de la puissance des Etats ? Le géant chinois en serait exempté, mais le petit Etat cubain relèverait du tribunal des peuples ? Tout comme le Venezuela bolivarien qui a pourtant organisé neuf élections, ouvertes, plurielles et disputées depuis 1998. Curieux droit que celui là. L'Espagne de José Luis Rodriguez Zapatero a exigé, en ce qui concerne l'Amérique latine, un droit d'inventaire. Isoler Castro mais aussi le peuple cubain ne conduit à rien d'autre qu'à des satisfactions idéologiques éphémères à Bruxelles comme à La Havane, a signalé le nouveau gouvernement espagnol. A l'époque des Accords d'Helsinki, pendant la guerre froide, une autre stratégie fondée sur la multiplication des échanges humains, avait été mise en avant avec succès. Cette stratégie doit être, disent les Espagnols de Zapatero privilégiée avec Cuba. Elle a permis, dés le mois de décembre 2004, l'élargissement du poète Raúl Rivera et d'autres dissidents Conforter un coup d'Etat, comme cela a été fait par l'Espagne du Parti Populaire du 12 au 14 avril 2002, revient a indiqué le ministre espagnol des affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, à légitimer dangereusement le recours à la force dans un continent qui a connu ce genre de dérives il y a à peine 25 ans.

Peut-être, comme l'écrit dans un ouvrage iconoclaste, Chantal Delsol, (1), que la raison de tout cela est ailleurs, loin de la justice et de la démocratie universelles, niées par les uns et défendues avec les armes du droit et de la guerre par les autres :

" A d'autres époques de l'histoire les Européens ont décrété que comptait seule la puissance, et aujourd'hui, la morale. (..) il faut toujours que le reste du monde suive (..) Les mêmes qui réclament des instances pénales mondiales s'inquiètent de l'ampleur de la puissance américaine, capable de régenter le monde (..) Une loi ne tombe pas du ciel. Elle doit être reconnue par ceux auxquels elle s'applique ". Or les normes universelles reposent sur des centres de pouvoir. " L'arrogance des Occidentaux multiplie les adversaires ".

Victime séculaire du maître étalon, l'Amérique latine a bien du mal à entrer sur un pied d'égalité dans celle du mètre moral, étalon, et universel.

(1) Chantal Delsol, " La grande méprise ", La Table Ronde, Paris, 2004

Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / janvier 2005




Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS


Institut de Relations Internationales et Stratégiques
2 bis, rue Mercoeur - 75011 PARIS
Tél. : 33 (0) 1 53 27 60 60 – Fax : 33 (0) 1 53 27 60 70
contact@iris-france.org