
Le débat sur le déclin de la France s'est notamment nourri du présupposé selon lequel la puissance militaire de notre pays se trouverait affaibli. Sans remettre en cause la légitimité de cette interrogation, il ne faudrait pas que ce débat occulte un autre débat celui sur la nature même de la puissance militaire.
Depuis toujours, nous avons pris l'habitude de définir la puissance militaire sous un angle quantitatif : nombre d'hommes, nombre de chars, nombre d'avions etc. Le récent débat sur le porte-avions est assez révélateur de ce mode de pensée : " deux porte-avions, c'est mieux qu'un seul !" est l'argument qui a servi pour l'essentiel à justifier la décision française de construire un deuxième porte-avions. Cette comptabilisation de la puissance militaire par le nombre d'objets a, il faut le reconnaître, un mérite : elle est simple à assimiler. Cette simplicité a une double vertu pour l'homme politique : sur le plan intérieur, elle lui permet d'être compris par l'opinion publique, sur le plan international elle permet de pratiquer une politique d'affichage qui a elle seule constitue un élément de la politique de défense: " J'ai l'air fort donc je suis fort ". Pourtant cette méthode comptable suffit-elle à mesurer la puissance militaire d'un pays ? C'est douteux, et il faut se garder de confondre la véritable puissance militaire avec ce qui ne serait qu'une puissance virtuelle.
Nous avons de nombreux exemples dans un passé récent qui prouvent que l'on ne peut raisonner ainsi. Lors du premier conflit du Golfe en 1990, nombreux sont les commentateurs à avoir présenter l'Irak comme la troisième armée du monde. Ils se référaient aux 4 000 chars détenus par l'Irak, près de trois fois l'arsenal français de l'époque. Pourtant, cette force a pesé de peu de poids face à l'armée de l'air américaine.Plus près de nous la puissance de feu américaine n'a pas été d'un grand secours pour démanteler les réseaux d'Al Quaïda dans les montagnes afghanes ou aux confins de la frontière pakistanaise. Tout le monde a encore en mémoire l'épisode peu glorieux de la fuite du Mollah Omar sur son cyclomoteur.
En réalité, il faut bien comprendre qu'aujourd'hui plus qu'autrefois ce n'est pas le nombre qui fait nécessairement la force des armées. En effet, les nouvelles technologies de la communication et de l'information ont révolutionné l'art de la guerre. Ce qui importe, ce n'est plus le nombre d'avions ou le nombre de chars mais la possibilité de faire communiquer un satellite de reconnaissance avec un drône, un avion, un char, le serveur d'une pièce d'artillerie ou le simple soldat et de permettre ainsi au chef militaire de choisir en temps réel le moyen approprié à la destruction d'une cible ennemi. Cette possibilité de mener une " guerre en réseau " ne trouve son aboutissement que si parallèlement on dispose des armes de précision qui permettent tout à la fois de toucher la cible à coup sûr et d'épargner les civils qui se trouvent à proximité.
Cette révolution dans l'art de la guerre conduit à un paradoxe et nous place face à un défi. Le paradoxe vient du fait que si une armée est cohérente, elle n'a plus besoin d'autant d'équipements militaires qu'autrefois. Les missiles de précision sont en train de rendre obsolètes les forces aériennes pléthoriques. La combinaison des forces aériennes et des forces terrestres limitent les besoins en blindés et en pièces d'artillerie. Le satellite d'observation n'est d'aucune utilité sans le drone, l'avion de reconnaissance ou les forces spéciales déployées sur le terrain qui viendront relayer, préciser l'information et finalement l'utiliser. Et il faut que tout le monde communique avec tout le monde.
Pour le pouvoir politique cette évolution n'est pas aisée à assimiler. La force résidait jusqu'alors dans le nombre d'armes que l'on détenait pas dans la cohérence d'un outil militaire. Il sera donc nécessaire que le pouvoir politique reprenne à son compte cette révolution militaire tant au plan intérieur que sur la scène internationale et trouve de nouveaux instruments pour communiquer sur sa force armée. Cela veut dire qu'il est nécessaire de réinventer d'autres " mythes " de la puissance militaire qui soient moins virtuels et plus en rapport avec la réalité que ne le sont aujourd'hui l'avion de combat Rafale, le porte-avions Charles de Gaulle ou le nombre de chars alignés.
Le défi, lui, vient du fait que l'on ne conçoit pas une armée dont tous les outils fonctionnent de concert comme les armées d'autrefois. Cette révolution dans la manière d'élaborer notre outil militaire, qui reste pour l'essentiel à mener, suppose trois conditions. La première est que nos trois armes, armée de terre, armée de l'air et marine soient conçues dès l'origine comme partie intégrante d'une seule et même armée. Cela implique un renforcement du pouvoir du chef d'état-major des armées sur les chefs d'états-majors de l'armée de terre, de l'armée de l'air et de la marine. C'est un des objets de la réforme sur le conduite des programmes qui vient d'être adoptée. Reste à savoir si le chef d'état-major des armées aura réellement les moyens d'imposer son point de vue, ce qui implique qu'il soit en mesure de décider des arbitrages financiers qui seront proposés au ministre.
La seconde est que l'on puisse faire évoluer plus rapidement que ce n'est le cas actuellement notre armée. Cela impose de réexaminer le modèle d'armée 2015, de voir en quoi cet outil de référence est encore pertinent et en quoi il n'est plus adapté pour concevoir une armée moderne. Cela impose également de pouvoir casser la méthode actuelle d'élaboration des lois de programmation militaire qui ne permettent qu'à la marge de pouvoir réorienter des programmes d'armement qui durent parfois plus de trente ans et qui donnent naissance à des armes obsolètes.
Enfin la troisième condition suppose que l'on mette l'accent sur les dépenses de recherche. Il est en effet indispensable de pouvoir identifier toutes les ruptures technologiques qui peuvent survenir et de préserver notre autonomie dans ce domaine ainsi que celle de notre industrie de défense. Bien entendu le cadre national sera insuffisant pour mener de telles réformes qui doivent être reprises au niveau européen.
Jean-Pierre Maulny - Les Echos - 14 avril 2004
 Jean-Pierre Maulny
Directeur adjoint de l'IRIS
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