
Unité, solidarité, fraternité continentales, rythment depuis deux cents ans le discours des écoliers et des chefs d’Etat latino-américains. Bolivar, San Martin, Hidalgo, Marti, Miranda, Santander, Sucre, O’Higgins, Artigas, Toussaint-Louverture, et bien d’autres incarnent ces vertus communes. Ayacucho, Puente de Boyaca, Suipacha, et autres batailles matérialisent les lieux de souffrance et de conquête des libertés, face à l’occupant colonial, identifié au « gabacho », à l’espagnol jusqu’aux indépendances.
Ce culte civique a été entretenu au fil des ans, par d’autres boucs émissaires extérieurs. Le mexicain Benito Juarez l’a « ressourcé» contre les impériaux venus de France, à la fin du XIXème siècle. Peron, Getulio Vargas, l’ont décentré contre l’Anglais néo-colonisateur pour quelques décennies. Et le « Che » Guevara a puissamment nourri la martyrologie anti-gringo qui a marqué la fin du deuxième millénaire. Allende, Bosh, Cardenas Lazaro, Haya de la Torre, Torrijos père, aujourd’hui Chavez, et Fidel Castro ont maintenu bien vive les vertus de cette flamme identitaire et refondatrice.
La communauté de destin, celle de pays victimes d’appétits extérieurs, celle de peuples ayant hérité de leurs colonisateurs une langue et une culture voisines, la volonté partagée de rompre un destin malheureux, ont perpétué un discours émotionnel et naturellement continental. Le rêve intégrateur comme on dirait aujourd’hui, le rêve de construire un continent uni par des valeurs quasi familiales, scellées par une constitution marquée au sceau des libertés et du progrès est donc ancien. Bien avant l’Europe imparfaitement rassemblée par des conquérants éphémères, l’Amérique latine a tenté de fonder une fédération sur la base du consentement et de la négociation. Le libérateur, Simon Bolivar avait convoqué un congrès à Panama pour donner corps à l’ambition.
Plus de 180 ans plus tard le projet est toujours en chantier. Les référents et idéaux, les héros de l’indépendance, sont toujours invoqués. Les hymnes nationaux résonnent d’appels vigoureux tout autant que vibrants à la patria chica, mais aussi à la patria grande. Unité ! Unité ! Unité ! Gabriel Garcia Marquez, Arturo Uslar Pietri, ont fait communier des millions de lecteurs contemporains aux peines et exploits des pères de la Grande patrie, l’Amérique latine. D’autres auteurs ont renouvelé le genre en fustigeant les nouveaux maîtres. Miguel Angel Asturias, Carlos Luis Fallas, ont cristallisé de façon magistrale la lutte inégale d’ouvriers agricoles soumis à l’arbitraire de la United Fruit.
Mais le rêve libérateur, l’appel lancinant à l’unité, ont curieusement eu bien du mal à trouver une concrétisation institutionnelle. La communauté de malheurs, de la conférence de Panama à celle de Guadalajara, a échoué en 1826 et peine en 2004 à trouver un contenu concret. Les européens, divisés par l’histoire, la langue, la religion, ont du mal à entendre cette aspiration en état prolongé en quelque sorte de coïtus interruptus. Certes des lieux de convergence, de dialogue et parfois un peu plus, si les affinités le permettent, ont vu ici ou là le jour. La liste en est même impressionnante, une « soupe de lettres » comme on dit en espagnol remaniée et réactualisée en permanence. AEC, ALADI, CAN, CARICOM, CARIFORUM, G3, Groupe de Rio, Mercosur/Mercosul, SELA, SIECA. Il faudrait pour être complet, en ajouter d’autres contraignant à changer de clef de lecture, ALENA/TLCN, APEC, Accords de Lomé, Sommets UE/Amérique latine, Dialogue de San José ..
Ce relevé partiel, quelque part signale un écart entre le discours volontaire et unitaire tenu par tous en Amérique latine et une réalité beaucoup plus fragmentée. Au point que la mise en forme de coopérations continentales entre l’Union européenne et l’Amérique latine s’est révélée plus laborieuse que prévue. Pourtant rompus au charme de la « comitologie », les experts bruxellois ont longtemps buté sur une question existentielle, qu’ils ont toujours réussi à éviter avec succès, s’agissant de l’UE : « qui est notre partenaire ? », en d’autres termes, « qu’est-ce que l’Amérique latine ? ». Tournant la difficulté la Commission a, en marge des grands messes euro-latino-américaines de 1999, 2002 et 2004, négocié et signé deux accords bilatéraux, l’un avec le Mexique et l’autre avec le Chili. Tandis qu’un dialogue était ouvert, mais toujours non conclu, avec Cuba, les pays andins et le Mercosur.
Quelques évènements récents sont venus rappeler que cet encéphalogramme institutionnel en solution de continuité, inachevé, n’est pas le fruit de hasards contraires. Au-delà des pétitions de principe unitaires et des proclamations fraternelles, les relations entre latino-américaines ne sont pas toujours idylliques. Les frontières n’ont jamais été aussi aisées à franchir que la poderosa du jeune Ernesto Guevara et de son ami le laisse supposer. Le choc des nationalismes, en dépit de liens culturels, linguistiques, de souffrances assimilables, a empêché jusqu’ici la concrétisation du rêve bolivarien. Les disputes territoriales, les ambitions régionales concurrentes, ont très vite compartimenté le continent. A juste titre Marcel Niedergang avait intitulé son livre de référence, « Les vingt Amérique latine ». Certes il n’y a pas eu de conflits aussi dévastateurs que ceux provoqués en Europe aux XIXème et XXème siècles. Les moyens militaires d’Etats modestes, la tutelle exercée par les puissances extérieures ne le permettaient pas. Mais des conflits importants ont opposé le Chili à ses voisins bolivien et péruvien à la fin du XIXème siècle. Et dans les années 1930 Bolivie et Paraguay se sont violemment opposés.
Ces évènements, il y en d’autres tout aussi porteurs de dissonances bilatérales, en Amérique centrale en particulier, ont laissé des blessures ouvertes. Un mot de trop, une opportunité économique concurrente, suffisent à raviver les plaies léguées par une histoire pourtant relativement ancienne. Ces derniers mois l’invention de gisements de gaz en Bolivie a posé le problème de la sortie vers la mer, de l’exportation de cette richesse naturelle. Le contexte social conflictuel bolivien a très vite dérapé vers le passé. Bolivie et Chili, certes ne sont pas au point de prendre les armes. Mais les esprits sont échauffés y compris au sommet de l’Etat. Les rapports bilatéraux, plus ou moins normalisés, sont aujourd’hui difficiles et pourraient nécessiter médiations et recours diplomatiques extérieurs. Les premiers jours d’octobre la Bolivie envisageait le rappel de son consul à Santiago, fonctionnaire de plus haut rang en poste au Chili. Rien de tel entre Chili et Argentine qui ont réglé dans les années 1990 leurs dix huit contentieux frontaliers non résolus jusque là. De façon apparemment incompréhensible le président Nestor Kirchner a renoncé, ces derniers jours, à rencontrer son homologue chilien, Ricardo Lagos. Il a suffi d’un mot jugé déplacé dans un article publié par le ministre chilien des affaires étrangères, Ignacio Walker, pour rallumer une méfiance historique. Le 30 août dernier pourtant, « grâce à Neruda », honoré à Buenos Aires, comme l’a signalé la presse, Lagos et Kirchner avaient pu « recomposer » les relations entre les deux pays. Il est vrai que le diplomate chilien, à l’origine de la polémique d’octobre, avait commis un crime de lèse péronisme en écrivant, dans un grand quotidien argentin, la phrase suivante : « le mur véritable existant entre le Chili et l’Argentine n’est pas la cordillère des Andes, mais la logique perverse léguée par le péronisme » (formation du président argentin Nestor Kirchner...).
Loin de s’apaiser le climat reste porteur d’incidents, parfois des plus insolites. Trois soldats boliviens qui cherchaient à améliorer leur rata, ont en effet le 6 octobre inopportunément franchi les limites de leur pays dans le secteur de Cariquima. Pour leur malheur, et celui des rapports bilatéraux entre Bolivie et Chili, ces trois militaires, encasernés habituellement au 22ème régiment de Mejillones de Oruro, ont été surpris au lieu dit Quebrada de Culanuta, par un groupe de paysans chiliens, évidemment mécontents, au moment où ils s’apprêtaient à enlever le bouc de l’un d’entre eux. L’histoire ne dit pas si le pauvre bouc a pu servir d’émissaire culinaire aux frictions bilatérales et ainsi à l’intérêt supérieur des deux pays.
Jean-Jacques Kourliandsky - Espaces latinos - novembre/décembre 2004
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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